SÉANCE TUMULTUEUSE
t-on pas eu assez de temps pour combiner les attaques et accumuler les témoignages ? N'êtes-vous point las d'être renvoyés sans cesse à un plus ample informé et d'être ainsi le point de mire de tous les malveillants ? N'est-il pas temps de dire aux Français que ce qui reste de leurs représentants a été épuré au creuset de toutes les passions , et mérite la confiance des bons ci* tojens en même temps que la haine des aristocrates ? »
Les excuses de l'orateur avaient été écoutées avec bienveillance ; le reste de son discours avait excité de fréquents murmures. La gauche demanda l'impression, la droite se récria, et la séance devint tumultueuse. L'ordre du jour fut mis aux voix et rejeté i une faible majorité. Des deux côtés on s'était levé, et réciproquement on se disait des paroles injurieuses. — « Messieurs de la ci-devant Montagne, vous n'êtes pas encore les maîtres! » disait Bailly. — « Non, non. jamais ! » lui répondaient tous les modérés ; et les tri<bunes retentissaient d'applaudissements.
L'Assemblée décréta d'abord l'impression des excuses que Dubois-Crancé avait présentées. Puis la discussion* recommença , avec la même vivacité, sur le reste du discours.
On demandait l'ordre du jour , Henry Larivièrc s'élança à la tribune. — t Je demande la question préalable : l'ordre du jour ne suffirait point à marquer notre improbation. »
Depuis que les Thermidoriens la combattaient, après l'avoir excitée , Henry Larivière était devenu l'orateur le plus animé de. la Réaction ; il répéta une phrase où Dubois-Crancé avait paru assimiler les proscrits du 31 mai aux représentants poursuivis ou décrétés d'aceusation , après les journées de germinal et de prai-
224 SÉANCE Tt'âlL'LTL'ËLSE.
rial : c'était le passage qui avait excité le plus d'irri- • tatioa dans TÂssemblée.
— a Quelle direction veut-on donner à l'opinion publique ? Quoi ! parce que le peuple français est dégoûté de voir couler le sang ; parce que vous vous êtes montrés généreux et humains ; parce que vous avez voulu pardonner, on veut en profiter pour faire tourner contre vous votre propre indulgence ; on veut recouvrer une autorité meurtrière pour égorger de nouveau la nation. Mais, malheureux, que faites-vous? Quel est votre égarement ? On était sur le point de vous pardonner ; on vous oubliait du moins , et vous ne pouvez rester un moment dans cette obscurité salutaire ! » — Les applaudissements des tribunes soutenaient et encourageaient Torateur. — « Nous n'avons pas besoin de pardon ! s'écriait la Montagne, nous voulons la justice. »
— « Depuis un mois , les hommes que je viens de désigner, non-seulement cherchent à s'échapper à travers les événements, mais encore à les tourner contre vous. Si vous n'arrêtez pas cette autre réaction, beaucoup plus funeste que celle dont on parle tant, vous reverrez ces hommes revenir sur vous , armés de leur énergie furibonde, de leur patriotisme meurtrier.
« Ce qui les met sur des charbons ardents, c est la victoire; c'est la paix; c'est le grand jour de la justice, qui repousse la domination dont ils sont avides.
a Nous ne voulons ni demi-liberté, ni demi-probité, ni demi-justice. Malheur à celui à qui cet ordre de choses ne conviendra point! celui qui a fait ])érir l'innocent, périra; celui qui a volé, restituera; celui qui a nagé entre deux eaux, vivra dans la honte et le mépris.
AGITATION DES ESPIUTS. 225
« Tartuffes en morale comme en politique , écoutezmoi. Vous n'avez plus qu'un moyen de vous sauver : c'est de faire désormais autant de bien que vous avez fait de mal. Rappelez à votre mémoire les événements où vous avez assisté. Qu'ont produit à leurs auteurs les journées du 31 mai, de germinal , de prairial? Téchafaud. II a été rougi du sang de ceux qui Tavaient élevé ; mais , ce qui est plus affligeant , c'est que ces grands criminels ont entraîné la punition de beaucoup d'infortunés qui n'auraient jamais été coupables, s'ils avaient eu le bonheur de ne vous jamais connaître.
i( Qu'importe à la République la rixe qui s'est élevée entre Dubois-Crancé et un pétitionnaire? Je viens de parcourir beaucoup de départements ; ils vous sont inviolablement attachés, mais à condition que vous suivrez la route tracée par le 9 thermidor;^ et que vous ne mêlerez pas un alliage impur aux mesures de justice et d'humanité. Je propose la question préalable sur l'impression de la seconde partie du discours de Dubois-Crancé. »
Henri Larivière descendit de la tribune au milieu des applaudissements de la droite et des spectateurs* Une immense majorité adopta sa proposition.
Les républicains zélés avaient abusé de l'avantage (|u'ils avaient obtenu pendant un moment. L'Assem- Mée, dans son désir d'équilibre et de modération , était ioujours rejetée du côté opposé aux manifestations nvcessives. Trois jours après cette séance, Girod Pouroi , au nom du comité de législation , présenta le rap- |)ort, souvent demandé, sur les plaintes ou dénoncial'.oiis qui avaient été portées contre les représentants en mission pendant la Terreur.
vu 15
226 lUPPORT SUR LES REPRÉSENTANTS EN MISSION.
Lequinio eût été difficile à défendre; il y avait notoriété publique de sa conduite à Rochefort et dans la Vendée. Il s'était trouvé humain et modéré en comparaison du général Turreau et de Carrier ; mais leurs excès, qui avaient suivi les siens ^ ne pouvaient être une eirconstance atténuante. Dans un mémoire justificatif, il disait : — « J'ai pu avoir tort de manger avec l'exécuteur des jugements criminels, mais ce n'est qu'une erreur, que deux de mes collègues ont commise avec moi ; car ils étaient à ce repas. J'ai voulu rendre un hommage éclatant à l'égalité et détruire un préjugé funeste.... Je n'ai point, comme le prétendent m^ dénonciateurs , forcé des enfants à tremper leurs pieds dans le sang de leur père. Il est vrai qu'un jour de fête publique, mes collègues et moi, nous sommes montés sur l'échafaud pour haranguer le peuple; mais f ce jour-là , il n'y avait pas eu d'exécution. »
Un représentant, nommé Blutel, qui avait récem* ment été envoyé en mission à Rochefort, confirma presque tous les faits rapportés dans la dénonciation. Lesage d'Eure-et-Loire ajouta : — « Lequinio est aussi accusé de .vol. La Convention doit faire constater le fait; c'est une précaution dont l'exemple d'Esnue- Lavallée a prouvé la sagesse. Lorsque les scellés ont été apposés chez lui , on a trouvé des calices , des ciboires , de riches ostensoirs. Je ne pense pas que l'Assemblée veuille renvoyer devant les tribunaux ceux de ses membres dont elle décrète l'arrestation; mais notre devoir est de vérifier les faits qui motivent cette mesure, et de bien savoir la vérité. Or la municipalité de Vannes a dressé procès-verbal de Tenvoi de deux barriques d'argenterie, envoyées par mer, de Rochefort, au frère de Lequinio. » (^arrestation fut prononeée,
RAPPORT SUR LRa HEPRÉaËNTAKTS EN MISSIONS 227
Lanot, député delà Corrèze , était accusé par la vile de Brives de s'y être fait précéder par la guillotine et par deux bourreaux; de s'être entouré de tous tes hommes tarés du pays; d'avoir mis la société populaire sous le Joug d'une poignée de délateurs ; d'avoir provoqué et exécuté beaucoup de dévastations; d'avoir exercé son influence aur le tribunal orimiiiel ; d'avoir ordonné que le cadavre d'un vieillard, père de onze enfants , resterait exposé pendant vingt-quati^ heures après son exécution.
Lanot s'était excusé en disant qu'il avait dû réprimer une révolte où la statue de la liberté avait été brisée et le drapeau tricolore déchiré. Brivai prit la défense de son collègue, qui n'était pas présent ; il produisit en sa faveur la justification qu'oa pouvait alléguer pour tous les représentants en mission : les ordres du comité de salut public. Ils étaient constatés par une lettre signée de CoUot, Billaud et Barère.
Le rapporteur insista et fit connaître de nouveaux faits : Lanot se promenait, de cabaret en cabaret, avec une bande de gens ivres comme lui. Un jour qu'il était pris de vin , il ordonna la démolition d'une maison oq il croyait voir de9 créneaux; une poutre tomba sur une femme et la tua; on vint instruire Lanot de ce malheur, il répondit ; — « Bah I ce n'est rien; il faut que le peuple s'amuse. > On ne laissa pas achever le rapport, et le décret d'arrestation fut voté.
Lefiot, député de la Nièvre, était accusé d'avoir en* voyé à réehafaud le maire de Montargis et trois autres fonctionnaires, pour avoir signé une adresse au roi après le 20 juin , où ils témoignaient leur indignation contre les attentats de eette journée.
11 allégua aussi lea ordres du comité de salut public
228 RAPPORT StR LES REPaÉSEMTA^jTS EN MISSION.
ot ajouta qu'il les avait exécutés avec si peu de zèle ([ue, dès le lendemain, il avait été rappelé. — (c Je devais obéir à mes instructions, puisque j'avais accepté cette mission.
— Il fallait avoir le courage de la refuser ! s'écria Dulaure.
— Il fallait^ répliqua l'accusé , que tous les membres de la Convention eussent le courage de mourir plutôt que de voter de semblables lois. »
Lanthenas attesta que Lefiot aVait toujours eu des opinions modérées , et gémissait de la tyrannie de Robespierre. Beaucoup de députés avaient été plus gravement inculpés , stos que l'arrestation fût prononcée; mais, à ce moment, la Convention avait le dessein d'expulser autant de députés montagnards qu'il serait possible. Les républicains influents ne voulaient pas être compromis vis-à-vis de l'opinion publique en prenant la défense des accusés. Lefiot fut décrété d'arrestation,
Dupin avait fait le rapport contre les fermiers généraux. Cette œuvre de mensonge et de calomnie qui les avait conduits à Téchafaud, lui avait donné une infâme notoriété. Personne ne prit sa défense; les accusations pouvaient encourir quelques reproches d'exagération et d'inexactitude, mais il n'en était pas moins constant que Dupin avait attaché son nom à un des crimes les plus remarqués du régime de la Terreur. Le décret fut voté.
B6 de l'Aveyron était inculpé d'une longue série d'horreurs et d'infamies. Il avait dit à la société po- |)ulaire de Reims qu'en révolution on ne devait connaître ni parents ni amis; que le fils pou\ait égorger son père, s'il notait pas à la hauteur des circonstances.
Dans le département du Lot, il avait déclaré le canton de Figeac en état de rébellion; il y avait envoyé une année révolutionnaire, imposé une taxe énorme, établi une guillotine, institué le tribunal criminel en tribunal révolutionnaire jugeant à huis-clos sans défenseur, sans jury. L'homme le plus respecté du canton, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, avait été exécuté. Bô avait répondu à la nièce d'un détenu qui sollicitait sa grâce : — a Je prendrai la tète , je te laisserai le corps. »
11 avait créé dans le Cantal une commission révolutionnaire qui menaçait les citoyens riches de fabriquer des pièces pour prouver leur correspondance avec des émigrés, et de les envoyer à 1 echafaud, s'ils ne se rachetaient en payant de fortes sommes.
A Cahors, il avait répondu aux inquiétudes qui étaient manifestées sur les subsistances : — « Rassu^ rez-vous, la France sera assez peuplée avec douze millions d'habitants. On tuera le reste, et les vivres ne manqueront pas. »
Les témoignages s'accumulèrent contre Bô; il fut dit néanmoins en atténuation qu'il avait eu à l'armée des Pyrénées occidentales une conduite honorable, et Ion rappela qu'il avait destitué et fait emprisonner le comité révolutionnaire de Nantes ; son arrestation fut prononcée.
Il n'y eut ni discussion ni difficulté pour ajouter à cette liste Piorry, député de la Vienne. Le rapporteur eut seulement à donner lecture d'une lettre entremêlée de jurements, qu'il avait adressée à la société populaire de Poitiers : — « Vigoureux sans-culottes , je vous ai obtenu le patriote Ingrand pour aller dans vos murs. Songez qu'avec ce brave Montagnard vous pou-
vez tout faire, tout briser, tout renverser, toutincencliet*, tout déporter, tout enfetTrier, tout guillotiner, tout régénérer. Ne lui Ittiase* poitit une mihutë dé pa* tience; que peii^ lui tout tremble et tout croulCi d
Maâsieu de TOise était accusé d'atoir participé à toutes les mesures tyfànniques et sanguinaires qui avaient porté la désolatioti dans le département des Ardenned , lorsqu'il y était en mission avec Levâsseur, Hentz et Bô. Il n'avait montré ni moins dé zèle ni moins de cruauté que ses collègues. C'était lui qui , d'a(*cord avcfe eut, avait etivoyé à l'échafaud liantedeut fonàtionnaires, qu'une amnistie avait mifi à càû-» vert de toute poursuite relative à leUr complicité àtéc le général Lafayette.
Le rapporteur remarquait qu'aucuu fait ne se Iràpportait spécialement à Massieu. Boissy d'Attglàs pensait qu'une dènonciâtiou collective n'était pas un motif suffisant pour ordonner l'arrestation.
Une lettre à la charge de l'inculpé avait été écrite par Baudin des Ârdennes; puis il avait Miré da lettre, qui Ue se trouvait plus pat*mi lei^ pièces* 11 expliqua éomment, ayant appris que Massieu avait dit de lui qu'il aurait dû monter sur l'échafaud aveé les Girondins, son témoignage aurait pu être attribué à un sentiment de Vengeance. La Convention ordonna que la lettre serait lue. Elle imputait des faits personnels à Maâsieu, dont l'arrestation fut votée.
Chaudron 'Rousseau, député de \i HaUte-Mame, avait été en mission dans les départements de l'Aude, de TAriége et des Pyrénées orientales. Escales, un des hommes les plus estimée de son département, était à Paris pendant le 31 mal. Il envoya une relation de Cette jout'née à un de ses amis. Chaudron-Rousseau le
RAPPORT SUR LRS REPRÂftËNTAnTS Clf MISSION. 231
fit, quelques mois après, traduire devant tin tribunal militaire. Il assista au procès, et comme Taccusé représentait qu'on pouvait tout au plus Taccuser d'erreur, il l'interrompit en disant î — w Ta défense est inutile ; tu vas voir si , en révolution , Terreur est excusable. »
Un représentant ajouta : — f< Il a porté le fer et le feu dans mon département. Il a entassé d'innombrables victimes dans les cachots. Il ordonnait, sous peine de mort, aux femmes et aux enfants d'as-
sister au brûlement dès ornements et des tableaux d'église. » -^ Chaudron- Rousseau fût aussi envoyé en arrestation.
Les autorités constituées du département de la Nièvre et de la ville de Nevers accusaient Goyre La* planche, Noël Pointe et Fouché.
Le premier était un prètrè marié. On lui imputait des arrestations arbitraires, des contributions révolutionnaires dont il n'avait pas rendu compte ; à la Société populaire il avait invité les filles au libertinage, disant : -^ «c La République a besoin qu'on fasse des enfants. »
La discussion relative à Fouché avait plus d'importance; il n'avait jamais recherché ni acquis une renommée d'orateur, mais ses missions à Nevers , à Lyon avaient eu assez de retentissement.
L'influence que ses amitiés et ses conversations lui donnaient dans la Convention, la part qu'il avait prise au 9 thermidor le plaçaient fort au-dessus des subalternes proconsuls, dont le nom était ignoré partout ail^ leurs que dans les départements otji ils avaient exercé leurs cruelles missions.
Fouché avait présenté au comité de législation un
Ï32 RAPPOr.T SUIl LES nEPRÉSENTANTS EX MISFIOX.
mémoire justificatif où il s'étonnait qu'ayant été persécuté sous la Terreur comme ennemi du tyran, il fût maintenant accusé pendant le règne de la justice. Il se défendait d'avoir été l'ami de Chau mette. S'il avait forcé les citoyens de venir échanger leur or contre d(\assignats, c'était pour se conformer aux décrets de la Convention. D'ailleurs, en exigeant des sacrifices pécuniaires des suspects, au lieu de les embastiller et de les envoyer à l'échafaud, il avait fait preuve de modération et d'humanité; il défiait qu'on produisit un mandat d'arrêt qu'il eût signé.
Il se justifiait de la profanation des églises et drs célébrations du culte de la nature, en assurant qu'il avait protégé les prêtres et avait même préservé de la persécution des prêtres réfractaires.
S'il avait créé une armée révolutionnaire, c'est qu'il y en avait d^ns tous les départements. Si elle avait exercé des brigandages et pillé les églises , ce n'est pas lui qui devait être responsable des désordres de soldats sans discipline.
Il ne pouvait guère s'excuser de sa mission de Lyon autrement que les autres commissaires de la Convention. Il rejetait tout sur les décrets, et avait toujours été , disai1>-il , moins rigoureux que leur texte. En définitive, le meilleur argument de son apologie, c'était d'avoir puissamment contribué à la chute de Robespierre.
Le rapporteur citait en sa faveur une des querellos qu'il avait eues avec Robespierre : un ami de Cbàlier, membre de la commission populaire, avait dénoncé, jugé et condamné sept citoyens, puis s'était appropiié leur fortune. Fouché l'avait destitué ; cet homme étiiit un des protégés de Robespierre, qui s'emporta avec
RAPPORT SUR LES REPRfCSENTANTS EN MISSION. 233
colère, en disant: — « Apprends que les patriotes ne volent pas, et que tout leur appartient. »
Legendre et Tallien défendirent leur ami, en rappelant tout le secours qu'il avait apporté aux Thermidoriens , lorsqu'ils osèrent conspirer contre Robespierre. — a Ce fut lui qui l'attaqua le premier aux Jacobins. Chaque jour il venait nous rendre compte de ce qui se passait au comité de salut public. Le 7 thermidor, il vint nous dire : « La division est* déclarée entre eux.; a le moment de frapper est venu. » Il avait écrit une lettre à sa sœur, où il disait : « Robespierre n'a plus « que quelques jours à régner. » Elle fut interceptée portée au tyran. »
Fouché avait quelques autres amis dans la Convention; ils tentèrent de le sauver, et portèrent des témoignages en sa faveur. Un d'eux alla jusqu'à dire que les dénonciations venues de Nevers avaient été mendiées et payées : elles portaient sur des faits si connus, que ce moyen de défense causa quelque irritation.
— w Ce que viennent de dire Legendre et Tallien , dit Lesage, me touche fort peu. Fouché a concouru au 9 thermidor parce que sa tète était menacée. Quand les tyrans se sont servis d'un instrument, ils le brisent. Robespierre voulut le briser, il ne réussit pas. »
Lesage ajouta quelques paroles qui expliquaient la véritable cause de ce renouvellement de poursuites contre une série de représentants.
— «Vous ne devez faire grâce à au^un des brigands de l'ancienne Montagne. 11 faut empêcher qu'ils ne puissent entrer dans le Corps législatif qui nous succédera. »
C'est ainsi que toute l'attention des conventionnels se portait vers les élections prochaines. Ils prévoyaient
que la faveur publique nq se porleraît pas sur eux, s'ils conservaient dans leurs rangs des hommes odieux, dont les départements demandaient qu'il fut fait Justice. D^ailleurs , en rendant inéligibles les représentants sur qui se porteraient les suffrages des Jacobins, leurs voix seraient acquises aux républicains raisonnables. Fouché fut décrété d'arrestation à une grande majorité.
Les rapporteurs du comité de législation avaient terminé leur travail sans faire mention des pièces qui leur avaient été remises par plusieurs représentants des départements de TOuest, relativement à la mission de Francastel et de Hentz , ces deux acolytes de Turreau. Les administrations et les sociétés populaires d'Angers et de Niort demandaient justice depuis longtemps des borreurs commises dans leur malheureux pays. Lofflcial, député des Deux-Sèvres, se plaignit vivement de cette omission. Il donna lecture d'une des réclamations qu*il avait déposées au comité de législation.
— « La marche tenue à Nantes par Carrier a été suivie à Angers par Hentz et Francastel. Peut -on, sans horreur, reporter les yeux sur cette innombrable multitude de victimes conduites à la boucherie au son d'une musique militaire, sous les fenêtres d'un représentant du peuple. Des hommes barbares ont immolé l'enfant et la mère; Vous pourriez appeler en témoignage contre leurs bourreaux des enfants qui portent encore les cicatrices des coups de sabres et de baïon^ nettes, dont ils ont été frappés. Pourquoi le comité de législation ne vous a-t-il pas rendu compte de ces pièces, ajoutait Lofficial, les lui aurait-on soustraites? Vous y verriez qui a rallumé la guerre de la Vendée;
VOUS sauriez que tel général , maintenant détenu et qu'on ne veut pas faire juger, affirme que s*il a fait égorger les femmes , les enfants et les vieillards, c'est qu'il en avait Tordre signé de Henlz et Francastel; vous sauriez qu'ils ont fait massacrer deux mille sept cents hommes, qui avaient mis bas les armes sur la foi d'une amnistie. »
Hentz avait été envoyé en arrestation après le 12 germinal, il s^aglssait seuletnentdè Francastel qui appareiïiment avait des amis au comité de législation. Lofficial demanda que le rapport fût fait sotis trois jours. Ce délai parut insuffisant à quelques représentants : on proposa huit jours.
Là majorité de l'Assemblée se lassait enfin dé cette enquête si souvent reprise, si longtemps prolongée; elle comprenait que si une telle concession était nécessaire pour satisfaire l'opinion publique, il en résultait en même temps une sorte de flétrissure pour la Convention entière. — =• « Il est temps, disait-on, que nous terminions cette tâthe pénible et que nous fermions la porte atout esprit de haine et de vengeance; décidons que le comité de législation n'examinera plus aucune dénonciation , après vous avoir fait son rapport sur Francastel et Noël Pointe.
— «c L'épuratiou de cette Assemblée est encore loin d'être complète j » répliquait-on d'un autre côté.
-* « Vous voulez en etpulser les républicains après en avoir chassé les scélérats, » disait la gauche.
Tel était le dialogue qui s'établissait entre les doux partis qui, à ce moment, divisaient la Convention; ceux qui s'associaient à Tesprit de réaction étaient de beaucoup les moinà notabreu^j non-seulement les républicains politiques, mais les hommes snges du
236 Discussrox sir lfs terroristes dktencs.
côté droit ne voulaient pas pousser plus loin cette honteuse enquête. Boissy d'Ânglas mit fin à la discussion. L*examen des dénonciations portées contre Francastel et Noël Pointe fut renvoyé aa comité de législation, pans fixer aucun délai, pour qu'il fît son rapport. Les circonstances amenèrent d autres préoccupations , et le rapport fut oublié.
Tous les décrets d'arrestation, dans la pensée de ceux qui les votaient et de ceux même qui les provoquaient, n'étaient quune sorte d'ostracisme, personne ne songeait à les faire suivre de nouvelles rigueurs, ni de poursuites judiciaires.
C'était aussi en vue des élections qu'avait été proposée la commission destinée à prononcer sur le sort des détenus, et à mettre en liberté les patriotes arbitrairement arrêtés; mais la réclamation des sections de Paris, mais la scène de Dubois-Crancé avaient changé le cours des opinions; le comité de législation, sans s'arrêter au vote qu'avait adopté en principe la commission^ présenta un projet conçu dans un autre esprit. Henri Larivière était rapporteur : ce lui fut une occasion de renouveler, dans le langage le plus hyperbolique, ses attaques contre le parti révolutionnaire ; il aurait pu dire plus simplement que l'oubli du droit commun, le mépris des lois, les tribunaux d'exception, les jugements par commission étaient des habitudes propres à la Révolution. Ce fut le thème de son discours; le projet était conçu avec un respect scrupuleux des formes légales.
Mais c'était une affaire de parti, la gauche demanda la question préalable. — « Veut-on faire entendre, disaient la Montagne et les représentants qui commen-