ÉTAT INTÉRIEUR DE LA (JONVEKTION
leurs menaces; les lettres et les déclarations que Louis XVIII avait rendues publiques aussitôt après la mort de l'orphelin du Temple; les folies que disaient et faisaient les agents royalistes; la couleur d'exagération et de vengeance qu'ils donnaient à la réaction avaient rapproché, dans les comités et dans la commission des onze, les monarchistes timides et irrésolus des républicains raisonnables. La royauté de Louis XVII avait disparu ; l'expérience et l'adversité n'avaient pas encore rendu les princes émigrés compatibles avec la France nouvelle. La pensée du duc d'Orléans était venue à quelques royalistes libéraux; mais ce jeune prince était alors en Suisse, enveloppé d'une obscurité volontaire, proscrit à la fois par les émigrés et les révolutionnaires. Loin d'avoir des relations en France, il évitait tout contact avec la politique; la seule résolution qu'il eût prise était de conserver ses opinions, de ne point renier les premiers sentiments de sa jeunesse, mais sans consentir jamais à devenir l'homme d'un parti. Il avait douloureusement reconnu jusqu'où, pour avoir accepté ce joug, son père avait été conduit. 11 n'y avait donc pas à songer à lui.
Ainsi la constitution était une œuvre de transaction où l'esprit révolutionnaire des Girondins avait rallié les royalistes constitutionnels issus de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. Les uns y voyaient une place de sûreté contre la réaction , qu'eux aussi commençaient à redouter; les autres mettaient leur espérance dans le jeu des institutions libérales, dans le renouvellement du corps législatif opéré par des élections successives. Ils croyaient avoir conquis des garanties pour la liberté et préparé
ÉTAT IMÉKIEIR DE LA CO.NN ENTlOiN. 259
la iin prochaine de la domination exclusive que les révolutionnaires comptaient au contraire avoir affermie.
Les deux décrets du 5 et du 1.'^ fructidor ne troublèrent point l'accord qui s'était établi entre les uns et les autres. Ils paraissaient une conséquence nécessaire de la constitution et tendaient au même but, à la conservation de la République. En faisant élire les deux tiers par les assemblées électorales, il restait peu d'objections à faire contre cette mesure; les modérés ne s'étaient pas proposé d'expulser, sans délai et par la première élection, la majorité de la Convention.
Si les représentants aimés et respectés par la Réaction s'étaient, avec plus ou moins de regret, résignés à cette transaction, il n'en était pas ainsi de l'opinion publique, du moins de celle qui était la plus bruyante et se croyait la plus forte. Les journaux, les pamphlets, les sections de Paris, et dans les provinces le parti des honnêtes gens se passionnèrent contre les décrets des 5 et 13 fructidor.
La Convention, ou plutôt ceux qui la gouvernaient ne s'irritèrent point d'abord contre ce mouvement des esprits. Sans montrer ni faiblesse ni hésitation, on chercha à le calmer. Ce qui importait surtout, c'était de ne laisser aucun prétexte pour qu'il fût possible d'imputer au gouvernement un retour vers les hommes et les opinions de la Terreur.
— « Non, disait Tallien, nous ne redescendrons pas dans le sans-culotisme affreux qui a ravagé la France, mais nous ne retomberons pas non plus sous le despotisme des privilégiés, des nobles et des prêtres. Non , les Français ne seront plus décimés par des tyrans anarchiques; mais ils ne seront ])as cour-
260 RAI»i'EL DES RÉFUGIÉS DE 1792.
bés en esclaves sous le joug odieux des droits féodaux. »
Puis après avoir parlé de son respect pour les opinions religieuses et pour la liberté des cultes, il voulait poursuivre les prêtres fanatiques qui avaient (f créé et alimenté la Vendée; » et il invoquait « la philosophie, cette fille du ciel, cet auguste présent des dieux, » qui avait commencé la Révolution. — (( C'est parce qu'on l'a outragée, disait-il, qu'ensuite on a fait le mal. Il faut la rappeler dans notre patrie, et la défendre contre les royalistes et les fanatiques, ses éternels ennemis. «
Il fut aussi le premier qui rétablit parmi les lieux communs déclamatoires « les patriotes de 1789, ces vieux amis de la Révolution : « donnant ce nom aux hommes qui n'avaient pas cessé de l'aimer après le 10 août. Depuis lors, tous les gouvernants qui, dans leur intérêt personnel ont supprimé la liberté, se sont constamment réclamés des principes de 1789.
Tallien parlait ce jour-là pour appuyer Legendre qui, maintenant, était aussi ardent à combattre la réaction qu'il l'avait été trois mois avant à la susciter; il se plaignait de l'indulgence du gouvernement pour les émigrés. — « Ils rentrent en France, disait-il, et y trouvent un asile; bientôt ils auront des défenseurs. Déjà on ose faire une distinction entre les émigrés et les réfugiés. On voudrait faire rentrer ceux dont la fuite remonte au 2 septembre. La Fayette ne serait-il donc qu'un fugitif, qu'un républicain persécuté? »
La crainte de voir rentrer ces patriotes de 1789, qu'on célébrait à la tribune, préoccu])ait tellement
RAPPEL DES RÉFUGIÉS DE 1792. 2(3l
Legendre, que peu de jours auparavant il avait dénoncé M'"" de "Staël, qui, disait-il, était revenue de Suisse à Paris afin d'obtenir la rentrée « de Malouet, de Jaucourt et autres de cette espèce. » — « Je dirai plus, je connais des membres estimables du- gouvernement qui ont eu la faiblesse d'aller dîner chez cette correspondante des émigrés : resteront-ils sourds aux séductions de cette sirène enchanteresse? Les représentants du peuple doivent dîner en famille ou avec leurs collègues et leurs amis; mais qu'ils fuient ces banquets où l'on cherche à les corrompre. Moi-même n'ai-je pas reçu des invitations de cette femme dont je me méfie. »
M"^ de Staël était en effet revenue à Paris, oii M. de Staël était ambassadeur de Suède. Il était vrai qu'en Suisse elle avait été le centre d'une société d'émigrés et surtout de réfugiés, qui avaient quitté la France après le 10 août, pour échapper aux massacres. Sur cette frontière où, elle aussi, se trouvait en terre étrangère, elle avait vécu dans un triste exil. Chaque jour lui apportait une douleur nouvelle , une perte à déplorer. Tantôt elle apprenait que le roi, dont elle avait voulu assurer le salut en se dévouant pour favoriser sa fuite, périssait sur l'échafaud; puis la reine, dont elle avait écrit une éloquente et inutile défense. Pendant toute une année, elle avait reçu par chaque numéro du journal ces listes de mort, où elle lisait tant de noms qui lui étaient chers, soit par l'amitié, soit par son respect pour la vertu ou son admiration pour le talent. Elle se désolait sur la France, souillée de tant de crimes et si tardive à se délivrer de ses bourreaux.
Mainleiianl M""" de Staël , heureuso de se relrou-