‹ Histoire de la Convention nationale (volume 3)Chapitre 7 sur 88 · LES JOURNAUX · texte numérisé non relu

LES JOURNAUX

saient pour susciter Tinsulte ou la violence contré le roi/ la menace contre T Assemblée. Des poursuites avaient été ordonnées contre des assassins, contre des soldats qui avaient tué leurs officiers; les journaux et la tribune des clubs retentissaient d'apologies du crime I d'accusations contre les persécuteurs des patriotes. La Fayette et Bailly essayaient-ils d'accompilir leur devoir en réprimant une émeute, dont le premier signal avait été des tètes coupées et portées sur des piques, à leur popularité succédait le renom d'assas* sins du peuple. Approuvée par la masse ^ des citoyens tranquilles, la répression des désordres excitait la fureur des hommes qui tramaient Tinsurrection.

Les journaux n'avaient point alors une influencé aussi grande qu'ils l'ont exercée depuis; les opinions étaient plus vives,* plus passionnées, plus sincères; elles avaient un caractère plus spontané : leur premier élan avait précédé la licence de la presse; elle était une arme entre les mains des partis, plutôt qu'un a^el pour les recruter.

Les journaux étaient très^ifférehts de ce qu'ils sont devenus soixante ans après; imprimés en petit format, ils contenaient moins de nouvelles, racoataient moins de faits et avec moins de détails ; ils n'étaient pas si bien informés. Les opinions, aiiisi qu^à toute époque, y étaient énoncées d'une façon tranchante, vive, s'adressaut à la première impression , et non point à la réflexion ; Doais elles étaient peu développées; le talent d'écrire n'était pas aussi répandu; cette abondance de déductions logiques, ce style figuré, souvent animé et

* Lettres de M"* Bolfitnd.

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brillant, était peu eq usage alors. lia eontroverse procédait par assertion, avec un dédain injurieux et ra* pide de l'opinion opposée. Dans ce tempsrlà, les principes avaient été posés absolus ^ sans réserve y sans considération des circonstances, en toute généralité et abstraction. La législation et la conduite politique ne semblaient plus destipées à suivre cette route moyenne, tracée entre des droits et des intérêts différents, qu'il est nécessaire de concilier^ sous peine de rendre la société humaine difficile et troublée. On était extrêmement logique , comme est toujours la passion qui va droit son chemin, sans regarder d'où elle part, ni où elle arrivera; les journaux, comme le public, étaient ardents et excessifs. Leurs principaux rédacteurs avaient acquis une plus grande importance; Brissot et Condorcet siégeaient dans l'Assemblée. Gprsas, Carra, Camille Desmoulins, Louvet, Barère, Fréron, ne furent plus seulement des écrivains, ils prirent des rôles importants dans les partis; ils étaient orateurs aux clubs des Jacobins et des Cordeliers, membres des comités qui préparaient les émeutes et les complots contre la royauté. Marat, rédacteur de VAmi du 'peuple , allait plus loin qu'eujE ; ils étaient plus disposés a le suivre qu'à le contredire.

Les dangers, dont la licence de la presse menaçait le pays, n'étaient pas les plus formidables. L'Assemblée constituante, en se retirant, laissait la paix publique à la merci des clubs, des sociétés populaires. Ce, fut pour elle un grand sujet d'inquiétude, dans les derniers moments de sa session. Elle essaya quelques précautions contre le désordre imminent : c'était une tache impossible. Les délits commis par ces réunions,

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les provocations contre la loi et les pouvoirs légaux, l'action funeste exercée sur Topiniôn , étaient impos* sii)les à définir avec précision : la répression pénale restait impuissante coutre les influences morales.

L'Assemblée constituante se trouvait même dans une sorte d'impostsibilité de recourir à deâ mesures prohibitives ou sévères; elle était incapable de mon* trer une volonté ferme et efficace contre les sociétés populaires; elle était fatalement condamnée à être timide et respectueuse devant tous les instruments de révolution qu'elle avait suscités, encouragés ; in-^ stitués.

« Nous allons > disait le rapporteur, vous entretenir de ces sociétés que l'enthousiasme de la liberté a formées, et qui, dans des temps d'orage, ont fait connaître à la minorité opposante, l'immense majorité qui voulait la destruction des abus ^ et le renversement des préjugés , et l'établissement des droits de l'homme. »

« •... Les sociétés populaires ont pris une espèce d'existence politique qulelles ne doivent pas avoir. Tandis que la Révolution a dura cet ordre de choses a été plus utile que nuisible. Quand une nation change la forme de son gouvernement,, chaque citoyen est magistrat; tous délibèrent et doivent délibérer sur la chose publique; tout ce qui presse, tout ce qui assure, tout ce qui accélère une révolution dait être mis en usage. C'est une fermentation momentanée qu'il faut soutenir^ et même accroître*..* Mais, lorsque ta révolution est terminée, alors il faut, pour le sàlut de la constitution, que tout rentre dans l'ordre le plus parfait» »

Se trouvant ainsi conduite à honorer àeé principes

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de désordre; et à reccmnaître que la nation avait dû vivre pendant un certain temps hors des conditions indispensables d'une société régulière , TÂssemblée constituante était bien faible pour combattre ce qu'elle révérait; elle n'avait plus aucun droit à invoquer contre les révolutionnaires^ lorsqu'à leur tour ils soute* naîent que les circonstances exigeaient encore d'accroître la fermentation.

La société qui se réunissait dans la vaste église des Jacobins de la rue Saint-Honoré , d'où lui était venu eon nom vulgaire^ pouvait s'autoriser de l'intérêt de la Révolution, mais non point de l'intérêt de la liberté : si elle la réclamait pour son propre compte^ elle n'entendait point qu'une semblable liberté fût accordée aux opinions opposées. Quelques membres du côté droit de l'Assemblée constituante avaient d'abord voulu profiter aussi du droit de réunion; plus tard, des amis sincères de la liberté et de la constitution, de véritables patriotes, avaient tenté de former une société, et d'agir sur l'opinion publique. Les émeu-^ tes et les menaces de la lanterne , encouragées par la faiblesse de l'autorit^ publique, avaient mis fin promptement à ces clubs monarchiques. A cette époque, les Jacobins comptaient encore parmi eux quelques mem^bres distingués de l'Assemblée constituante , qui croyaient diriger eette populaire société. Ce fut Bar^ nave qui dénonça comme une conspiration la réunion légale, où se manifestaient des opinions contraires à la sienne*

Six mois «^étaient à peine écoulés, Barnave et ses amis, dépouillés de leur popularité, laissés en arrière par d'autres révolutionnaii^es, fondaient le club des Feuillants pour la défense de la monarchie constitU'^

16 LES CORDKLIËAS.

tionnelle. Cet effôrl fut aussi impuissant que les premiers. L'opinion modérée et moyenne restait sans force, puisqu'elle n'oyait point le gouvjQrneolent pour organe et pour auxiliaire, et que, par sa nature* elle ne sait pas recourir à d'illégales violences. Au contraire, il lui aurait fallu en être garantie; mais les lois et le bon ordre étaient sans défense. La volonté même de protéger les Feuillants aurait manqué au roi; il n'attendait pas son salut des hommes qui avaient détruit et désarmé son autorité, et qui ne souhaitaient pas assurément de la lui rendre tout entière. Au contraire, leur abaissement et leurs revers étaient un sujet de joie et d'espérance pour les amis de l'ancienne royauté ; ils auraient volontiers joint leur action aux attaques des révolutionnaires extrêmes, qui n'avaient certes nul besoin de pareils auxiliaires. Le club des FeuiU lants tarda peu à être fermé ; ce fut même par décret de l'Assemblée législative. La timide faction de^ indépendants n'osa point le défendre contre la colère des Jacobins et la probabilité des émeutes.

Les Jacobins eux-mêmes avaient des rivaux qui leur étaient plus dangereux : contre ceux-là , ils n'osaient rien. Danton avait fondé le club des Cordeliers. A la condition de ne se laisser devancer par personne dans l'action révolutionnaire, il régnait souverainement sur cette réunion d'hommes passionnés et enivrés. — D'un esprit dégagé et cynique, sans vraie conviction, trop sensé pour croire à un but définitif, se déterminant par la circonstance sans se regarder comme responsable, agissant selon ce. qui lui semblait nécessaire et fatal, Danton jouait avec verve le rôle qui lui était échu dans )e terrible drame de la Révo-?

LES GORDELIERS. 17

lution; inobile/ s'abandoûnant voloûtiers à ses impressions^ capable de pitié et de générosité^ sans autre morale que ses entrailleâ, livré à ses passions, or* gueiiïeux de leur violence, il avait su ranger sous une sorte de discipline les écrivains, les déclamateurs, les intrigants qui travaillaient au désordre, et les meneurs des séditions. Un visage hideux mais terrible, une voix tonnante, une éloquence qui avait tout le caractère dé sa supériorité^ le rendaient capable d'exercer, même insolemment, son autorité sur cette bande anarchique. Associé aux opinions violentes de ses compagnons, il avait sûr eux cet ascendant et ce pouvoir que donne le coup d'œil politique, uni à la promptitude et à la vigueur de décision.

Les premiers Jacobins avaient voulu une révolution politique; ils en avaient été les instruments actifs; pour acquérir et conserver leur importance, ils étaient allés, avant de s'arrêter, fort au delà de leurs opinions et de leurs projets.

Leurs successeurs, les Jacobins de la fin de 1791 voulaient non pas seulement une constitution de liberté et de garantie, mais un changement de la société, qui abaissât et détruisît tout ce qui leur était supérieur. Ils rêvaient une France nouvelle, datant de leur avènement à la vie publique, et d'où serait rejeté tout ce qui, avant eux, avait possédé ou acquis une dist tinction quelconque de naissance, de richesse, de talent, de renommée. Nul sentiment ne leur était plus étranger et plus importun que le respect. Aucune idée de droit légal, aucune des conditions de la société n'arrêtait leur imperturbable logique. 11 n'y avait pas un désordre, pas un crime politique dont ils ne fissent

18 LES NOUVËàUX RÉVOLUTIONNAIRES.

la plus complète apologie dans leurs écrits et leurs journaux comme à la tribune. Tout était justifié pour arriver à cette société renouvelée dont ils voulaient être les fondateurs.

cr Nos déclarations des droits, nos lois, nos livres depuis 1789 disent que rinsurrection est une chose sainte ^ »

(c L'ordre est précisément le contraire de l'imsurrection« Malheur à qui le reconnaît encore,, quand Tin^ surrection est nécessaire % »

Les courts intervalles de calme et d'ordre publia excitaient parmi les hommes d'ambition et d'envie, des sentiments de crainte et de colère, (c Et nous aussi, disaient-ils, nous voulons faire une révolution'. >> Et cette révolution, non-seulement ils la destinaient à écraser les classes supérieures, mais à asservir, parmi les classes secondaires, tout ce qui, préférant à leurs chimériques ambitions le bon ordre et les libertés acquises, ne leur servait pas de dociles auxiliaires. Ils imputaient à lâcheté le respect des lois et l'amour de la paix publique.

W^ Roland remarquait avec colère combien on comptait^ a peu de patriotes dans la quadruple aristocratie des prêtres, des petits nobles, des gros marchauds et des gens de robe. »

c( La sécurité, disait^elle, est le tombeau de la liberté; les troubles nous seraient inoiils funestes; il nous faudrait une nouvelle insurrection; La guerre civile, tout horrible qu'elle est, avancerait la régénération de notre caractère et de nos moeurs. » — « L'esprit général est pour la liberté; les mœurs continuent

* Garât. — * Briasot. —.» Toulongèoii. — * Lettres de M"" Roland.

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