DÉMISSION D£ SIÉYÈS
Le lendemain, on donna lecture, dans Tun et Tau» tre conseil , d'une lettre de Siéyès. — « Citoyen président^ je reçois Tavis que vous voulez bien me donner de ma nomination au Directoire exécutif. Quelles que soient ma sensibilité et ma reconnaissance pour cette haute marque de conGance, je ne puis vous faire d'autre réponse que celle que j'avais faite d'avance à ceux de mes collègues qui m'avaient parlé de leur dessein de me porter à cette place. Je les avais assurés que dans la supposition où je serais nommé, je n'accepterais point. Je me vois à regret obligé de répéter cette déclaration d'une manière solennelle. Sans doute je me dois à ma patrie. Mes services et ma vie lui sont consacrés dans le poste que j'occupe et où le VŒU bien prononcé de mon pays m'a replacé de nouveau. Je croirais^ je l'avoue, trahir mes devoirs si je le quittais, malgré la conviction intime et certaine que je ne suis nullement propre aux fonctions du Directoire exécutif.
u Ma détermination n' est pas du nombre de celles où il faut se soumettre au vœu de la majorité. Je ne puis faire abstraction de ma propre opinion, de mon propre jugement. Après m'ètre consulté avec toute la maturité dont je suis capable, il m'est impossible de croire que l'intérêt de mon pays soit d'appeler à une place où l'on doit rallier toutes les confiances, un homme qui précisément depuis le commencement de la Révolution a été constamment en butte à tous les partis, à tous sans distinction. Ma véritable place est déjà marquée au conseil des Cinq-Cents. Mon choix est fait: j'y reste. »
C'était parler de soi avec une altière solennité; mais Siéyès avait raison de dire qu'il ne pouvait
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s'accorder avec aucun parti. Se mettre comme Tallien et Barras à la tète des Jacobins, après avoir déchaîné la réaction contre eux et se refaire terroriste pour obtenir leur appui : c'était une conduite déraisonnable et qui ne convenait pas à Siéyès. Les modérés^ qui consentaient à essayer la République , avec Tespérance d'en exclure plus tard les républicains et peut-être de revenir ainsi à la monarchie , n'auraient pas voulu de lui , plus que lui ne voulait d^eux. Les républicains de bonne foi tels que Baudin ou Daunou qui croyaient qu'avec des institutions libérales ^ des élections sincères et la liberté de la presse on donnerait à la France le repos et le bonheur , lui semblaient moquables dans leurs illusions.
Siéyès avait beaucoup plus de conformité avec les hommes à qui en définitive restait la victoire. Comme eux f il pensait que la question était d'assurer et de garantir les intérêts révolutionnaires ; comme eux . avant eux , plus qu'eux, il avait vu et dit que la Révolution devait consister bien moins à donner une forme nouvelle au gouvernement* qu'à changer l'état de la société.
Extirper Tancienne aristocratie et lui substituer la supériorité de Tintelligence, du savoir et de la capacité : telle avait été dès 1 789 sa pensée dominante. La Terreur lui avait paru un mauvais moyen , car elle s'attaquait également à toutes les aristocraties ; mais il aurait voulu bannir du territoire ou du moins de la région politique tout ce qui avait eu une existence privilégiée dans Tancien régime.
Ces idées avaient en lui un caractère théorique et
• Notes cIo M. Benjamin Constant.
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il savait quelles difficultés il rencontrerait pour en faire Tapplication. 11 aimait son repos et ses aises. Les luttes de partis, la discussion, la contradiction lui déplaisaient. Il lui fallait être écouté comme un prophète , sans même avoir la peine de s'expliquer complètement. Ne pas le croire, c'était ne le pas comprendre ; il dédaignait les objections au lieu d'y ré-* pondre.
C'était donc avec raison qu'il ne se croyait pas appelé aux fonctions du gouvernement. Parfois il avait pensé que le moment viendrait où il réaliserait ses pensées; où la supériorité de son génie serait reconnue; où il serait écouté et obéi docilement; mais c'est ce qu'il ne pouvait espérer en entrant au Directoire avec ses collègues du comité de salut public. Il connaissait le caractère de chacun d'eux , la portée de leur esprit. Assurément il aurait trouvé peu d'obéissance à ses volontés, peu de conformité à ses opinions. Rewbell surtout, qui était le plus capable de tous, lui était antipathique. Sans doute ils voulaient la même chose ou à peu près, une république où le pouvoir serait confié à l'aristocratie née du gouvernement de la Convention ; mais Rew^bell était un révolutionnaire homme de loi et Siéyès un révolutionnaire philosophe qui ne pouvait endurer l'obstination et la rudesse de l'avocat alsacien. Ce fut probablement le principal motif de sa démission.
Le conseil des Cinq-Cents persista dans la même manœuvre en présentant aux Anciens une liste de dix candidats. Malgré les observations de quelques membres du nouveau tiers, la cabale conveniionnelle voulut forcer l'élection de Carnot, en acco-
lant à son nom des noms inconnus. Comme la