MARAT. S
tout pouvoir hii était bon pourvu qu'il bouleversât la soeiété, qu'il répandît beaucoup de sang^ qu'il exer* çâf d'impitoyablea veQgeabces aur tous ceux qui étaient placés au-Klessus de Marat. Pas une pensée exécutable, pas un lendemain ne pouvait se* présenter à un tel homme. Lorsqu'un fol orgueil s^empare d'tine âme perverse et d'un eàprit faux, il eh résulte une sorte d'exaltation sans reposât sans borne; Cette ivresse des passions mauvaises avait pris d^/ns Marat un caractère de délire et presque d'aliénation, mais d'une aliénation volontaire; c'était sciemment qu'il s'abrutissait et se plaçait en dehors de l'humanité. .
Son extérieur contribuait àen faire un ^tte à part. Une taille d'avorton difEbrme, une £açe jaunâtriB , des yeux injectés; de sang, des paupières bordées de rouge^ une physiononiie coq vulsive, quelque chose de repoussant et d'imI^onde dans Taspect, un désordre d'habil* leînent, une dégoûtante saleté : tel était le personnage que Danton , Robespierre ,, et même les Girond;ins avaient accepté pour l'ami dp peuple. Il leur cou*venait que par delà leurs déclamations, il y eût un langage p)us violent, plus hostile à la société,, plus provocateur aux désordres populaires, plus, à la portée dçs classes infiipes de la multitude; ils avaient fait de Marat une sorte de fol du peuple; ils le laissaient demander, par manière de plaisanterie, des tètes par centaines de mille ou ordonner des massacres, afin que Marat les fît paraître modéré^ ^ Son exagération leur semblait une sauvegarde pour leurs opinions. Personne ne, pouvait aller au delà; et ^^ même temps ils ne craignaient point sa popularité, tant elle était
* Camille Desmoulins : h Vieux CordéUer.
88 ATTAQUES* CONTRE LE ROI BANS l!aSSEHRLÉE.
mêlée de mépris. Elle devint plus réelle que la leur. Parmi les région^ fangeuses de la populace, où eux et lui avaient Cait descendra la Révolution , ce Marat, à la fois féroce et grotesque, qui abdiquait la raison, qui ne s'adressait' ps^ aux intelligences, mais aux passions ignobles; qui, par sa bizarrerie voisine de la. folie, agissait sur des imaginations grossières, avait toutes les conditions pour être une de ces idoles, monstrueuses qu'adorent les peuplades sauvages.
Telles étaient tes opinions et les passions, tels les partis et les hommes qui s'agitaient aveuglément pour détruire les pouvoirs institués par une constitution taute libérale, ou plutôt poui' bouleverser la société. La lettre , puis le voyage du général La Fayette , l'apparence de courage que les indignités du 20 juin avaient rendue au parti modéré^ échauffaient et envenimaient tes colères et les complots de la Gironde et des Jacobins. C'était désormais une guerre à mort entre les révolutionnaires et la monarchie.
A dater de ce motnent, chaque jour amenait une attaque contre le roi , une accusation contre les ministres, un0 discussion sur la marche dés généraux. Maintenir la paix publique , conduire la guerre avec discernemeqt et prévoyance, était une tâche impossible, lorsque le gouvernement subissait chaque jour les interpellations, les interrogations, les dénonciations desi orateuï^ et des clubiste^. Les pétitions affluaient, arrivant des deux opinions opposées : tout autrement énei*giques et menaçantes quand elles étaient envpy ées ou apportées par la faction révolutionnaire.
. L'anniversaire du 14 juillet approchait; des détachements de gardes nationaux, venus de tous les dé*
ATTiQCES CUNTHt: LE ROI DAKS l'aSSEMBLÉB. 89
partenients/ se rendaient à ParlB pour solénniser cette fête. Le décret^ qui avait ordonné la formation d'un camp de vingt mille hommes, recevait ainsi son eiéeution, nonobstant te veto royal; s*y opposerétait impossible. Les ministres cherchèrent à régulariser cette levée d'hoinines . convoquée contre le gouvernement. Qn essaya de soumettre ceis fédérés à une sorte de discipline militaire, en les. destinant à un camp placé à Sorssons. En même temps le roi écrivit qu'il se rendrait à la fédération pour y recevoir leur serment et prouver ainsi aux lUalveillants, qui travaillaient à perdre la patrie, combien le roi et l'Assemblée étaient intimement unis dans lé même esprit et voulaient de concert préparer la victoire des armées par le maintien de la tranquillité intérieure;
Vainement le roi adressait ainsi à l'Assemblée des paroles de déférence et d'excuse, il ne pouvait adoucir les passions, hostiles animées à sa ruine. A chaque séance c'étaient des imputations inju^rieuses, des accusations de trahison. Yergniaud, le grand orateur de la Gironde, sans respect de la majesté , sans 3'inquiéter du vrai ou du faùx^ appelait déjà, sur la tête royale, les vengeances révolutionnaires^
« roi, disait-il, vous avez feint d'aimer les lois pour parvenir à la puissance qui vous servirait à les braver, la constitution pour n'être point précipité du trône, la nation pour assurer le succès de vos perfidies. Pensez-vous nous abuser avec d'hypocrites protestatiouB ?. . . Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du pouvoir a pu rendre sensible, vous ne recueillerez pas le fruit de votre parjure. Vous n'êtes plus rien pour cette constitution que vous avez indignement
90 ATTAQUES CMTBE LE ROI BAlfS l'aSSEKELAE.
violée, pQui^ ce peuple que vous avez si lâchement trahi. » • . « ,
Si un orateur, à qui la dignité du talent aurait dû inspirer plus de mesure etde conseience, se laissait ainsi enflammer, il est facile d'imaginer à quels excès de parole s'emportaient les rhéteurs subalterne». Un 4iscouxs de Torné, évêque de l'élise constitution* nelle, alla bien plus, loin que Yergniaud, et termina, en proposant qu'un pouvoir inconstitutionnel et absolu fût attribué à l'Assemblée pendant le danger de la patrie, et qu'elle déléguât des commissaires pour l'exercer dans les départements. Ce difiCours> qui an* nonçait le gouvernement que la France devait bientôt avoir , était prématuré. Il excita , l'indignation des modérés, et les révolutionnaires n'essayèrent point de le soutenir.
La doctrine, dont, sans mesure et sans pi^écaution, il avait déduit desi conséquences si menaçantes, était réellement professée par la Gironde. EU^ voulait attri* buer à l'Assemblée une puissance dictatoriale. « Toute limitation au pouvoir de$ représentants, élus du peuple, toute exception doit être formellement exprimée par une loi à laquelle la volonté du peuple même les aurait soumis. Les autres pouvoirs ne peuvent agir que s'ils sont autorisés par une loi expr0sse ; dans les cas douteux où il est nécessaire d'agir, c'est à l'Assem* blée seule qu'il appartient d'interpréter la loi, autre-* ment l'exercice de la souveraineté ;du peuple pourrait être suspendu; tout dépendrait de la volonté d'un homme; notre sort serait. entre les mains de la cour; elle n'aurait eu besoin que de changer son indolence contre le masque de l'hypocrisie. »v Condorcet concluait à Paccusation des ministres; il voulait que leur
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gestion journalière fât constamment contrôlée par TAssemblée. PuiSt développant tout son système poU<» tique, il indiquait des modifications aux lois civiles, menaçantes pour Ja propriété et la famille. Le discours finissait par une violenté diatribe contre le parti modéré et le général La Fayette.
L'âcreté haineuse et les ambitieuses prétentions des Girondins » se montrQ.ient avec tant d'évidence dans cette composition littérairement travaillée, qu'elle déplut à la portion timide et flottante de FAssemblée. Cette disposition des esprits eut pour organe Lamou«^ rette, évèque constitutionnel de Lyon.
Alors se passa une scène qui a conservé une celé* brité de ridicule. Au moment où cette discussion, qui fatiguait et affligeait l'Assemblée, allait se ranimer par un discours de Brissot, cet honnête prélat demanda la parole,: une belle figure, une voix, douce, un exorde bien dit lui concilièrent tout d'abord Tattention et la faveur.
« Vous vous occupez, dit-il, des moyens d'assurer le salut public; vous cherchez des mesures extraordinaires pour .^ire cesser les divisions qui déchirent la FrancQ, et vous ne savez pas rétablir dans votre
propre sein la paix et l'union J'entends dire que
ce rapprochement est impraticable : ces mots me font frémir; c'est une injure faite à l'Assemblée. Les honnêtes gens ont beau être divisés d^opinion , il n'entre jamais ni passion, ni haine dans leurs discussions; ils se rencontrent toujours au point de la probité et de l'honneur. Il ne tiçnt qu'à vous de vous ménager un moment bien beau et bien solennel, et d'offrir à la France et à l'Europe un spectacle aussi redoutable
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pour vos ennemis que doux et attendrissant pour les amis de la liberté, m
Il arrive parfois que les hommes réunis se laissent sympathiquement entraîner par une même émotion, qu'ils s'attendrissent d^un mauvais sermon ou d'un drame vulgaire. Les assemblées ne sont pas à Tabri de ces surprises sentimentales, surtout lorsqu'elles se sont habituées à un ton déclamatoire et théâtral. Les lieux conmiuns de Lamourette firent une impression vive et générale, sans acception de parti. Lorsqu'il termina son homélie, en s'écriant : u Que ceux qui abjurent et exècrent également la république et les deux chambres se lèvent, » la salle retentit des applaudis* sements des tribunes, les députés se levèrent tous et ^^'embrassaient les uns les autres.
Pour que rien, ne manquât à cette touchante effusion, on voulut que le roi vînt s'associer à une si douce réconciliation; il se hâta d'arriver; il n'avait pas voulu tarder d'accourir à rÀssemblée. a La nation et son roi ne font qu'un, disait^il; la constitution sauvera la France. » Les cris de : « Vive la nation ! Vive le roi ! » étaient proférés de toutes parts. La séance se termina dans cette heureuse allégresse. Quelques heures après, chacun souriait en songeant à sa propre émotion, toute sincère qu'elle avait été,
Un instant avant que le roi entrât dans la salle, et lorsqu'on l'attendait, une question grave, et faite pour troubler l'harmonie des partis réconciliés, avait été portée devant l'Aèsemblée et l'avait distraite du sentiment où elle s'était laissée aller.
L'administration du département de Paris était eh ce moment la seule autorité qui crût consciencieuse -
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ment à la constitution > et qui songeât à maintenir Tobéissance aux lois. Elle avait conunencé à instruire sur la conduite du maire et de la municipalité de Paris qui , au 20 juin, avaient manqué à leurs devoirs et ne s'étaient point conformés aux ordres de Tauto^ rite supérieure. Vainement le procureur général Rœderer avait pris des conclusions où, sans justifier Pétion, il lie le présentait point comme punissable ; \è conseil du département n'avait pas voulu coniprendre que tout acte d'énergie, toute répression sévère ne devaient pas être tentés par un gouvernement qui n'avait ni la force, ni même la volonté de le soutenir et qui reculerait devant ses ennemis, après avoir augmenté leur irritation.
Pétion et Manuel, procureur général de la commune, avaient donc été suspendus de leurs fonctions et déférés aux tribunaux par un arrêté de l'administration départementale. C'était cet acte contre lequel une dé^ putation du conseil général de la commune était venu réclamer; ou, pour parler plus exactement, il était dénoncé en termes violents et accusateurs. L'Assemblée avait ordonné que le pouvoir exécutif rendrait compte des mesures qu'il avait prises relativement à cette suspension.
Le roi écrivit à l'Assemblée que l'arrêté du département s'appliquant à des faits qui l'intéressaient personnellement, le premier mouvement de son cœur était de prier l'Assemblée nationale de statuer ellemême. C'était confesser son hésitation et son impuissance; approuver l'arrêté aurait troublé rbéùreuse conciliation de la veille ; le révoquer était un désaveu des administrateurs du département , un blâme jeté sur leur courageuse fermeté.