‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 37 sur 81 · IRRITATION DES CONVENTIONNELS · texte numérisé non relu

IRRITATION DES CONVENTIONNELS

applaudi, et la Convenlion ordonna (ju il serait imprimé et affiché.

Bréard déposa un imprimé distribué dans le département de l'Oise ; c'était une invitation aux assemblées primaires de voter contre les deux décrets. Cette pièce était produite en preuve de la conspiration royaliste.

On discuta la proposition de Fréron. Lanjuinais fit remarquer quelles conséquences terribles aurait un article qui assimilait à un émigré indûment rentré, c'est-à-dire qui condamnait à mort, tout citoyen dont le certificat de résidence serait déclaré non valable.

Un Montagnard consentait à ce que la peine de mort ne leur fût pas infligée, mais il demandait que, du moins par provision , il leur fût interdit de voter dans les assemblées primaires. — « Le salut de la patrie réclame cette mesure, disait-il; sauvons la patrie avant tout. »

Tallien reprit la parole pour appuyer le renvoi au comité de législation. — <( .îe ne veux pas qu'on puisse répandre que Fréron et Tallien veulent rétablir la Terreur. » — 11 fit plusieurs allusions à tout ce qui, depuis quelques jours , lui était imputé par un public devenu malveillant pour lui. — « Peu m'importe qu'on dise de moi que j'ai volé les diamants de la châsse de sainte Geneviève; peu m'importe qu'on me désigne comme victime , si une sédition éclate ; je ne crains point les conspirateurs : leurs projets me sont connus, et il faudra qu'ils me fassent égorger ce soir, ou bien je les dévoilerai demain. »

La proposition fut renvoyée au comité de législation; mais les alarmes et les colères des républicains

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ardents n'étaient point apaisées. Isabeau, rapporteur du comité de sûreté générale, devait rendre un compte général de la situation de la République ; il demanda quelque délai atln de compléter les informations; en attendant, il disait : — « Les émigrés et les prêtres réfractaires rentrés sont les deux grands fléaux de la République. Les ordres sont donnés pour que les premiers soient poursuivis sans relâche; les seconds sont encouragés par les incertitudes de la jurisprudence à leur égard. Des plaintes éclatent de toutes parts contre cette horde sacrilège. Nous avons prescrit de les poursuivre, non comme prêtres, mais comme rebelles provocateurs à la royauté, artisans de troubles et de séditions. »

Un représentant de la Sarthe assura que dans son pays les prêtres réfractaires assassinaient et incendiaient. 11 demandait que tous fussent déportés ainsi que les lois l'ordonnaient. 11 disait qu'avant la mise en liberté des prêtres infirmes et sexagénaires, les départements étaient tranquilles ; que maintenant ils rebaptisaient et remariaient tous ceux qui avaient reçu les sacrements des prêtres constitutionnels. — (( S'ils se bornaient à ces singeries religieuses, la République n'en souffrirait pas ; mais les agents des prêtres assassinent de vertueux patriotes.

i< Détruisez tout d'un coup le royalisme et le fanatisme; faites remettre en prison des hommes qui n'auraient jamais du en sortir. » — Un côté de l'Assemblée et une partie des spectateurs applaudirent beaucoup. On cria : « Aux voix. » — Lanjuinais, Larivière, d'autres modérés demandèrent qu'on ne votât point d'enthousiasme les lois pénales.

Barras voulait que le comité fît un rapport dès le

lendemain; en même temps il s'anima; comme Tallien , Fréron et les autres thermidoriens , il sonna l'alarme et appela les rigueurs révolutionnaires contre les royalistes.

— « Soyez terribles aux ennemis de la liberté. On assassine au nom du roi, on assassine au nom de Dieu. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que de toutes parts on s'agite. Que cette poignée de misérables royalistes, qui salissent le pavé de Paris, qui vous provoquent à toute heure, qu'ils sachent, ces malheureux, que les hommes du 9 thermidor sont ici, et ces hommes, c'est la Convention entière! Qu'ils sachent que les hommes du 10 août sont ici! Je suis un de ces hommes! La Convention sera digne du peuple ; elle soutiendra les patriotes contre tous leurs ennemis. » — Puis il ajouta, selon la formule, « que les anarchistes tremblent aussi. Nous ne transigerons pas plus avec eux qu'avec les royalistes. »

Le décret contre les prêtres et la proposition de Fréron contre les émigrés rentrés furent votés le lendemain, après avoir été peu modifiés.

Les conventionnels, qui dirigeaient le gouvernement et disposaient d'une majorité incontestée, n'éprouvaient point sans doute des alarmes aussi vives qu'ils le disaient; une grande perspicacité n'était pas nécessaire pour reconnaître que la contre-révolution n'avait pas une chance de succès. Les émigrés qui étaient en Angleterre pouvaient se faire des illusions, comme il arrive toujours aux exilés. Les secours que les Anglais étaient prêts à leur donner, le renouvellement, de la guerre civile des Vendéens et des chouans; M. le comte d'Artois qui s'embarquait

pour aller rejoindre Charette et lui amener des auxiliaires et des munitions; l'encouragement que devait donner la présence d'un prince de la maison royale : c'était plus qu'il n'en fallait pour leur inspirer beaucoup de présomption et de jactance. Ils n'admettaient l'idée d'aucune concession, ni transaction. Leur langage était menaçant; ils se refusaient à accorder les amnisties et les garanties que personne ne songeait à leur demander. Les manifestes du roi Louis XVlll avaient un langage de souveraineté absolue qui dans sa situation n'avait rien d'imposant. Le gouvernement conventionnel pouvait donc être sans alarme. Le seul danger eût été le succès de la descente des Anglais et l'arrivée de Monsieur à l'armée de Charette. Or, le général Hoche ne concevait pas la moindre inquiétude. Il était habile, vaillant, véritablement républicain et en même temps sage et politique. La présence du prince était fort désirée par les Vendéens, mais on savait combien Charette craisnait de voir arriver avec lui un entourage d'émigrés. Quant aux conspirations de l'intérieur, il n'y en avait point; il ne pouvait pas y en avoir, du moins dans le véritable sens du mot.

Mallet-Dupan écrivait au roi Louis XVIII : — « Il n'y a à espérer aucune insurrection spontanée à Paris, ni ailleurs en faveur de la monarchie. La Convention maîtrise le peuple; tout ce qui n'est pas peuple frémit à l'idée d'une nouvelle secousse.

« La guerre civile est une chimère du même genre. Les éléments n'en existent pas; il n'y a ni princes, lii grands, ni généraux puissants qui entraînent dans leur parti des provinces ou des armées; il n'y a point de faction rivale à qui le crédit, la richesse, les res-

sources personnelles donnent de la consistance et des forces.

« Tout emploi de la force contrarierait les causes lentes qui font rebrousser la Révolution vers la monarchie. Il faudrait repasser par cette fondrière de 1791 pour parvenir à une bonne monarchie. La grande majorité des Français, ayant participé à la Révolution par des actes ou par des opinions, ne se rendra jamais à discrétion à lancienne autorité. La vanité exaltée, froissée et non étouffée par le terrorisme se révolte à la pensée d'un pardon. Les constitutionnels abandonnent volontiers l'acte de 1 791 . Les points fondamentaux de l'opinion générale sont l'affaiblissement des prérogatives données au peuple, le renoncement au fatras des droits de l'homme, la puissance royale augmentée et la représentation réservée aux propriétaires.

« Tel est l'esprit, l'inclination, tels sont les vœux de la bourgeoisie dans toutes les classes. — A beaucoup d'égards et par d'autres motifs les campagnes partagent cette disposition. »

C'est ainsi que les hommes de sens jugeaient en France de l'état de l'opinion. Mais les agents d'intrigues et les correspondants subalternes étaient incapables de ce coup d'œil général, de cette vue d'ensemble bien plus certaine dans sa perspicacité que les rapports de police ou les informations de commérage. Ils entretenaient les princes et leur entourage d'émiiirés des plus vaines espérances. De là résultait que toutes les démarches étaient fausses, que le langage des déclarations et des manifestes devenait de plus en plus offensant. Ainsi Mallct-Dupan écrivait : — » Les royalistes de l'intérieur sont au désespuir de celte

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conduite du roi et des émigrés; ils se plaignent que les émigrés jouent aux dés la tête de leurs parents et de leurs amis; qu'ils ne se forment aucune idée de ce qu'est devenue la France.

« Les monarchistes se défendent contre la Convention pour échapper à la tyrannie beaucoup plus que pour refaire la royauté. On la désire sans dévouement, et l'on fait au dehors tout ce qu'il faut pour en éteindre les semences. Le duc d'Orléans gagne des partisans, mais le roi perd chaque jour des siens ou de ceux qui le seraient devenus. »

Dans le même temps, M. de Puisaye, qui avait des relations avec les monarchistes libéraux, conventionnels ou autres, recevait l'assurance que nul accord ne serait possible avec les chefs de la guerre civile à moins que ce ne fût pour porter au trône le duc d'Orléans. Ce n'était pas une proposition à faire aux Vendéens et aux chouans. Quant à M. de Puisaye, il était à peu près résigné. — « Il deviendra roi, malgré nous, disait- il. D'ailleurs tôt ou tard il est probable que nous nous trouverons forcés de servir la royauté plus que le roi. »

Un correspondant moins important par sa position, moins distingué par son esprit, écrivait : — « En général les esprits sont mécontents du gouvernement; mais on se tromperait en concluant que tous voulussent y substituer l'ancien ordre des choses. Mettant à part la classe, malheureusement peu nombreuse, des honnêtes gens qui ne séparent pas leur roi de leur Dieu et une poignée d'artisans laborieux et bien pensants , le reste n'aspire qu'à un changement qui lui procure plus d'aisance, mais qui lui laisse sa licence, sa chimérique égalité, son irréligion ;

telle est la façon de penser des sept dixièmes de Paris. »

Ainsi les déclamations contre les royalistes et leurs complots, contre les prêtres et leurs fanatiques prédications portaient à faux; on aurait pu dire qu'elles étaient de mauvaise foi , si les passions révolutionnaires n'avaient pas une invariable facilité à s'alarmer et à s'effrayer de leurs propres exagérations. D'ailleurs, pour tout le parti républicain, pour les inférieurs comme pour les chefs, perdre la possession du pouvoir, c'était la contre-révolution.

r.a composition des comités de sections, les noms de leurs orateurs, étaient une preuve manifeste qu'il ne s'agissait ni d'émigrés, ni de chouans. La jeunesse dorée était restée à peu près la même que lorsqu'elle brisait le buste de Marat, faisait du tapage dans les théâtres, et accourait au secours de la Convention menacée par les Jacobins des faubourgs. Les chefs du mouvement étaient encore des journalistes, des hommes de lettres et quelques jeunes hommes appartenant à des familles riches ou aristocratiques. Plusieurs noms sont restés Connus : Delalot, Cadet de Gassicourt, Salverte, Qaatremère de Quincy, Bureau de La Malle, Fiévée, Lacretelle, Richer Serizy, Souriguières. Aucun des membres de la Convention ne prenait part à la conduite ni aux projets des agitateurs des sections. Le seul nom qui eiit figuré sur la liste des assemblées nationales était Vaublanc; il avait appartenu au côté droit de la Législative , comme royaliste constitutionnel.

Ainsi cette faction nouvelle n'avait aucune intelligence, ni dans le gouvernement, ni dnns l'armée.

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