INACTION DE L,' ASSEMBLÉE
de détails de cruauté > selon le caprice des égorgeurs h plupart enivrés d'èau-dé-vie.'
Le taesijQ avait sonné, le canon d'alai^me avait été entendu;, depuis plusieurs heyres Paris était dans répouvanta^ et T Assemblée nationale siégeait .sans qu'une voix s'élevât. Des- orateurs de section vinrent demander s'il était vrai que le conseil exécutif eût perdu la conOancode la nation. (cNon, upui» s'écria-t^on danfr toute la salle.
Pour que l'Assemblée nationale s'ôccjupât. de ce qui glaçait tous les cœurs % il fallut que des corn-? missaires delà commune vinssent, afin dq se mettre en rè^e ^ annoncer ce qui se passait dans les prisons. «Le peuple, disaient-ils , veut enfoncer les portes. » Ils demandaient que l'Assemblée délibérât sur cet objet à l'iustant même, car le peuple attendait sa décision. La municipalité n'avait pris d'autre soin que d'envoyer des commissaires afin de protéger seulement les prisonniers pour dettes ou pour causes ci viles.. Cette précaution spéciale datait du milieu de la journée.
L'initiative de ces commis)»^ires encours^ea Fau-^ chet, évèque constitutionnel du Calvados, à dire ce que chacun, savait -déjà, que d^ux cents prêtres tenaient d'être égorgés aux Carmes. Puis Bazire proposai d'envoyer des commissaires de: l'Assamblée pour parler au peuple et rétablir le Qalme. Le président désigna Biazire , François de Neuf château , Dussaulx , Isnard, Lëquinio pour remplir cette missioa^ Puis l'ordre du jour fut repris..
* Séance du soir de l'Âsaeiùblée. — Prbcès-verhal du conseil de la conunune.
260 IftiACtlON DÉ L'ASâfTHBLéE.,
L'accablement de cette Assemblée fut tel, et ta servitude de la presse était si complète qu'il n'est resté dans le procès-verbal ou dans les journaux, aucun témoignage écrit des ^ paroles courageuses que prononça M- Théodore de Lameth. Avaiit cette résolution timide et déri-soire , il avait dénoncé des crimes dont personne n'osait parler, et qui se commettaient sans nul empêchement. Sa voix resta sans écho et fut étouffée ; on avait peur de l'eûteûdre.
*Un conseil des ministres avait été indiqué pour ce même soir; il devait se tenir à l'hôtel de la marine. Plusieurs députés étaient venns pour savoir des nouvelles et s'entretenir dés événements de la Journée. Danton se faisait attendre; il était encore à la commune. Il revint) on le pria, on le conjura, oii le supplia de donner les ordres nécessaires pour faire cesser des crimes qui déshonoraient la Révolution et la France, Il fut sourd et inflexible.
Au sortir du (conseil, un inspeeteqr des prisons, attaché au ministère de l'intérieur, essaya de parler à Danton qu'il n'avait pu aborder dans lé cours de la journée. Il raconta ce qu'il avaitvu, ce qu'il avait tenté^ les réquifeitions qu^il avait adressées à Santerre et son inaction complète et volontaire. Il implora le ministre de la justice, protecteur naturel des prisonniers, et le conjurait dé ne point lés laisser égorger. Danton, importuné de s'entendre dire ce qu'il n'avait pas voulu écouter de sa propre conscience, lui répondit, de sa voix beuglante et en jurant (c'était son langage habituel) : « Je me soucie bien des prisonniers ; qu'ils deviennent ce qu'ils pourront, >j
• M"« Roland.
, ri9àctiOM i;rE l'assemblés. 2Gt
Les déjiutés envoyés aux prîaons par rAssemblée revinrent, etDussauIx rendit compte de leur mission. C'était un vieil homme de lettres pour qui la Révolution avait été un te'xte de phrases et de patriotisme sentie mental. Personne ne convenait nnnns potir parler à des brigands; il crut que ses exhortations leur toucheraient le ceèur et voulut être Torateur de la députalion. On le hissa sur une chaise; il parla le langage d^ la morale et de la raison * : w Que venez-vous foire ici? lui dit un des massacreurs; cela ne vous regarda pas; Laissez-nous, faire. » Et on le fit descendre de sa chaise. .
Voici eh quels termes il rendit compte de sa mission à T Assemblée. Plus tard* il osa la raconter exactement, car, pléndant le massacre^ personne ne se risquait à dire la vérité. On né voulait même; pas la savoir.
« Les députés que vous ayez envoyés pour calmer le peuple sont parvenus avec beaucoup de peine aux portes de l'Abbaye^ Là, noias avons essayé de nous faire entendre; A peine un de nous a-t-il prononcé quelques paroles que sa voix fut coitvérte par des cris tumultueux. Un autre orateur, M. Bazire, a essayé de se faire écouter par un début plus adroit; mais quand le peuple vit qu^il ne parlaitpas selon ses idéçs, il lé força à se taire. Chacun de nous parlait à ses voisins à droite et à gauche; mais tés^ intentions pacifiques de ceux qui nous écoiitaient ne pouvaient se communiquer à taut d^hx)mmes ressemblés. Nous nous sommes retirés^ et les ténèbres ne nous ont pas permis de voir ce qui se passait. >)
* Mercier. Tableau de Paris. — Récit de Chabot à l^Assembîée. » Préface de la trafdùctîon d« Xuvénal , éHîtion de 17^.
262 iMAGTIOlir DE. L AS8EUBJ.É]Ë.
Personne n'ignorait eé: que Duçsaulx n'avait /pu voir; mais FABsembléç s'associa à la lâcheté de c& rapport. On ne parla plus de ce qui se passait.
Toutefois 9 en recevant une lettre où l'abbé Sicard racontait comment il avait été sauvé par le dévouement généreux de M. Monnot^ horloger ;, qui s'était jeté au-devant des assassins^ - en leur disant : « Vous me percerez le pœur avant de frapper l'abbé Sicard ! n l'Assemblée décréta que ce brave citoyen a^vait bien mérité de la patrie. Pas uû représentant n'aurait pu recevoir le niênïe hommage.
Les massacres continuèrent sans nul empêchement pendant que l'Assemblée restait en permanence* A deux heures et demie ^u matin^ la commune eqyqya une- nouvelle députatipn pour rendrie compte de l'était des prisons. Truchon était chargé de porter la parole.
(( Messieurs, là plupart des prisons sont maintenant vides; à peu près quatre cents pri.sQnniers ont péri à la prison delà iForce, où je me suis transporté; j'ai cru devoir faire sortir les- personnes détendes pour dettes. Revenu à la commune, je me suis aperçu que j'ayais oublié te bâtiment où sont enfermées les femmes; j'en ai fait sortir vingirquatre. Nous avons principalement mis sous notre protection MT de Tourzel. Puis, pour notre sûteté^ n.ou& nous sommes retirés^ car on nous menaçait aussi. Nous avons conduit ces dames à la section, en attendant qu'on les juge» »^
T^^Uien donna plus de détails : « .On s'est d'abord porté à l'Abbaye. Les prisonniers détepus pour l'affaire du 10 ou pour fabrication de faux assignats ont péri sur-le-champ ; onze seulement ont été sauyés. Le conseil général a envoyé une dépul^tion pour s'opposer au désordre. M. Manuel / procureur de la
SUITE DES MASSACRES A l'aBBAYE. 263
commune^ a employé tous les moyens que lui ont suggérés son zèle et son humanité. Il né put rien gagner et vit tomber plusieurs victimes à ses pieds ; lui-mÔP»^ à couru des dangers. De là le peuple s'est porté au Châtelety où les prisonniers ont aussi été immolés. A minuit^ on s'est porté à la. Force. Nos commissaires n'ont pu rien ol>tenir; une nouvelle, députation vient encore d« s'y rendre» L'ordre a été donné au commandant général d'y envoyer des détachements ; mais le service des barrières exige tant d'hommes qu'il n'en reste pas assez pour maintenir le bon ordre. Nos commissaires ont fait ce qu'ib ont pu^ mais ils n'ont pu arrêter la vengeance^ en quelque sorte juste^ du peuple ; car^ nops devons le dire^ ses coups ont porté sur des fabrieateurs de faux assignats, qui. étaient là depuis fort longtemps. Ce qui a exeité sa vengefince^ c'est qu'il n'y avait là que des scélérats reconnus. »
Un troisième municipal voulut ajouter quelques autres informations^ « On est allé à Bicètre avec sept pièces de canon. Le peuple, en exerçant sa vengeance, rendait aussi sa justice. Au Ghâtelet, plusieurs, pri^ ôonniers ont été délivrés aux cris de « Vive la ûation ! » Lès prisons du palais sontvides et fort peu de prison-* niers ont échappé à la mort. -^ J'oubliais un fait important pour l'honneuf du peuple : il avait organisé dans les prisons un tribunal composé de douze personnes. » -
Après ces rapports, l' Assemblée suspendit sa séance . Nulle mesuré ne fut prise ; pas une observation ne fut essayée.
Plusieurs témoins oculaires ont raconté les horreurs de cette nuit sanglante et de toute la journée
264 suite: dos massacres a l'abbaye.
du léDdemain. Le tribunal de Maillard coatipiià à siéger an guichet de FAbbayè. Les }tigefi et les égorgeurs prirent peu de repos*, mais ils se faisaient don^ ner beaucoup devin. Tard dans la nuit, arriva ua cornnaiissairede la eominissiondesàlut public; <r Avez-vous besoin d'aide? dit-il^ noijis vouisen enverrons, ^ — Non> répliquèrent les directeurs du massacre, touts se passe bien chez nous. -^ Je vien^ dçs autres prisons, ajouta le commissaire, tout s'y passe également bien. » «
Parmi les victimes massacrées lé 3 septembre à l'Abbaye, quelques-unes ont laissé un souvenir attacha aux circonstances de leur mort. -
M. de Mohtmôrin, le ministre, qui avait comparu devant l'Assemblée peu de jours auparavant, M qui devait être jugé par le tribunal de la haute c0Ur> fut égorgé avec une sorte de ragé. Les assassins voulaient traîner son cadavre ou en porter les lambeaux à l'Assemblée, On eut quelque peine à les détourner de cette horreur. '
Un officier suisse, du nom de Reding, blessé au 10 août, gisait sur un grabat. On voulut l'en arra-^ cher. <f Par grâce, moûsienr, tuez-moi ici, dit-il; j'ai assez souffert. >y Les assassius reulevèreut, le chargé* rent sur leurs épautes «t allôrent regorger dans la rue.
Un grand nombre de prisonniers étaient encore enfermés dans la chapelle. L'abbé I^ei^ant, le pluà renommé des prédicateurs de cette époque^ et qui peutêtre pour ce motif était Techerché avec une sorte de fureur, n'avait pas encorç- été reçotinù. Il parut dans la tribune avec l'abbé de Rastignàc; ils annancèréût à leurs compagnons de malheur que leur dernier mo-
* Relation de Tabbé Sicard. -^ Déclaration du sieur Jourdan .
SUITE de;s massacres a l'abbaye. 265
ment approchait, et qu'il fallait se recueillir. Les prisonniers se mirent à genoux, et les deux vieilUrds, du haut de la tribune, leur donnèrent h bénédiction; peu d'instants après, ils furent saisis et enti'aînés; les prisonniers entendirent leurs .derniers (iris.
Un jetine aide de camp du duc de Brissac, M. de Haussabré , avait pu gravir dans une cheminée ; son nom fut appelé; on ne le trouvait pas; on devina où il s'était caché; des coUps de fusil furent tirés dans la cheminée^ il toucha et fut massacré.
Parfois la foule qu'une dégoâtante curiosité avait amenée dans la cour et autour de la prison, se prenait de pitié tm. se lassait de -tant d'horreurs. On entendait qudques voix érier : » Grâce, grâce pour efeux qui restent. »f Mais le plus souvent le tribunal et les bourreaux ne s'arrêtaient point.'
Toutefois les réclamations et les témoignages pré* sentes soit par des patriotes reconnus pour tels ou délégués par leur section, étaient le plus souvent écoutés. Plusieurs piîîsonniers durent leur salut au zèle de serviteurs- dévoués , de voisins bienveillants qui venaient défendre, leur cause, en affectant le langage des révolutionnaires furibonds. M. Mole de Cbamplat^eux fut ainsi sauyé par un de ses domestiques..
Il arriva m^e quelquefois que l'émotion et la pitié de. l'assistance désarmèrent la férocité des juges. Un vieillard, qui a laissé dans les lettres la réputation d'un esprit ingénieux, Cazotte, avait été arrêté parce qu'on avait sai^i une correspondance de lui chez M* de La-p<^?te. Le. tribunairavaii condamné; on l'emmenait; il allait être frappé; sa jeune fille le tenait embrassé avec tant de désespoir que la foule demanda sa.grâce;