‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 25 sur 81 · POLITIQUE DES COMITÉS · texte numérisé non relu

POLITIQUE DES COMITÉS

cations continuelles entre les royalistes et l'émigration; des comités correspondant avec les princes ; des agents qui allaient et venaient ; tel était l'état de la France. C'est au milieu de ces préoccupations que la constitution était discutée; plus d'un article en porta l'empreinte.

En attendant qu'elle fût inaugurée, le gouvernement conventionnel se conduisait avec une patience prudente; craignant d'accroître le danger, il ajournait les mesures vigoureuses au moment où la République serait assise sur une base solide et régulière ; il ne comprimait qu'incomplètement le parti et l'opinion qui déjà le menaçaient. S'il proclamait de plus en plus, en toute occasion, une haine implacable contre les émigrés ; s'il n'avait pas reculé devant l'horreur des fusillades de Quiberon , il montrait plus d'inertie à réprimer les désordres des provinces. Il laissait à la presse une entière licence. Il saisissait souvent la correspondance des royalistes; sa police savait toutes leurs espérances ; mais il ne poursuivait juridiquement aucune de leurs manœuvres. En somme, il pensa d'abord que leurs imprudences, leurs illusions, leurs vaines menaces disposeraient contre eux l'opinion publique et donneraient au gouvernement l'appui de tous ceux qui, à un degré quelconque, avaient aimé la Révolution et repoussaient la pensée d'un retour à l'ancien régime. Mais pour se rendre favorable la masse des hommes tranquilles et modérés, il paraissait encore nécessaire de ne témoigner aucun intérêt aux Terroristes ; il ne fallait point, en prenant leur défense, se compromettre avec les honnêtes gens. Cette conduite était d'autant plus indiquée, que les Jacobins semblaient toujours irréconciliables et peu

disposés à se rapprocher des républicains politiques , ni même à se soumettre à leur pouvoir.

Une des ri<j[ueurs que le gouvernement conventionnel croyait utile de continuer était de faire justice des représentants dont la mission , pendant la Terreur, avait laissé de cruels souvenirs. Les départements où ils avaient commis tant d'horreurs ou d'infamie présentaient sans cesse leurs plaintes à l'Assemblée. Le comité de législation avait été chargé d'examiner les dénonciations , de s'enquérir de la vérité des faits , et de proposer, s'il y avait lieu , la mise en détention des commissaires inculpés de graves abus de pouvoir. Mais l'ardeur qui avait suivi le 1" prairial s'était attiédie ; la majorité de la Convention avait paru lassée de cette triste enquête et disposée à ne point pousser plus loin l'épuration.

Malgré ce nouveau penchant à l'indulgence, un concours de circonstances , où le hasard fut pour beaucoup, amena encore un jugement de mort. Six jours après le 9 thermidor, Joseph Lebon avait été dénoncé par deux de ses collègues , et mis en arrestation à une époque où Carrier et Maignet étaient encore libres et protégés contre la voix publique qui commençait à s'élever contre les proconsuls de la Terreur. Les réclamations de Cambrai , d'Arras, et des villes où Leboti avait exercé son cruel pouvoir, se répétèrent souvent, sans qu'aucune suite fût donnée à la mesure prise contre lui. Lebon fut à peu près oublié; toutefois, la publication des papiers trouvés chez Robespierre et des lettres qui constataient son zèle à le servir ou sa docilité aux impulsions de Saint-Just ramena l'attention publique sur sa mission d'Arras. En outre, Lebon

192 ACGLSATION DE JOSEPH LîiBO?(.

avait, parmi ses collègues de la Convention, un ennemi ardent et actif : Guffroy n'avait rempli aucune mission et n'avait jamais oljtenu ni pouvoir, ni importance ; mais son journal , écrit dans le langage et les opinions du Pcre Duchêne, avait débité au moins autant d'horreurs que Lebon en avait exécuté. 11 avait été chassé des Jacobins par Robespierre, comme ultrarévolutionnaire. Après le 9 thermidor, il était devenu réactionnaire passionné, et semblait avoir conçu le ferme propos de perdre son compatriote Lebon ; deux hommes de l'ancienne Montagne s'étaient associés à lui dans cette poursuite : André Dumont, dont la mission avait été signalée par une correspondance, révolutionnaire jusqu'à la férocité ; mais qui , disait-on , masquait ainsi une conduite modérée et humaine ; et Bourdon (de l'Oise), massacreur au 10 août.

Lorsque le mode de procéder à la mise en accusation des représentants eut été réglé , les trois comités eurent à faire un rapport, en déclarant s'il y avait lieu à renvoyer les dénonciations devant une commission de vingt et un membres. Les comités mirent peu d'empressement à s'occuper de Lebon. Lorsque advint le 12 germinal, le rapport n'était pas fait. Boudin, membre du comité de sûreté générale, proposa de le condamner à la déportation, ainsi qu'on venait de décider contre Collot , Billaud et Barère. Bourdon (de l'Oise) s'y opposa , disant : — « Lebon a fait couler tant de sang qu'il mérite plus que la déportation. » — Il insista contre Tallien, qui voulait aussi que Lebon fût seulement déporté.

Un mois après, les comités déclarèrent, sans entrer dans aucun détail, qu'il y avait lieu à examen ; aucun représentant ne se montra opposé à cette conclusion.

Chaque fois que le nom de Lebon était prononcé , un mouvement d'indignation se manifestait. La commission des vingt et un fut tirée au sort le T mai 1795. Il était depuis longtemps détenu à Meanx; il obtint d'être transféré à Paris pour se défendre devant la commission et l'Assemblée. Lorsque après le 1" prairial, une commission militaire était chargée de juger les conspirateurs, il fut proposé de renvoyer Lebon devant ce tribunal. La Convention ne voulut pas s'écarter de l'ordre légal qu'elle avait établi et attendit le rapport de la commission des vingt et un.

Il fut présenté peu de temps après par Quirot , député de Besançon. Quelques exagérations et des anecdotes controuvées qui avaient trouvé place dans les journaux ou les pamphlets étaient écartées par le rapporteur; mais il restait de terribles chefs d'accusation et des témoignages irrécusables. Le rapport les classait ainsi : assassinats juridiques ; actes attentatoires à la sûreté des personnes et des propriétés; exercice de vengeances particulières; injustices personnelles; vols et ddapidation de la fortune publique.

Une lettre de Choudieu , Montagnard ardent et qui avait fait ses preuves dans la Vendée , peignait ainsi le tribunal révolutionnaire institué par Lebon : — « J'ai vu ces juges : ils ont l'air de bourreaux ; ils portent une chemise décolletée, un sabre traînant à terre; ils montent sur leur siège en annonçant qu'ils vont ])iononcer des arrêts de mort ; moi-même , je les ai entendus parler ainsi. Lebon a placé parmi les juges ou les jurés son beau-frère et trois oncles de sa femme. »

C'était ce même Iribiinal dont Lolxio avait ré- VI. 13

clamé et obtenu le maintien, en exception à la loi qui ne conservait que le tribunal révolutionnaire de Paris.

— « Lebon avait toute influence sur ce tribunal ; il logeait, nourrissait et entretenait chez lui les juges, les jurés et l'exécuteur ; ils mangeaient à sa table ; il destituait, incarcérait et dénonçait au comité de sûreté générale les défenseurs des accusés ou les jurés qui n'avaient pas volé la mort ; il se faisait apporter les actes d'accusation et désignait ceux dont il voulait la mort.

« 11 avait envoyé devant le tribunal une veuve et vingt-deux personnes prévenues d'avoir donné asile et secours à des prêtres réfractaires. Le jury acquitta quatre accusés. Lebon entra en fureur. — « Les jurés « sont des lâches, des aristocrates. Je composerai au- (( trement mon tribunal. »

« Duquesnoy partagea la colère de son collègue. Ils firent arrêter plusieurs jurés et les envoyèrent à Paris au comité de sûreté générale. Un accusé fut acquitté des faits contre-révolutionnaires qui lui étaient imputés. Lebon ordonna qu'il fût jugé comme émigré, et il périt sur l'échafaud.

(( Le comte de Béthune fut d'abord acquitté. — « Comment, disait Lebon, un noble, un riche, un « ci-devant! » Il ordonna au tribunal de rendre surle-chamjj une nouvelle sentence, et il fit exécuter le condamné le soir même aux flambeaux.

« Il déléguait ses pouvoirs à des agents qui portaient la terreur dans le Nord et le Pas-de-Calais. Il voulait être obéi sans délai ni objection. Le comité révolutionnaire de Cambrai lui ayant demandé un ordre écrit, il l'épondait : — « Si le comité veut

« (les formes, il me sera impossible de sauver la « République. »

« 11 avait fait écrire sur sa porte : « Ceux qui en- « treront ici pour solliciter des mises en liberté, n'en « sortiront que pour aller en prison. »

{( 11 condamnait arbitrairement à la peine d'exposition. Un jeune paysan, soit par démence, soit afui de se soustraire au service militaire, se donnait pour avoir des visions et sa famille le regardait comme un saint. Lebon les lit tous exposer sur une estrade élevée, où il monta lui-même pour les interroger. La mère ne répondait pas à ses questions et levait les yeux au ciel. Alors il s'approcha d'elle, la menaçant avec un pistolet, et, comme elle conservait le même silence et la même attitude, il disait : — « Voyez H ces fanatiques, voilà comme ils sont tous ; ils lèvent K les yeux au ciel comme s'ils pouvaient en ob- « tenir quelque chose. » Le lendemain toute la famille périt sur Véchafaud.

« Un jour il signiûa que si les femmes d'une commune ne venaient pas au marché le dimanche et ne mettaient pas leurs robes de tous les jours, les maisons des membres de la municipalité seraient rasées.

« Il donna Tordre à une administration de district de faire arrêter tout homme riche ou ayant de l'esprit qui ne se serait pas jtrononcé pour la Révolution. Une autre fois il enjoignit à tous les citoyens qui payaient plus de quatre-vingts livres d'impôt de porter un bonnet rouge. En 1790, il avait été mis à l'amende pour contravention })ar un juge de paix, homme respectable, père de dix enfants. Il le fil condamner à mort. ^)

Les faits de dilapidation prouvaient ^ non pas de

l'improbité, mais un grand désordre et un arbitraire tyrannique clans les réquisitions, les saisies de mobilier et l'emploi des deniers publics.

La commission concluait qu'il y avait lieu à accusation.

Dix jours après, Lebon comparut et fut admis à se défendre. 11 présenta d'abord son emprisonnement, les poursuites dirigées contre lui, le sort dont il était menacé, comme l'œuvre de Guffroy, et de l'inimitié passionnée et persistante de cet homme, qu'il représentait comme un infâme calomniateur. Il citait des pages du journal, de l'indigne journal, rédigé par son ennemi. Legendre demanda que l'accusé se renfermât dans sa défense. — « Ce n'est pas le procès de Guffroy que nous instruisons. »

— <■( Guffroy n'est pas convaincu de faux témoignage, disait-on, mais on lui impute des faits graves. Il faudrait décréter aussi son arrestation. »

Boissy d'Anglas réclama la liberté entière de défense pour l'accusé.

La justification de tous les commissaires envoyés dans les départements consistait toujours à rejeter sur la Convention et le comité de salut public les mesures qu'ils avaient prises et la conduite qu'ils avaient tenue. Lebon présenta cette excuse dans des termes qui prouvaient un esprit faible et désordonné.

— «Quand je parlais aux membres du comité de salut public, je croyais parler à toutes les vertus personnifiées ; j'étais aveuglé sur leur compte. Je les croyais patriotes parce qu'ils invoquaient sans cesse l'amour de la patrie. S'ils m'avaient dit de me jeter au feu, je l'aurais fait. J'approuvais ce que vous approuviez; je blâmais ce que vous blâmiez. Vous ré-

pandiez à profusion les rapports de Saint-Just; je devais croire que vous en adoptiez les maximes. Si la Convention a été entraînée dans une telle efïervescence, comment ne l'aurais-je pas été?

« Oui, j'ai poursuivi les ennemis de la Révolution : vous m'en aviez l'ait un devoir. Vous m'aviez commandé d'être révolutionnaire. Ne l'étiez -vous pas vous-mêmes? Camille Desmoulins, ce bon, ce vieux patriote, demandait un comité de clémence. J'étais impatient de savoir quelle détermination allait prendre la Convention. Camille fut envoyé à Técliafaud. Alors je votai, dans mon âme, la mort de tous les ennemis de la liberté. Quoi ! me disais-je, les erreurs d'un vétéran de la Révolution ne trouvent pas de pardon, et je vous épargnerais, vieux aristocrates, vieux contre -révolutionnaires! Je suis surpris de ne pas en avoir fait davantage. J'ai été ce que vos décrets m'ordonnaient d'être. Ils étaient terribles, et plus d'une fois j'ai pâli en les recevant.

« Je ne veux pas éviter la mort, mais l'infamie. J'admirais les royalistes qui montaient courageusement sur l'écbafaud, en criant : Vive le roi! Je les plaignais de se sacrifier pour une mauvaise cause; et vous croyez que Jose})h Lebon, à son dernier soupir, ne criera pas : Vive la liberté' vive la République !

<f Si l'étais devant les émigrés, s'ils étaient mes juges, je ne me défendrais pas. Envoyez-moi à la mort, leur dirais-je, j'y ai envoyé vos pareils; chacun son tour : c'est juste. Mais vous, citoyens! »

Comme Joseph I>ebon avait tué d'autres victimes que des émigrés et des aristocrates, il lui fallait ex[)li(jiicr celte universelle cruauté dont il s'était

fait l'instrument zélé ; il disait donc que les patriotes de 178*J, les Girondins et la faction des indulgents s'étaient laissé séduire par la feinte soumission des ennemis de la Révolution , ou par un penchant aveugle à l'humanité, à la modération.

— « La faute que j'ai commise c'est d'avoir été trop inflexible, trop fidèle à des principes utiles dans ce temps-là. Si je vous avais moins respectés , je ne serais pas dans les fers. J'ai fait en sorte d'être le moins coupable qu'il m'a été possible, en faisant exécuter vos lois. Faites des lois justes, et, si vous me laissez la vie , vous verrez si je ne les exécuterai pas avec dévouement. »

11 cita quelques exemples d'hommes honorables épargnés ou sauvés par lui, entre autres un administrateur du district d'Arras , qui avait refusé de signer une adresse d'approbation du 31 mai. — k On me le dénonça; on voulait le chasser de la société populaire. Non, leur dis-je, non. Je sais qu'il a lu Rousseau et qu'il a des i)rincipes. Au contraire, je le nommai agent national près le district.... Saint-Just et Lebas avaient ordonné d'emprisonner tous les nobles de quatre départements. Je fis quelques exceptions, au risque d'être dénoncé comme modéré.

c< Le tribunal, qu'on présente comme un tribunal de sang, jugeait avec les mêmes formes que les tribunaux ordinaires. Seulement il n'y avait point de ' jury d'accusation.)) — Il citait quelques cas d'acquittement. — (( Voilà quelle était la conduite de ce tribunal; voilà quelle était la mienne, quand j'étais livré à moi-même, quand je n'étais pas contraint par le comité de salut public ou par vos décrets. J'étais votre exécuteur aveugle et soumis; vous condamniez à

mort : ce n'est pas ma faute. Si vous aviez prononcé le bannissement, il n'y aurait eu que des bannis — De moi-même je n'aurais rien fait de semblable ; mon cœur y répugnait; je me sentais révolté de celte continuité de supplices ; j'en étais en secret déchiré. Mais je ne trouvais pas, même parmi les citoyens, une opinion prononcée contre ces mesures, à laquelle j'aurais pu me rallier pour les faire cesser. »

La défense de Joseph Lebon se prolongea pendant plusieurs séances. Comme la Convention était alors très-occupée, surtout par la discussion de l'acte constitutionnel, un intervalle de dix jours séparait les audiences de cette procédure. Il fut écouté avec les égards dus aux accusés, et plusieurs observations furent présentées par des représentants qui paraissaient lui être favorables. Il donna des explications sur plusieurs des faits qui lui étaient imputés. Sans pouvoir les nier, il en écartait quelques circonstances inexactement rapportées. Mais le fond de sa défense, et il y revenait sans cesse, c'était la haine calomnieuse de Guffroy et le devoir d'obéissance que lui imposaient les volontés de la Convention ou les dangers de la République. Il se plaignait amèrement de ce que le comité de sûreté générale, en faisant saisir ses papiers, lui eût enlevé des moyens de défense. Le comité affirmait que toutes les pièces qui avaient un intérêt personnel pour Lebon lui avaient été rendues; à quoi il -répliquait que tout s'était fait hors de sa présence et sans garantie. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur cette réclamation.

— « Prenez, dit-il en finissant, tel parti que vous jugerez convenable à mon égard; la déportation, le bannissement, la mort même, si le salut ])ublic la re-

quiert comme mesure d'urgence; quelle que soit votre décision, elle me trouvera soumis et n'altérera en rien les vœux que je forme pour la liberté, la République et la représentation nationale.

(( Je vous recommande ma femme et mes enfants. J'ai été bon père, bon fils, bon époux, bon ami. Mes mœurs sont restées pures, ma probité irréprochable. »

On passa à l'appel nominal. Un représentant disait ; — « Je n'ai vu, dans tout ce qu'a dit Lebon, que le désir d'avilir la Convention ; » — il fut averti par des murmures qu'il manquait de respect pour l'accusé. Déjà un membre du comité de sûreté générale, qui avait prononcé des paroles injurieuses à Joseph Lebon , avait été sévèrement repris par Delahaye, un député de la droite.

L'Assemblée s'était déclarée en permanence pour terminer cette affaire. Le vote n'eut lieu qu'à deux heures du matin. Les suffrages furent comptés, ^lais aucune publicité ne fut donnée aux motifs dont chaque représentant avait pu accompagner son opinion. On ne fit connaître ni le nombre des votants, ni les noms de ceux qui s'étaient prononcés pour ou contre l'accusation.

Le tribunal révolutionnaire avait été aboli. Joseph Lebon fut envoyé devant le tribunal criminel d'Amiens, pour y être jugé selon la loi , qui retranchait le jury d'accusation et le recours en cassation, dans le cas où l'accusation émanerait du corps législatif et serait relative à une conspiration ou à un attentat à la sûreté publique.

Le procès ne fut commencé que trois mois après. De graves événements avaient changé complètement

la situation. La réaction avait été vaincue. L'oj)inion républicaine dominait la Convention. Elle n'en passa j)as moins à l'ordre du jour sur la réclamation de Lebon, qui protestait contre la suppression du recours en cassation, en remontrant qu'elle ne devait pas être appliquée dans la circonstance où il se trouvait. Ainsi le jugement de mort fut exécuté le 18 octobre 1705. Son emprisonnement et les poursuites commencées contre lui duraient depuis quatorze mois; il avait pu espérer souvent que ces longs délais, qui ordinairement apaisent les esprits et détournent l'attention publique, le sauveraient de la mort. Les vicissitudes qui plus d'une fois , pendant cet intervalle , avaient entraîné , puis détourné la Convention des voies de la réaction, l'espoir d une amnistie générale qui fut, huit jours après, accordée à tous les conventionnels détenus ou poursuivis comme lui, ne lui présageaient pas une fin si funeste. Cette sentence tardive produisit peu d'efîet. Les esprits étaient préoccupés par de graves circonstances et n'étaient plus aussi vivement émus par les souvenirs de la Terreur. L'opinion qui, quelques mois auparavant demandait son supplice, était assoupie, comme aussi les sentiments de colère ou de pitié qu'auraient éprouvés ses amis de la Montagne et des Jacobins.

Beaucoup d'années après sa mort, les lettres qu'il écrivait à sa femme pendant sa longue détention ont été imprimées; on y voit que, comme il \v disait, il était bon époux, bon père et capable d"inij)ressions tendres et douces. Lebon est un exemple de j)lus de la désorganisation que les passions politiques peuvent j)roduire dans une âme, et de cette espèce de démence volontaire qui abolit toutes les inspirations do

la morale et de la raison pour leur substituer le sophisme et la déclamation.

En décrétant l'accusation de Joseph Lebon , en le renvoyant devant un tribunal où sa condamnation était certaine, la Convention avait manifesté la volonté de continuera écraser le parti jacobin. Quelle que pût être à ce moment la véritable intention d'une majorité incertaine et flottante, les représentants qui travaillaient à constituer entre leurs mains un pouvoir régulier et durable, afin de fonder et de maintenir la République, trouvaient utile à leurs projets de réduire les révolutionnaires exaltés à chercher sauvegarde et protection dans l'autorité souveraine dont allaient s'emparer les révolutionnaires politiques. Les rigueurs exercées contre quelques terroristes étaient donc très-compatibles avec le dessein arrêté de réprimer énergiquement, au moment opportun,- le parti royaliste et cette réaction qui, sans but déterminé, s'efforçait à briser le joug imposé sur la France par une autorité née de la Révolution.

Chénier était en ce moment le plus ardent adversaire de ces deux partis, qui à ses yeux n'en formaient qu'un. Le 24 juin il fit, au nom du comité de salut public et de sûreté générale , un rapport sur la situation de la ville de Lyon.

— « Les massacres impies du 2 septembre se renouvellent, disait-il, avec une fureur plus constante. Le midi de la France, si souvent déchiré, est encore le théâtre du crime. Lyon, cette cité malheureuse, est le point central où toutes les passions aigries et plus encore les souvenirs contre-révolutionnaires et les préjugés royalistes s'unissent pour commander

l'assassinat, et pour attiser le feu mal étouffé des dissensions civiles.

« Je viens vous affliger par le récit de nouveaux crimes ; mais le silence serait une lâcheté coupable. La Convention ne peut, sans opprobre, tolérer de tels attentats. Il est temps, pour la dignité de la représentation nationale, pour le salut de la République, pour les principes de l'éternelle justice, de prendre un parti vigoureux; il faut que les hommes altérés de vengeance, les émigrés et leurs amis, les fanatiques, les royalistes avides de destruction, les terroristes anciens et nouveaux sentent leur faiblesse et gardent le silence devant les fondateurs de la République et les vainqueurs de l'anarchie. »

Il racontait les assassinats journaliers de la compagnie de Jésus. — « Elle rappelle à grands cris les émigrés ; elle protège leur rentrée sur le territoire de la République; elle les reçoit dans son sein; elle réalise leurs espérances parricides; elle force l'asile domestique et l'asile plus saint des prisons; elle proclame ses listes de proscription ; elle voue aux poignards non-seulement les vrais terroristes que les tribunaux devraient punir, mais tous ceux qui ont servi la Révolution; elle jouit en idée de la destruction prochaine des patriotes et du retour de la royauté, seul objet de ses désirs, seul but de ses complots, seule récompense de ses crimes.

« La mode a changé pour les mots; mais la marche des factions reste la même. On éirorae maintenant au nom de l'humanité, à Lyon et dans le midi de la France.

« Qui pourrait nier que le but de ces associations coupables ne soit la ruine de la République et le réta-

blissement du despotisme royal? Tous les indices, les correspondances, les preuves le démontrent jusqu'à l'évidence. Les scélérats, qui tyrannisent les bons citoyens de Lyon, ne déguisent plus leurs projets cou- ' pables. Quel serait donc l'aveuglement qui pourrait porter quelques hommes à méconnaître des complots si manifestes, faciles à étouffer si nous leur opposons l'activité, la prudence et l'union; mais bien redoutables si on leur oppose seulement des^ efforts isolés, des vues diverses, des mesures incertaines et lentes, un esprit d'insouciance. »

C'était surtout à l'opinion lyonnaise que Chénier reprochait cette insouciance et il en disait la vraie cause. — « Les inconcevables ravages qui ont marqué la trace des dominateurs anarchistes, le sang dont ils ont rougi les fleuves, les cruels souvenirs qu'ils ont laissés, rendent les citoyens presque indifférents sur les vengeances qui s'exercent aujourd'hui. »

Il ajoutait et s'étonnait, à tort, que dans les villes du midi la même populace qui avait concouru aux massacres de la Terreur, s'associât maintenant aux sanglantes exécutions des compagnies de Jésus et du Soleil. Il accusait la molle complaisance des corps administratifs de Lyon et l'inertie de la garde nationale.

— « Mais, disent les auteurs vl les partisans des massacres, on ne veut point punir les terroristes. Tel était en 1792 le langage des septembriseurs, ils accusaient la lenteur des procédures légales. Mais, pour les uns comme pour les autres, massacrer des coupables dont on n'est point juge, c'est, non pas punir le crime, c'est le commettre. D'ailleurs est-il donc vrai

que nous ne voulions pas punir les ai>ents de la Terreur? Ne sont-ils pas désarmés, emprisonnés, livrés aux tribunaux? La Convention a-t-elle donc traité avec eux? Victorieuse par son courage, par son seul courage au 9 thermidor, mérite-l-elle si peu de confiance? N'a-t-elle point bravé les poignards en germinal et eu prairial? Ces portes brisées par les rebelles ne témoignent-elles pas de ses dangers et de son intrépidité? Cette tribune ne porte-t-elle pas les marques de balles parricides et les traces du sang de Féraud?

« Les meurtriers veulent faire croire que le gouvernement approuve leurs massacres. C'est aux cris de « Vive la Convention! » qu'ils ont été commis. Tel est le système d'avilissement suivi contre vous depuis votre première séance jusqu'à l'époque actuelle. «

Alors Chénier s'indignait contre les écrivains, dont les journaux et les pamphlets calomniaient ou compromettaient la Convention : il s'exprimait sur eux dans les termes les plus injurieux.

Ce rapport écrit dans un style déclamatoire, et avec une exagération qui nuisait à l'effet des détails véridiques et des sentiments de justice, se terminait par une péroraison très-oratoire aussi, mais qui exprimait une opinion plus puissante que ne le supposait le parti royaliste. A travers ce langage pompeux, on pouvait voir pourquoi la République allait être invinciblement établie.

— « Et quel serait donc désormais l'espoir des républicains qui, durant six années de révolution, purs d'intrigues et de tyrannie, ont bravé tant de périls, ont déjoué tant de complots, ont terrassé tant de factions? Vous, braves défenseurs de la patrie, libérateurs de la Belgique et de la Hollande, vainqueurs du

Palatinat : vous qui avez planté l'étendard tricolore sur les cimes des Alpes et des Pyrénées; vous qui avez triomphé de la guerre civile et défendu nos ports contre les ambitieux projets de l'Angleterre, quel serait le prix de vos veilles, de vos fatigues, de vos combats? Quelle serait la récompense du sang généreux que vous avez versé ?

« Ainsi, quatre années de victoires remportées pour la République n'auraient d'autre résultat qu'une royauté nouvelle? La ligue de vos ennemis, devenue puissante à force de défaites, n'aurait supporté de si fréquentes humiliations, de si éclatants revers que pour terrasser plus sûrement dans l'intérieur nos défenseurs invincibles dans les batailles?

(( Et vous, mânes glorieux des représentants et des généraux persécutés par les tyrans couronnés, immolés par les tyrans populaires, la royauté que vous avez abattue se relèverait - elle du sein des ruines pour insulter à votre cendre? Irait-elle au sein des tombeaux chercher d'un regard avide les débris inanimés du héros' de Spire et de Mayence, et la dépouille encore imposante des vingt-deux qui marchaient à l'échafaud, comme nos armées à la victoire, en chantant l'hymne du triomphe et en votant pour la République l'immortalité qu'ils partageront avec elle? »

L'orateur continuait par une prosopopée où Vergniaud, du fond de sa tombe, exhortait les Français à la concorde, à l'oubli des vengeances, à la liberté, à la République.

Enfin, conmie dernière conclusion de ce discours,

' Le sénérol Cusliiie.

qui était un manifeste politique plutôt que l'exposé des motifs d'une loi, Cliénier célébrait d'avance l'établissement républicain, que la Convention allait fonder.

— « Une constitution sage, républicaine," organisatrice, aussi contraire au despotisme d'un seul qu'au despotisme de la multitude , s'élèvera bientôt sur les débris impurs de ce monument anarchique , dont la base était posée sur des cadavres sanglants. La République, victorieuse de toutes les armées, de toutes les factions liguées contre elle , n'aura plus à gémir sur des forfaits impunis, et la loi vengeresse du crime, tutélaire des vertus, des talents, des propriétés, de l'industrie, purifiera nos brillantes contrées qui fourniront un exemple éternel aux bons citoyens et seront bientôt les délices de tous les républicains, de tous les hommes éclairés, de tous les amis du genre humain. »

Ce discours était l'expression fidèle et animée des opinions et des sentiments qui dominaient alors dans la Convention; il fut souvent interrompu par les plus vifs applaudissements, et le décret présenté par les comités fut adopté à l'instant même sans discussion.

— Les pouvoirs des corps administratifs siégeant dans la commune de Lyon étaient suspendus. — Le maire, l'agent national et l'accusateur public étaient mandés à la barre de la Convention; — l'état-major de la garde nationale était cassé; — la police de la ville passait à l'autorité militaire; — les auteurs des massacres, les émigrés qui pouvaient se trouver dans la commune, tous les membres de la compagnie d assassins dite de Jésus, devaient être dans les viiiut-

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