ABOLITION DES SOCIÉTÉS POPULAIRES
Cette continuelle mise en présence de l'ancien régime avec la Terreur était devenue le thème obligé de tous les orateurs républicains. Mailhe fit un résumé de l'histoire de France sous ce point de vue. Il compara « le régime capétien au régime robespierrien » — u L'anarchie avait fait les seigneurs; l'anarchie fit nos derniers tyrans.
« Partisans de la tyrannie décemvirale, ce n'est pas la cause de la liberté que vous défendez , c'est la vôtre. Vous voulez encore des suspects, des scellés, des taxes révolutionnaires , des vengeances , des proscriptions, des assassinats.
(( Vous qui accusez la République de toutes les horreurs qui ont précédé le 9 thermidor, vous savez bien qu'elle n'existait pas alors; nous n'avions, sous le nom de liberté, qu'une bacchante ivre de sang, affamée de victimes. Vous voulez aujourd'hui la faire revivre sous le nom de royauté.
« Avec la royauté, vous demandez les attributs qui en sont inséparables et les crimes qu'entraînerait sa réorganisation. »
Puis venait l'énumération accoutumée des droits féodaux, de la corvée, de la dîme, de la gabelle. — t( Vous demandez la réinstallation des brigands qui ont provoqué contre nous la coalition de l'Europe, pour porter le fer et la flamme dans le sein de la patrie. — Vous demandez les torches du fanatisme, les fureurs de la vengeance, l'incendie, les assassinats. — Vous demandez la mort de tous les hommes qui ont occupé des emplois publics depuis le commencement de la Révolution , des acquéreurs des biens nationaux, des défenseurs de la patrie. — Vous demandez des bourreaux pour les patriotes de 17H9. »
2GS SUPPRESSfO>' DES CERTîFIC.VTS DE CIVISME.
Mailhe ne croyait pas sans doute toutes les imputations qu'il accumulait contre les royalistes. Il cherchait à susciter contre eux les passions révolutionnaires, à effrayer les préjugés des classes inférieures. Mais le langage les émigrés, les pamphlets de leurs publicistes, les rapports adressés aux princes l'autorisaient à exprimer de grandes craintes, soit pour luimême, soit pour tous ceux qui tenaient à la Révolution par leurs opinions , par leur conduite passée ou par leurs intérêts. De pareils discours avaient beaucoup d'action pour réunir dans une crainte commune toutes les nuances de l'opinion libérale.
Le projet de décret fut adopté sans discussion, il était conçu en ces termes : — « Toute assemblée connue sous le nom de club ou de société populaire est dissoute. En conséquence, les salles où lesdites assemblées tiennent leurs séances, seront fermées sur-le-champ, et les clefs en seront déposées ainsi que les registres et papiers au secrétariat de la maison commune. »
Déjà un décret avait aboli une prescription tyrannique dont le gouvernement de la Terreur avait usé sans mesure et sans pudeur. Pour presque tous les actes de la vie privée, il avait été imposé de présenter un certificat de civisme. Les pensionnaires de l'État et les rentiers ne pouvaient toucher leur revenu qu'en produisant cette pièce; les notaires et les avocats n'exerçaient leur office que sous cette condition. Bien plus , par cela même qu'un certificat de civisme était refusé, on était déclaré suspect et par suite détenu. Les comités révolutionnaires ou les municipalités donnaient ou refusaient à leur gré ces certificats.
Pour faire voter la constitution de 1793 par les assemblées primaires, il avait été dit, que quiconque s'abstiendrait ou voterait négativement n'obtiendrait pas cette attestation. Quel que fût le désir de recruter des suffrages pour la nouvelle constitution; ce moyen ne pouvait être employé. Le gouvernement de Robespierre était assuré du zèle des municipaux. Leurs opinions et la surveillance exercée sur eux par les sociétés populaires, étaient garants de leur servilité empressée ; maintenant les administrateurs locaux appartenaient en général à une opinion modérée ; peu ou point rétribués , ils exerçaient des fonctions provisoires; un pouvoir exécutif, temporaire et collectif n'avait pas à attendre d'eux un zèle empressé; leur dévouement se bornait tout au plus au maintien de l'ordre public; d'ailleurs, ils n'avaient plus les moyens d'intimider les votants. La formalité des certificats de civisme fut donc supprimée.
Ces diverses mesures et l'accord qui régna dans la Convention sur l'acte constitutionnel et sur la réélection obligatoire des deux tiers, n'exercèrent point d'influence sur l'opinion })arisienne; la volonté d'avoir une représentation nationale entièrement nouvelle, où la majorité n'appartiendrait plus au parti révolutionnaire, se prononçait plus vivement de jour en jour. Les décrets du 5 et du 13 fructidor étaient dénonces comme un attentat à la souveraineté du peuple. C'étail au nom du principe démocratique qu'était attaqué le pouvoir issu de la démocratie. L'arme du parli révolutionnaire était retournée contre lui.
Le gouvernement se voyait menacé par cette niûne
270 ADRESSES DES SECTIONS DE l'ARIS.
garde nationale qui avait sauvé la Convention au 1" prairial; des forces militaires furent appelées près de Paris ; et bientôt les sections vinrent présenter des adresses pour demander la retraite des troupes. Six aus s'étaient passés depuis que l'Assemblée constituante réclamait contre la présence d'une armée destinée à comprimer l'opinion de la -capitale. L'orateur de la section du Mail rappela ce souvenir.
— « L'amour et la confiance des peuples fout la force de ceux qui gouvernent. La monarchie cessa d'être puissante quand elle s'entoura de baïonnettes. L'Assemblée constituante fit un décret pour empêcher les troupes de ligne d'approcher du temple des lois.... Pourquoi ces troupes autour de Paris? Sommes-nous donc assiégés? Traite-t-on le peuple comme le grand lama qu'on adore comme un dieu et qu'on enferme comme un esclave? Depuis le 1" prairial la nation est rentrée dans ses droits; elle ne souffrira point une usurpation. Les baïonnettes des despotes ont été brisées au 14 juillet. On nous accuse de vouloir un nouveau terrorisme, parce que nous demandons que les oppresseurs de la patrie soient poursuivis devant les tribunaux. On est royaliste aux yeux de certains pamphlétaires , parce qu'on refuse d'être dupe de leurs sollicitudes visionnaires. »
Chénier présidait et répondit avec fermeté, que la Convention ne laisserait pas avilir la puissance qu'elle tenait du peuple. — « Elle réprimera l'anarchie et le royalisme ; avec le peuple elle a fondé la République; avec le peuple elle saura la maintenir. Les armées sont aussi une portion du peuple , et les seuls ennemis de la liberté peuvent concevoir des défiances contre des citoyens qui ont remporté cent
ADRESSES DES SECTIONS DE PAiilS. 271
victoires pour elle et \ersé tant de sang précieux pour défendre la République. »
Une députation de la section des Champs-Elysées se présenta immédiatement après; elle avait pour orateur M. Lacretelle. — « Représentants dû peuple, dit-il, un grand jour* approche où le peuple français exercera sa souveraineté longtemps méconnue, il acceptera une constitution, qui doit mettre un terme à tant d'agitations et de malheurs. Il sera beau, le jour où il pourra dire: la Révolution est terminée.
(f Si près de ce jour, nous ne sommes pas sans alarmes sur des causes qui pourraient la faire renaître. L'acceptation de la constitution doit être simple, comme elle sera unanime; nous l'espérons ainsi. Mais le décret qui ordonne le renouvellement d'un tiers seulement de la Convention, est une source d'embarras et de division. Cette disposition serait sage si elle s'appliquait à une législature constitutionnellement formée ; mais il est naturel que la prolongation du pouvoir immense et sans borne qui vous a été confié, semble effrayante à des hommes libres. Pouvez-vous vous assimiler à une législature, soumise à une constitution , divisée en deux corps , limitée dans ses pouvoirs, vous qui avez tout réuni dans vos mains: le pouvoir de faire des lois, de les réviser, de les changer, de les exécuter?
« Votre histoire est partagée en deux époques ; l'une où vous fûtes opprimés par des tyrans; l'autre où vous êtes libres : la première signalée par des horreurs et des désastres; la seconde par des bienlaits; mais. les tyrans qui vous opprimaient étaient ■pris dans votre sein; ils ont trouvé des complices
parmi vous. Où s'arrête le nombre de ces complices? Comment régler le choix que vous prescrivez? »
L'orateur expliquait comment tel département avait une députation toute composée d'honorables adversaires de la tyrannie ; tel autre dont tous les députés avaient servi les tyrans? — « Quel sera dans l'un et l'autre l'embarras des électeurs? D'ailleurs, qui peut prévoir les discussions que peut entraîner une telle mesure? Ne compromettez-vous point la paix publique au moment où elle va s'affermir? » — Puis M. Lacretelle parlait avec plus de vivacité encore que le précédent orateur, sur les m.ouvements de troupes qui s'étaient approchées de Paris. — « Il ne faut pas qu'on voie paraître des enseignes de terreur au milieu des délibérations où le peuple va exercer sa souveraineté. » — De violents murmures s'élevèrent, l'orateur continua: — « Songez combien le despotisme militaire est à craindre dans les républiques. Rome y trouva le tombeau de sa liberté, lorsqu'elle était encore défendue par la vertu de Caton et l'éloquence de Cicéron. La carrière qui vous reste à parcourir est bien courte pour les bienfaits qu'on attend encore de vous. Ne perdez pas un seul instant. Puis venez avec confiance vous présenter au suffrage du peuple. Méritez son choix et ne le commandez pas. »
Chénier répéta à peu près les mêmes paroles contre l'anarchie et le royalisme. Il dit aussi: — « La dernière ressource du despotisme royal est de calomnier les représentants du peuple qui ont fondé la République et les quatorze armées qui l'ont maintenue contre les despotes conjurés. »
Les applaudissements de l'Assemblée se renouvelèrent à plusieurs reprises. Tous les représentants se
levèrent en criant : « Vive la République ! » Les tribunes publiques étaient, depuis quelque temps, remplies de spectateurs choisis avec soin ; ils mêlèrent leurs bruyantes approbations aux transports de la Convention. Tallien avait demandé la parole; depuis Quiberon, il avait retrouvé toute sa violence révolutionnaire contre le parti royaliste, et sous ce nom, il comprenait quiconque ne voulait plus de la Convention. De même qu'après le 9 thermidor il avait oublié sa participation à la Terreur, maintenant il oubliait que la réaction avait été excitée et échauffée par lui , et (ju'il avait encouragé les agents royalistes par un accueil complaisant.
11 parla donc avec colère et menace, et fut même personnellement injurieux contre l'orateur de la section des Champs-Elysées.
— (( 11 faut faire connaître à la République quels sont les hommes qui viennent insulter la représentation nationale, il faut faire connaître aux armées quels sont leurs calomniateurs. Quoi! on ose dire que les drapeaux qui les conduisent à la victoire sont les étendards de la Terreur! Oui, ils le sont pour les royalistes, les brigands, les anarchistes, les terroristes. »
Puis il reprocha à M. Lacretelle d'avoir cherché uu asile contre la Terreur dans les armées et de n'avoir pas continué à y servir la patrie, lorsqu'il n'avait plus à craindre la proscription et l'échafaud. Il lui imputa à crime d'avoir souhaité la révision de la constitution en 1791 ; d'avoir regretté la monarchie constitutionnelle; de ne pas admirer le 10 août et d'excuser La Fayette. » — Ils se disent républicains et conspirent contre la République, lis crient contre les troupes VI. 18
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républicaines , parce qu'elles sont animées d'un bon esprit, parce qu'elles ne souffriront jamais le retour de la royauté, ni de la Terreur.
« Vils intrigants, vous ne réussirez point à diviser les citoyens. Vous accusez nos armées, elles nous ont sauvés; elles ne veulent vaincre que pour vous donner la paix. Elles défendent vos propriétés; sans elles vous seriez au pillage. Nous ne souffrirons pas qu'on les insulte. A vous entendre. Hoche et Pichegru seraient des terroristes ! Vous voulez juger nos armées , eh bien ! qu'elles vous jugent et qu'elles sachent quel esprit vous anime. >i — Il demanda que le discours de Lacretelle fût imprimé et envoyé aux armées.
Thibaudeau parla dans le même sens. On voyait déjà que la Convention mettait son espoir dans l'armée. Le règne de l'opinion avait fini, et les républicains se disposaient à combattre et à vaincre l'insurrection par les baïonnettes et le canon.
Aussi le gouvernement se pressait de faire voter l'armée pour la constitution. — a La Convention avait envoyé, dit le maréchal Saint-Cyr dans ses Mémoires, la nouvelle constitution pour être soumise à l'acceptation de l'armée. C'était un de ces actes de fourberie politique avec lesquels les gouvernements successifs ont leurré les Français et se sont joués de leur crédulité; Pichegru, affectant un dévouement qu'il n'avait plus , voulut donner de l'éclat à cette cérémonie. li ordonna que l'armée prît les armes. Après avoir entendu la lecture de cet acte qu'on adopta par acclamation, les procès-verbaux d'adhésion furent rédigés par corps, signés indix iduellement et envoyés au gouvernement. »
Il fut tout aussi facile de faire arriver à la Convention des adresses où l'armée protestait de son dévouement et de son respect pour la représentation nationale; le mot d'ordre : « guerre au royalisme et à la Terreur, » y était répété. — « Qu'il nous soit permis, législateurs, disait l'adresse présentée au nom de l'armée de Paris, d'associer nos travaux à votre gloire, notre cause est inséparable de la vôtre. L'histoire racontera nos victoires de Jemmapes et de Fleurus, mais elle peindra aussi vos triomphes du 9 thermidor et du 1^' prairial. Quand nous ébranlions les trônes, vous abattiez les échafauds. Soyons à jamais unis. Amour éternel à la République ! respect et reconnaissance à ses fondateurs ! »
Parmi tant de vaines phrases, le sentiment républicain de l'armée était réel, non pas qu'elle préférât telle forme de gouvernement à telle autre; qu'elle demandât des libertés et des garanties, mais elle aimait son drapeau et se battait, en toute connaissance de cause, pour empêcher le retour de l'ancien régime.
Les sections étaient plutôt irritées qu'intimidées par ces démonstrations hostiles. Elles continuaient à venir l'une après l'autre réclamer hautement contre les décrets des 5 et 13 fructidor. — « Nous ne voulons vous exprimer aucune inquiétude sur les troupes qui environnent Paris. La constitution sera acceptée; mais nous demandons la liberté des suffrages. Vous avez décrété que cinq cents membres du Corps législatif seront pris dans la Convention. Qui de vous consentira à représenter le peuple, sans être assuré que le })euple l'a choisi librement? »
Le président répondait à ces impérieuses paroles,
avec convenance. — « Souvenez -vous que la tyrannie renversée au 9 thermidor ne se serait jamais établie, si des forcenés n'étaient pas venus, au nom des sections, braver la majorité de la Convention. »
En même temps, la Convention, craignant d'exaspérer la population parisienne en laissant se propager les alarmes qu'inspirait la présence des troupes, prenait soin de démentir les exagérations, de nier les batteries établies sur la butte Montmartre et les préparatifs de combat ou de siège dont on entretenait le public.
Les sections s'étaient surtout inquiétées de ce qui venait de se passer à Nantes. Un détachement de l'armée du Nord était arrivé pour renforcer l'armée de l'Ouest. A son arrivée, quelques soldats ivres ou exaltés par les Jacobins de la ville, s'étaient pris de querelle avec des jeunes gens qui, selon la mode d'alors, portaient des habits gris à collet noir. On prétendait que c'était l'uniforme des chouans et plus d'une fois, même à la Convention, on avait désigné sous ce nom ceux que quelques semaines auparavant on appelait muscadins. Le désordre avait été horrible à Nantes. Pendant trois jours une soldatesque indisciplinée avait été maîtresse de la ville. Aucun rapport n'imputait la moindre provocation aux jeunes gens, et un assez grand nombre avait été massacré. Même les membres du tribunal militaire s'étaient adressés aux généraux pour réclamer leur autorité.
— ce Pourquoi , disaient-ils, des égorgements ont-ils eu lieu pendant trois jours consécutifs, sans qu'aucun des égorgeurs ait été arrêté? Généraux, commandants, ofliciers, quelles mesures avez-vous prises pour empêcher et réprimer ces atrocités? Quels sont
ceux de ces assassins que vous avez traduits devant les tribunaux? Où étiez-vous pendant que vos soldats se livraient à ces coupables excès ? »
C'était à ces massacres que Lacretelle avait fait allusion, lorsqu'il avait tellement scandalisé la Convention en parlant « des étendards de terreur. » Les comités auraient bien voulu étouffer cette triste affaire. Le rapport avait été succinct et plus qu'incomplet; mais la clameur publique devint si grande, qu'il fallut bien lui donner satisfaction. C'était les 15, 16 et 17 août que s'était passé cet affreux carnage. Douze jours se passèrent avant que le comité de salut public prît des mesures pour que justice fût faite. Le dispositif du décret était précédé d'un long considélant, où était, autant que possible, atténuée la culpabilité des soldats. « C'étaient des agents de Carrier, des hommes de la compagnie de Marat qui les avaient trompés et excités; c'était un jeune homme qui avait tiré le premier coup de pistolet. »
L'ordre public avait aussi été gravement troublé à Besançon, sans toutefois que le sang eût coulé. Depuis que les comités de la Convention exerçaient leurs rigueurs contre les royalistes réels ou présumés, ils étaient devenus indulgents aux terroristes, et ils remettaient en liberté un grand nombre de ceux qui avaient été emprisonnés. Malgré les représentations des autorités locales, le comité de sûreté générale avait fait ouvrir la prison aux principaux Jacobins de la ville. Cette délivrance fut célébrée comme un triomphe. Un rassemblement de leurs partisans avait parcouru les rues en criant : a Vive la Montagne ! vivent les Jacobins! » Plusieurs bons citoyens avaient été maltraités; des poursuites judiciaires étaient com-
mencées. Mais les Montagnards de la Convention redevenaient des protecteurs puissants. Grâce à l'un d'entre eux , il avait été sursis à l'action de la justice, et plusieurs des administrateurs avaient été destitués. C'était contre cette mesure , prise par les comités, que des réclamations étaient présentées; sans être repoussées, elles furent écoutées avec défaveur.
Cette réconciliation des gouvernants conventionnels avec les Jacobins augmentait encore le mécontentement des sections de Paris, et leur semblait une déclaration de guerre.
L'ancienne section des Filles-Saint-Thomas, maintenant intitulée Lepelletier ; celle qui avait défendu le roi si vaillamment et jusqu'à la dernière extrémité; qui depuis avait été la plus empressée à secourir la Convention, le 12 germinal et le 1" prairial, vint à son tour présenter son adresse. Elle s'exprimait avec ménagement et même avec bienveillance pour les troupes. — «Quoi qu'en disent les calomniateurs qui cherchent à aigrir contre nous nos braves frères d'armes, nous ne craignons rien d'eux; et si quelques usurpateurs concevaient l'idée de les diriger contre nous , la haine du despotisme nous les ramènerait comme au 14 juillet.
« Nous ne pouvons concevoir que vous ayez cessé de compter sur notre courage pour défendre la liberté contre les ennemis de l'intérieur. Craignez-vous que les citoyens de Paris aient sitôt oublié les bienfaits du 9 thermidor. Ne sont-ils pas les vengeurs de Féraud? les vainqueurs des constitutionnels de 1703? N'est-ce pas eux qui ont rétabli la liberté de vos délibérations? Que doivent penser nos braves frères d armes lors-
qu'au moment où la garde nationale est plus fortement organisée , ou nous peint à leurs yeux comme des hommes sur qui vous ne pouvez plus compter? Souffrirez-vous plus longtemps qu'on nous représente à eux comme des ennemis de la patrie?
« Mais combien ces réflexions sont plusamères, lorsque nous voyons les chefs du jacobinisme se réjouir avec affectation de la présence de ces troupes ! »
L'orateur parlait ensuite des terroristes, qui, détenus depuis longtemps sur la demande de la section, venaient d'être mis eu liberté par le comité de sûreté générale. 11 disait leurs noms; il rappelait leurs brigandages et leurs voleries, et, comme le jour où la députation paraissait à la barre était l'anniversaire du 2 septembre, il demandait pourquoi le comité voulait continuer l'impunité des assassins. — «C'est, disait-il, cette impunité qui produisit le 31 mai , et qui a encouragé les horribles représailles exercées récemment par des habitants du Midi.
« En désignant les bons citoyens comme des royalistes et des contre-révolutionnaires, nos calomniateurs provoquent de nouvelles scènes d'horreur. Le sang a déjà coulé à Nantes. Malheureux, qui abusez du crédit d'un moment pour égarer ainsi vos concitoyens, voilà le fruit de votre astuce révolutionnaire ! Ce sang innocent retombe sur vous. »
Cette apostrophe était manifestement adressée à quelques membres de la Convention, et pour qu'on n'en doutât point, l'orateur continua ainsi : — «Nous nous exprimons librement, mais on ne peut dire que nous venions troubler la sagesse de vos délibérations. On ne nous confondra point avec ces hommes qui , suivis d'une troupe de furieux , vinrent à la i)arre de
l'Assemblée législative prédire d'un ton menaçant les massacres de septembre ; ni avec ces hommes qui attendirent le 4 septembre pour afficber un placard où ils disaient : « Peuple bon, il a été juste de te venger, « puisqu'on a voulu fattaquer; mais tu as versé assez (<*àe sang; c'est maintenant au glaive de la loi à te frapper. » C'était nommer Tallien et Louvet.
L'orateur terminait ainsi — : a Nous voulons tous la liberté et la République; mais nous les voulons pour tous les Français, et non pour le profit de quelques ambitieux. »
Chénier, qui siégeait à la commune au temps du 2 septembre, mais qui ne fut jamais accusé d'y avoir pris la moindre part, aurait pu toutefois se sentir blessé par certaines paroles de ce discours. 11 répondit avec gravité, en s'applaudissant de n'y point retrouver une méfiance injurieuse des soldats de la République. 11 assura que tous les hommes coupables de crimes ou de délits ne seraient jamais soustraits à la justice légale. — « La Convention a mis un terme aux assassinats de Lyon et aux massacres du Midi ; elle ne composera jamais avec les assassins. Elle a voué à l'exécration des siècles les crimes du 2 septembre ; et elle honorera toujours les trois immortelles journées du peuple français : le 14 juillet, qui porta le premier coup au despotisme royal; le 10 août, qui renversa un trône conspirateur; le 9 thermidor, qui renversa les échafauds de la Terreur.
(f Cet horrible jour du 2 septembre, qui vit, il y a trois ans , l'anarchie triompher un poignard à la main, revient aujourd'hui sous des auspices favorables: il voit tous les Français se rallier à la constitution républicaine. Le peuple français est fatigué
IRRITATION DES C0>VENTIO>NELS. 281
d'anarchie; il veut enfin la liberté; il veut un gouvernement solide , fort contre le crime , fort pour le maintien des droits de tous ; il va prononcer luimême. Les patriotes du 14 juillet, les républicains du 10 août, ceux qui ont combattu et vaincu pour la liberté se rendront en foule aux assemblées primaires. Toutes les factions d'un jour s'évanouiront devant l'éternelle majesté du peuple souverain. »
Ces adresses présentées chaque jour à la Convention , l'accueil plus ou moins altier et menaçant qu'elles y recevaient, contribuaient à animer de plus en plus les esprits contre la faction qui s'était emparée de la France depuis le 10 août, et qui voulait, à tout prix, couservei' le pouvoir. Le lui disputer; vouloir que la République fût composée de toute la nation, et non plus partagée ou disputée entre les diverses subdivisions du parti qui exploitait, depuis trois ans, la seconde révolution : voilà ce que les républicains appelaient conspirer avec les émigrés et les chouans. Us n'étaient point calmés par la certitude presque complète du vote des assemblées primaires. A Paris, la majorité devait être contre les deux décrets; mais dans les départements, le mouvement d'opinion était loin d'être aussi prononcé.
Les thermidoriens portaient dans cette lutte leurs habitudes d'exagération et de violence. Fréron, qui avait, en 1793, inondé de sang Marseille et Toulon ; qui, un an après, avait ameuté la jeunesse parisienne contre les Jacobins, reprenait maintenant ses premières fureurs contre les prétendus conspirateurs. Il dénonça la rentrée des émigrés dans le département du Var, les menaces qu'ils adressaient aux acquéreurs