‹ Histoire de la Convention nationale (volume 4)Chapitre 43 sur 121 · CONDAMNATION DE JOSEPH LEBON · texte numérisé non relu

CONDAMNATION DE JOSEPH LEBON

la situation. La réaction avait été vaincue. L'opinion républicaine dominait la Convention. Elle n'en passa pas moins à Tordre "du jour sur la réclamation de Lebon, qui protestait contre la suppression du recours en cassation, en remontrant qu'elle ne devait pas être appliquée dans la circonstance où il se trouvait. Ainsi le jugement de mort fut exécuté le 1 8 octobre 1795. Son emprisonnement et les poursuites commencées contre lui duraient depuis quatorze mois; il avait pu espérer souvent que ces longs délais , qui ordinairement apaisent les esprits et détournent l'attention publique, le sauveraient de la mort. Les vicisisitudes qui plus d'une fois , pendant cet intervalle , avaient entraîné, puis détourné la Convention des voies de la réaction, l'espoir d'une amnistie générale qui fut, buit jours après, accordée à tous les conventionnels détenus ou poursuivis comme lui, ne lui présageaient pas une fin si funeste. Cette sentence tardive produisit peu d'eflfét. Les esprits étaient préoccupés par de graves circonstances et n'étaient plus aussi vivement émus par les souvenirs de la Terreur. L'opinion qui , quelques mois auparavant demandait son supplice, était assoupie, comme aussi les sentiments de colère ou de pitié qu'auraient éprouvés ses amis de la Montagne et des Jacobins.

Beaucoup d'années après sa mort, les lettres qu'il écrivait à sa femme pendant sa longue détention ont été imprimées; on y voit que, comme il le disait, il était bon époux, bon père et capable d'impressions tendres et douces. Lebon est un exemple de plus de la désorganisation que les passions politiques peuvent produire dans une âme, et de cette espèce de démence volontaire qui abolit toutes les inspirations de

202 RAPPORT DK CQtolER.

la morale et de la raison pour leur substituer le sophisme et la déclamation.

En décrétant Taccusation de Joseph Lebon , en le renvoyant devant un tribunal où sa condamnation était certaine y la Convention avait manifesté la volonté de continuer à écraser le parti jacobin. Quelle que pût être à ce moment la véritable intention d'une majorité incertaine et flottante, les représentants qui tra« vaillaient à constituer entre leurs mains un pouvoir régulier et durable, afin de fonder et de maintenir la République , trouvaient utile à leurs projets de réduire les révolutionnaires exaltés à chercher sauvegarde et protection dans Tautorité souveraine dont allaient s'emparer les révolutionnaires politiques. Les rigueurs exercées contre quelques terroristes étaient donc très-compatibles avec le dessein arrêté de réprimer énergiquement, au moment opportun, le parti royaliste et cette réaction qui , sans but déterminé, s'efforçait à briser le joug imposé sur la France par une autorité née de la Révolution.

Chénier était en ce moment le plus ardent adversaire de ces deux partis, qui à ses yeux n'en formaient qu'un. Le 24 juin il fit, au nom du comité de salut public et de sûreté générale , un rapport sur la situation de la ville de Lyon.

— « Les massacres impies du 2 septembre se re* nouvellent, disait-il, avec une fureur plus constante. Le midi de la France, si souvent déchiré, est encore le théâtre du crime. Lyon, cette cité malheureuse, est le point central où toutes les passions aigries et plus encore les souvenirs contre-révolutionnaires et les préjugés royalistes s'unissent pour commander

Tassassinat, et pour attiser le feu mal étouffé des dissensions civiles.

a Je viens vous affliger par le récit de nouveaux crimes ; mais le silence serait une lâcheté coupable. La Convention ne peut, sans opprobre , tolérer de tels attentats. II est temps, pour la dignité de la représentation nationale, pour le salut de la République, pour les principes de Téternelle justice, de prendre un parti vigoureux; il faut que les hommes altérés de vengeance , les émigrés et leurs amis , les fanatiques , les royalistes avides de destruction, les terroristes anciens et nouveaux sentent leur faiblesse et gardent le silence devant les fondateurs de la République et les vainqueurs de Tanarchie. »

11 racontait les assassinats journaliers de la compagnie de Jésus. — « Elle rappelle à grands cris les émigrés ; elle protège leur rentrée sur le territoire de la République; elle les reçoit dans son sein; elle réalise leurs espérance^ parricides; elle force l'asile domestique et Tasile plus saint des prisons; elle proclame ses listes de proscription ; elle voue aux poignards non-seulement Tes vrais terroristes que les tribunaux devraient punir, mais tous ceux qui ont servi la Révolution ; elle jouit en idée de la destruction prochaine des patriotes et du retour de la royauté, seul objet de ses désirs, seul but de ses complots, seule récompense de ses crimes.

« La mode a changé pour les mots; mais la marche des factions reste la même. On égorge maintenant au nom de Thumanité, à Lyon et dans le midi de la France.

« Qui pourrait nier que le but de ces associations coupables ne soit la ruine de la République et le réta-

blissement du despotisme royal? Tous lés indices, les correspondances y les preuves le démontrent jusqu'à l'évidence. Les scélérats^ qui tyrannisent les bons citoyens de Lyon , ne déguisent plus leurs projets coupables. Quel serait donc Taveuglement qui pourrait porter quelques bommes à méconnaître des complots si manifestes , faciles à étouffer si nous leur opposons l'activité y la prudence et Tunion; mais bien redoutables si on leur oppose seulement des efforts isolés, des vues diverses, des mesures incertaines et lentes, un esprit d'insouciance. »

C'était surtout à l'opinion lyonnaise que Chénier reprochait cette insouciance et il en disait la vraie cause. — c( Les inconcevables ravages qui ont marqué la trace des dominateurs anarchistes, le sang dont ils ont rougi les fleuves, les cruels souvenirs qu'ils ont laissés, rendent les citoyens presque indifférents sur les vengeances qui s'exercent aujourd'hui. ))

11 ajoutait et s'étonnait, à tort, que dans les villes du midi la même populace qui avait concouru aux massacres de la Terreur, s'associât maintenant aux sanglantes exécutions des compagnies de Jésus et du Soleil. 11 accusait la molle complaisance des corps administratifs de Lyon et l'inertie de la garde nationale.

— <c Mais, disent les auteurs et les partisans des massacres, on ne veut point punir les terroristes. Tel était en 1792 le langage des septembriseurs, ils accusaient la lenteur des procédures légales. Mais, pour les uns comme pour les autres, massacrer des coupables dont on n'est point juge, c'est, non pas punir le crime, c'est le commettre. D'ailleurs est-il donc vrai

RAPPORT DE CHÉNIBR. 205

que nous ne Youlions pas punir les agents de la Ter* reur? Ne sont-ils pas désarmés , emprisonnés , livrés aux tribunaux? La Convention a-t-elle donc traité avec eux? Victorieuse par son courage , par son seul courage au 9 thermidor, mérite-t-elle si peu de confiance? N'a-t-elle point bravé les poignards en germinal et en prairial? Ces portes brisées par les rebelles ne témoignent-elles pas de ses dangers et de son intrépidité? Celte tribune ne porte-t-elle pas les marques de balles parricides et les traces du sang de Féraud?

c< Les meurtriers veulent faire croire que le gouver- Dément approuve leurs massacres. C'est aux cris de «Vive la Convention! » qu'ils ont été commis. Tel est le système d'avilissement suivi contre vous depuis votre première séance jusqu'à l'époque actuelle, d

Alors Chénier s'indignait contre les écrivains, dont les journaux et les pamphlets calomniaient ou compromettaient la Convention : il s'exprimait sur eux dans les termes les plus injurieux.

Ce rapport écrit dans un style déclamatoire, et avec une exagération qui nuisait à l'effet des détails véridiques et des sentiments de justice, se terminait par une péroraison très-oratoire aussi, mais qui exprimait une opinion plus puissante que ne le supposait le parti royaliste. A travers ce langage pompeux, on pouvait voir pourquoi la République allait être invinciblement établie.

— « Et quel serait donc désormais l'espoir des républicains qui, durant six années de révolution, purs d'intrigues et de tyrannie, ont bravé tant de périls, ont déjoué tant de complots, ont terrassé tant de fac^ tions? Vous, braves défenseurs de la patrie, libérateurs de la Belgique et de la Hollande, vainqueurs du

Palatinat : vous qui avez planté Tétendard tricolore sur les cimes des Alpes et des Pyrénées; vous qui avez triomphé de la guerre civile et défendu nos ports contre les ambitieux projets de TAngleterre, quel serait le prix de vos veilles^ de vos fatigues, de vos combats? Quelle serait la récompense du sang généreux que vous avez versé ?

« Ainsi, quatre années de victoires remportées pour la République n auraient d'autre résultat qu'une royauté nouvelle? La ligue de vos ennemis, devenue puissante à force de défaites, n'aurait supporté de si fréquentes humiliations, de si éclatants revers q['. ) pour terrasser plus sûrement dans Tintérieur nos défenseurs invincibles dans les batailles?

« Et vous, mânes glorieux des représentants et des généraux persécutés par les tyrans couronnés, immolés par les tyrans populaires, la royauté que vous avez abattue se relèverait - elle du sein des ruines pour insulter à votre cendre? Irait-elle au sein des tombeaux chercher d'un regard avide les débris inanimés du héros* de Spire et de Mayence, et la dépouille encore imposante des vingt-deux qui marchaient à Téchafaud, comme nos armées à la victoire, en chantant Thymne du triomphe et en votant pour la République l'immortalité qu'ils partageront avec elle? ))

L'orateur continuait par une prosopopée où Vergniaud, du fond de sa tombe, exhortait les Français à la concorde, à l'oubli des vengeances, à la liberté, à la République.

Enfin, comme dernière conclusion de ce discours i

* Le général Custine.

qui était un manifeste politique plutôt i|ue l'exposé des motifs d'une loi, Chénier célébrait d'avance rétablissement républicain, que la Convention allait fonder.

— c Une constitution sage , républicaine, organisatrice, aussi contraire au despotisme d'un seul qu'au despotisme de la multitude , s'élèvera bientôt sur les débris impurs de ce monument anarchique , dont la base était posée sur des cadavres, sanglants. La République, victorieuse de toutes les'^rmées, de toutes les factions liguées contre elle , n'aura plus a gémir sur des forfaits impunis , et la loi vengeresse du crime, tutélaire des vertus, des talents, des propriétés, de l'industrie, purifiera nos brillantes contrées qui fourniront un exemple éternel aux bons citoyens et seront bientôt les délices de tous les républicains, de tous les bommes éclairés, de tous les amis du genre bumain. » .

Ce discours était l'expression fidèle et animée des opinions et des sentiments qui dominaient alors dans la Convention; il fut souvent interrompu par les plus vifs applaudissements, et le décret présenté par les comités fut adopté à l'instant même sans discussion.

~ Les pouvoirs des corps administratifs siégeant <)aos la commune de Lyon étaient suspendus. — Le maire ^ l'agent national et l'accusateur public étaient mandés à la barre de la Convention; — l'état-major de la garde nationale était cassé; — la police de la ville passait à l'autorité militaire; — les auteurs des massacres, les émigrés qui pouvaient se trouver dans la commune, tous les membres de la compagnie d'assassins dite de Jésus, devaient être dans les vingt-

208 ÉTAT Dfi l'opinion pobliqub.^

quatre heures traduits devant le tribunal criminel de Grenoble.

Le rapport de Chénier n'eut pas dans le public le même succès qu'à TÂssemblée. 11 sembla une déclaration de guerre contre la réaction; de toutes parts, à Paris surtout , on regarda comme calomnieuse et menaçante l'accusation de royalisme dirigée contre le parti modéré. Les journaux de cette opinion furent unanimes dans leur déchaînement contre Chénier.

Une pétition signée par deux cents citoyens de la ville de Tours avait demandé que les registres de la société populaire et du comité révolutionnaire fussent communiqués à une commission qu'ils avaient formée. Ils voulaient y rechercher la trace des dénonciations et des actes arbitraires, afin d'en poursuivre les auteurs. Dans la disposition où semblait être l'Assemblée , on aurait pu croire qu'elle improuverait et interdirait ce genre de poursuites; au contraire des représentants d opinion très-républicaine, entre autres Mailhe, insistèrent pour « que les scélérats qui avaient dominé avant le 9 thermidor né pussent échapper à la vengeance nationale. — De toutes parts les citoyens réclament vengeance; il faut que les tribunaux rendent une prompte justice, que les coupables soient frappés sans délai.

« On affecte un langage étudié pour vous inspirer des craintes; on déclame contre le royalisme, ou cherche à vous faire comprendre, sous cette dénomination vague et non prouvée, des honnêtes gens, qui se sont ralliés à vous pour vous défendre contre les poignards des soi-disant patriotes opprimés.

« On exagère la force du royalisme; on diminue le

Page 1