‹ Histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 96 sur 109 · DÉMISSION DE SIÉYÈS · texte numérisé non relu

DÉMISSION DE SIÉYÈS

s'accorder avec aucun parti. Se mettre comme Tallien et Barras à la tête des Jacobins, après avoir déchaîné la réaction contre eux et se refaire terroriste pour obtenir leur appui : c'était une conduite déraisonnable et qui ne convenait pas à Siéyès. Les modérés , qui consentaient à essayer la République , avec l'espérance d'en exclure plus tard les républicains et peut-être de revenir ainsi à la monarchie , n'auraient pas voulu de lui , plus que lui ne voulait d'eux. Les républicains de bonne foi tels que Baudin ou Daunou qui croyaient qu'avec des institutions libérales , des élections sincères et la liberté de la presse on donnerait à la France le repos et le bonheur , lui semblaient moquables dans leurs illusions.

Siéyès avait beaucoup plus de conformité avec les hommes à qui en définitive restait la victoire. Comme eux, il pensait que la question était d'assurer et de garantir les intérêts révolutionnaires ; comme eux , avant eux , plus qu'eux, il avait vu et dit que la Révolution devait consister bien moins à donner une forme nouvelle au gouvernement 1 qu'à changer l'état de la société.

Extirper l'ancienne aristocratie et lui substituer la supériorité de l'intelligence, du savoir et de la capacité :- telle avait été dès 4789 sa pensée dominante. La Terreur lui avait paru un mauvais moyen , car elle s'attaquait également à toutes les aristocraties ; mais il aurait voulu bannir du territoire ou du moins de la région politique tout ce qui avait eu une existence privilégiée dans l'ancien régime.

Ces idées avaient en lui un caractère théorique et

1 Notes de M. Benjamin Constant.

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il savait quelles difficultés il rencontrerait pour en faire l'application. Il aimait son repos et ses aises. Les luttes de partis, la discussion, la contradiction lui déplaisaient. Il lui fallait être écouté comme un prophète , sans même avoir la peine de s'expliquer complètement. Ne pas le croire, c'était ne le pas comprendre ; il dédaignait les objections au lieu d'y répondre.

C'était donc avec raisoç qu'il ne se croyait pas appelé aux fonctions du gouvernement. Parfois il a\ait pensé que le moment viendrait où il réaliserait ses pensées ; où la supériorité de son génie serait reconnue; où il serait écouté et obéi docilement; mais c'est ce qu'il ne pouvait espérer en entrant au Directoire avec ses collègues du comité de salut public. Il connaissait le caractère de chacun d'eux , la portée de leur esprit. Assurément il aurait trouvé peu d'obéissance à ses volontés, peu de conformité à ses opinions. Rewbell surtout, qui était le plus capable de tous, lui était antipathique. Sans doute ils' voulaient la même chose ou à peu près, une république où le pouvoir serait confié à l'aristocratie née du gouvernement de la Convention ; mais Rewbell était un révolutionnaire homme de loi et Siéyès un révolutionnaire philosophe qui ne pouvait endurer l'obstination et la rudesse de l'avocat alsacien. Ce fut probablement le principal motif de sa démission.

Le conseil des Cinq-Cents persista dans la même manœuvre en présentant aux Anciens une liste de dix candidats. Maigre les observations de quelques membres du nouveau tiers, la cabale conventionnelle voulut forcer l'élection de Car no t, en accolant à son nom des noms inconnus. Comme la

43Q SITUATION g!} NOUVEAU gQVYgftNEMENT.

première foi? > Cambacérès fut placé sur }a liste par les modérés et par quelques suffrages obtenus de l'ai}frp cpté. Il était le sixième candidat, et trouva au conseil des Anciens plus de faveur qu'au premier scrutin; son conçurent Carnot l'emporta à une faible majorité.

La République était constituée; le gouverppment de la Convention avait pris sa forme np^vellp. Les mêmes opiniops, les mêmes hpjpmes allient exercer le pouvoir, mais à des conditions différentes. L'autorité executive avait upe bien plus grande liberté d'action; elle n'émanerait plus de la législature par des élections saus cesse renouvelées, comme les comités de la Convention ; ses déterminations ne seraient pas contrôlées chaque jour avant même d'être arrêtées. Les lois seraient peut-être délibérées hors de sqn influence, mais leur exécution lui appartiendrait presque souverainement. En somjne, les deux pouvoirs seraient plu* indépendants l'un de l'autre; par conséquent, des lutte? s'engageraient entre eux , et ces luttes seraient de nouvelles crises révolutionnaires.

Elles étaient d'autant plus à prévoir et à craindre que la Convention léguait à rétablissement républicain une opinion publique, hostile, irritée, dont on avait repousse les voeux, qu'on avqit menson? gèrement accusée de ponspiration et de complicité avec les contre-révolutionnaires , tandis qu'elle avait voulu seulement changer de mandataires et se donner d'autres gouvernants moins décriés, moins tyranniques, moins préoccupés du passé dont le souvenir pesait sur eux.

Qn a écrit avec raison qu'à nul antre moment la France n'avait été aussi républicaine. Ce n'est p&p à dire qu'elle eût une confiance entière dans cette forme de gouvernement; mais elle était disposée à en essayer, à y retrouver la liberté, à ne plus porter le joug d'une faction. Lors même que la Convention n'aurait pas imposé 1a conditipu de prendre parmi ses membres les deux tiers des conseils législatifs, )es élections n'eussent pas été royalistes, Les corps électoraux ne furent pas intimidés par le 13 vendémiaire et pourtant ils nommèrent des députés qui étaient loin de vouloir la contre-révolution. Les conventionnels que tant de départements placèrent en tète de leur liste étaient républicains ou du moins hostiles à l'ancien régime.

Si l'élection du Directoire eût été faite loyalement, c'est parmi ces élus de l'opinion nationale que les membres du gouvernement auraient été choisis ; ainsi composé, il n'aurait pas vécu dans la crainte de voir se former aux élections prochaines une majorité qui lui serait contraire. Cette combinaison n'eût probablement pas donné une très-longue durée à la constitution de 1795, ni consolidé une république qui n'était pas conforme aux mœurs et aux traditions nationales. La difficulté d'abolir les lois d'exception , de faire cesser le bannissement des émigrés et les confiscations, de rétablir le culte catbplique eût été grande, quelle que fût la composition des conseils et du Directoire. Toutefois sans supposer que la Révolution eût trouvé ainsi son dé nouement et sa clôture, on peut croire que si la république a eu quelque chance, c'est à ce moment. Dans la batailLs du \ 3 vendémiaire , ce n'était pas

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