ACCUSATION DE JOSEPH LEBON
Chaque fois que le nom de Lebon était prononcé , un mouvement d'indignation se manifestait. La commission des vingt et un fut tirée au sort le 7 mai 1795. 11 était depuis longtemps détenu à Meaux; il obtint d être transféré à Paris pour se défendre devant la commission et l'Assemblée . Lorsque après le l"" prairial, une commission militaire était chargée de juger les conspirateurs , il fut proposé de renvoyer Lebon devant ce tribunal. La Convention ne voulut pas s'écarter de l'ordre légal qu'elle avait établi et attendit le rapport de la commission des vingt et un.
Il fut présenté peu de temps après par Quirot , député de Besançon. Quelques exagérations et des anecdotes controuvées qui avaient trouvé place dans les journaux ou les pamphlets étalent écartées par le rapporteur; mais il restait de terribles chefs d'accusation et des témoignages irrécusables. Le rapport les classait ainsi : assassinats juridiques ; actes attentatoires à la sûreté des personnes et des propriétés; exercice de vengeances particulières; injustices personnelles ; vols et dilapidation de la fortune publique.
Une lettre de Choudieu , Montagnard ardent et qui avait fait ses preuves dans la Vendée , peignait ainsi le tribunal révolutionnaire institué par Lebon : — « J'ai vu ces juges : ils ont l'air de bourreaux ; ils portent une chemise décolletée, un sabre traînant à terre; ils montent sur leur siège en annonçant ' qu'ils vont prononcer des arrêts de mort; moi-même, je les ai entendus parler ainsi. Lebon a placé parmi les juges ou les jurés son beau-frère et trois oncles de sa femme. »
C'était ce même tribunal dont Lebon avait ré- VI. 13
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clamé et obtenu le maintien , en exceptiofi à la loi qui ne conservait que le tribunal révolutionnaire de Paris.
— a Lebon avait toute influence sur ce tribunal ; il logeait, nourrissait et entretehait chez lui les juges, les jurés et l'exécuteur ; ils mangeaient à sa table ; il destituait, incarcérait et dénonçait au comité de sûreté générale les défenseurs des accusés ou les jurés qui n'avaient pas volé la mort ; il se faisait apporter les actes d'accusation et désignait ceux dont il voulait la mort.
« 11 avait envoyé devant le tribunal une veuve et vingt-deux personnes prévenues d'avoir donné asile et secours à des prêtres réfractai res. Le jury acquitta quatre accusés. Lebon entra en fureur. — « Les jurés c( sont des lâches^ des aristocrates. Je composerai au- « trement mon tribunal. »
« Duquesnoy partagea la colère de son collègue. Ils firent arrêter plusieurs jurés et les envoyèrent à Paris au comité de sûreté générale. Un accusé fut acquitté des faits contre-révolutionnaires qui lui étaient imputés. Lebon ordonna qu'il fût jugé comme émigré, et il périt sur l'échafaud*-
« Le comte de Béthune fut d'abord acquitté. — « Comment, disait Lebon, un noble, un riche, un « ci-devant! » Il ordonna au tribunal de rendre surle-champ une nouvelle sentence, et il fit exécuter le condamné le soir même aux flambeaux.
ce II déléguait ses pouvoirs à des agents qui portaient la terreur dans le Nord et le Pas-de-Calais. Il voulait être obéi sans délai ni objection. Le comilé révolutionnaire de Cambrai lui ayant demandé un ordre écrit, il répondait : — « Si le comité veut
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«des formes, il me sera impossible de sauver la « République. »
« 11 avait fait écrire sur sa porte : « Ceux qui enw treront ici pour solliciter des mises en liberté, n'en « sortiront que pour aller en prison. »
(c 11 condamnait arbitrairement à la peine d'exposition. Un jeune paysan, soit par démence, soit afin de se soustraire au service militaire, se donnait pour avoir des visions et sa famille le regardait comme un saint. Lebon les fit tous exposer sur une estrade éle« vée, où il monta lui-même pour les interroger. La mère ne répondait pas à ses questions et levait les yeux au ciel. Alors il s'approcha d'elle, la menaçant avec un pistolet , et, comme elle conservait le même silence et la même attitude, il disait : — « Voyez (( ces fanatiques, voilà comme ils sont tous; ils lèvent (c les yeux au ciel comme s'ils pouvaient en ob- <c tenir quelque chose. » Le lendemain toute la famille périt sur l'échafaud.
i< Un jour il signifia que si les femmes d'une commune ne venaient pas au marché le dimanche et ne mettaient pas leurs robes de tous les jours, les maisons des membres de la municipalité seraient rasées.
a II donna l'ordre à une administration de district de faire arrêter tout homme riche ou ayant de l'esprit qui ne se serait pas prononcé pour la Révolution. Une autre fois il enjoignit à tous les citoyens qui payaient plus de quatre-vingts livres d'impôt de porter un bonnet rouge. En 1790, il avait été mis à l'amende pour contravention par un juge de paix, homme respectable, père de dix enfants. Il le fit condamner à mort. s>
Les faits de dilapidation prouvaient, non pas de ,
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rimprobité, mais un grand désordre et un arbitraire tyrannique dans les réquisitions, les saisies de mobilier et l'emploi des deniers publies.
La commission concluait qu'il y avait lieu à accusation.
Dix jours après, Lebon comparut et fut admis à se défendre. 11 présenta d*abord son emprisonnement, les poursuites dirigées contre lui , le sort dont il était menacé, comme l'œuvre de Guffroy, et de Tinimitié passionnée et persistante de cet homme, qu^il représentait comme un infâme calomniateur. Il citait des pages du journal, de Tindigne journal, rédigé par son ennemi. Legendre demanda que Taccusé se renfermât dans sa défense. — « Ce n'est pas le procès de Guffroy que nous instruisons. »
— te Guffroy n'est pas convaincu de faux témoignage, disait-on, mais on lui impute des faits graves. 11 faudrait décréter aussi son arrestation. »
Boissy d'Anglas réclama la liberté entière de défense pour l'accusé.
La justification de tous les commissaires envoyés dans les départements consistait toujours à rejeter sur la Convention et le comité de salut public les mesures qu'ils avaient prises et la conduite qu'ils avaient tenue. Lebon présenta cette excuse dans des termes qui prouvaient un esprit faible et désordonné.
— « Quand je parlais aux membres du comité de salut public, je croyais parler à toutes les vertus personnifiées; j'étais aveuglé sur leur compte. Je les croyais patriotes parce qu'ils invoquaient sans cesse l'amour de la patrie. S'ils m'avaient dit de me jeter au feu, je l'aurais fait. J'approuvais ce que vous approuviez; je blâmais ce que vous blâmiez. Vous ré-