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Elle n'en était pas moins hardie et animée; elle l'était même d'autant plus que son courage était une témérité aveugle. Elle savait par expérience qu'un coup de main pouvait suffire pour se rendre maître de la Convention ; on espérait l'intimider et obtenir la révocation des deux décrets. A cela, pour le moment, se bornaient les exigences. Les assemblées primaires de Paris paraissaient décidées à les repousser par leurs votes.
Le comité de sûreté générale où le dernier quart élu par le renouvellement mensuel du 1 5 fructidor avait placé Barras et quatre autres représentants violents ennemis de la réaction , dénonça à la séance du 7 septembre un arrêté de la section Lepelletier. Cet arrêté déclarait — (( qu'avant de voter dans l'assemblée primaire sur la constitution et sur le décret qui ordonnait la réélection de cinq cents membres de la Convention et généralement sur toutes les mesures de salut public, tout citoyen avait le droit d'émettre librement son opinion. »
Un long considérant précédait cet article. — « La souveraineté du peuple,. dont une longue tyrannie l'a dépouillé et dont il ressaisit les droits, impose à chacun le devoir d'émettre sans crainte son opinion sur les moyens de salut public. Le peuple, lorsqu'il délibère sur ses lois et son gouvernement, ne peut et ne doit être influencé par aucune espèce d'autorité. Les pouvoirs du corps constituant cessent en sa présence. Attaquer un seul citoyen est un attentat à la souveraineté du peuple. Tout droit est dérisoire et inutile s'il n'est garanti par tous envers chacun; une expérience funeste a trop appris que les tyrans se
jouent impudemment de la liberté , de l'honneur et de la vie des citoyens. Tous les crimes qui , depuis le 2 septembre 1792, ont ensanglanté le sol français sont dus à la mollesse des gouvernés, qui se sont trop légèrement fiés à la vertu des gouvernants. »
Ce considérant n'était assurément pas conforme aux principes royalistes; mais il était logiquement déduit de la souveraineté du peuple et de la mise en question du gouvernement par devant les assemblées primaires. La section Lepelletier en tirait encore pour conséquence l'article suivant: — if Chaque citoyen en particulier et tous les citoyens de Paris en général sont placés sous la sauvegarde spéciale et immédiate de leur assemblée primaire et des quarante- • sept autres assemblées primaires. »
Cet acte semblait si grave au comité qu'il proposait à la Convention de se déclarer en permanence, afin de surveiller les projets des meneurs de cette section, projets qui pouvaient être funestes à la République.
Cette détermination parut grave; elle donnait l'idée d'une grande peur. On proposa de faire une déclaration des principes qui animaient la Convention , en disant qu'elle n'avait jamais pensé à porter atteinte à la liberté des opinions, mais qu'elle ne souffrirait pas que la République tombât dans l'anarchie.
Thibaudeau, qui se montrait très-opposé à la réaction et en précaution méfiante contre les royalistes, n'en restait pas moins un ami sincère de la liberté. 11 trouva que ce procès entre la représentation nationale et une section de Paris manquerait de dignité. H proposa l'ordre du jour, en recommandant aux comités de veiller plus que jamais à la sûi-eté des personnes et (les propriétés.
29'i ARRÊTÉS DE LA. SECTION LEPELLETIER.
Tallien avait moins de modération et moins d'amour de la liberté. Il remarqua qu'une assemblée primaire ne pouvait avoir dans ses attributions les mesures de salut publie, et qu'en droit la souveraineté du peuple ne pouvait être exercée par une très-petite fraction du peuple. En même temps il se montra trop alarmé des périls de la Convention et de la République. Quoi qu'il en dît, tout se passait avec une complète tranquillité dans les assemblées des sections. Il termina en demandant, non pas la permanence de l'Assemblée, mais une séance du soir.
Dans cette séance, Daunou, au nom des comités de gouvernement, donna connaissance à la Convention d'un nouvel acte de la section Lepelletier. Elle avait délibéré que la proposition serait faite aux quarantesept autres sections de nommer chacune un délégué , afin de former un comité central chargé de rédiger une déclaration authentique des sentiments des citoyens de Paris.
Les comités voyaient dans cet arrêté de la section une coupable et monstrueuse usurpation. — « Un comité central , disait le rapporteur, n'est propre qu'à préparer des journées affreuses, telles que le 2 septembre ou le 31 mai. >) — Toutefois il attribuait la conduite de la section Lepelletier à l'égarement d'un sentiment pur. — « L'amour de la liberté peut avoir ses erreurs. » — -Les comités proposaient un décret qiii fut adopté sur-le-champ. La formation d'un comité central composé de commissaires nommés par plusieurs assemblées primaires était déclarée. un attentat contre la souveraineté du peuple et la sûreté intérieure de la République. Le ministère public était chargé d'en poursuivre la punition devant les tribunaux. Les ci-
toyens qui, sous le prétexte de missions données par une assemblée primaire, se rendaient d'une commune à une autre ou auprès d'un corps militaire, étaient déclarés coupables du même délit et passibles des mêmes peines.
Déjà la Convention était informée que dans plusieurs départements voisins de Paris, les assemblées primaires acceptaient sans difficulté, non-seulement la constitution, à cet égard il n'y avait nulle inquiétude à concevoir, mais aussi les décrets de réélection.
Il n'en était pas ainsi dans la banlieue oii l'opinion parisienne avait une grande influence; les meneurs des sections ne s'étaient pas épargnés à y faire tous leurs efforts. On apprenait aussi qu'à Orléans et à Versailles, les assemblées primaires venaient de voter contre les décrets.
A Paris, la section de l'Unité ' fut la première qui vint annoncer à la Convention le résultat de son vote. — « Il prouvera que les royalistes ne dominent point parmi nous, disait l'orateur, et que nous savons respecter la liberté des opinions et en garantir la manifestation. L'assemblée primaire a d'abord rejeté à l'unanimité les articles du décret qui prescrit la réélection des deux tiers. Les citoyens ont, à leur gré, voté à baute voix ou au scrutin secret. Sur deux mille (juatre cent seize votants, deux mille trois cent quatre-vingt-douze ont accepté la constitution; dix-buit l'ont refusée; six ont demandé un roi. Pour prévenir les proscriptions , nous avons brûlé le scru-
' Des Quatre-Nations.
tin. » — Le président répondit que c'était à la nation entière qu'il appartenait de juger ses représentants.
Thibaudeau pensa qu'il fallait dédaigner cette sorte de bravade, et répondre à toutes les sections qui se présenteraient à la barre : — « Nous respecterons la volonté du peuple et nous la ferons respecter. » — La Convention doit passer à l'ordre du jour, continuer ses travaux et charger ses comités de veiller à la sûreté publique. »
Chaque jour apportait à la Convention la certitude que la constitution et les décrets étaient acceptés par la très-grande majorité des assemblées primaires. Les votes portaient le caractère d'une complète liberté. Les citoyens ou les assemblées primaires qui avaient rejeté les décrets, n'avaient eu besoin d'aucun courage : nulle contrainte, nulle menace n'avait influé sur les suffrages. L'opinion, dans les départements, ne recevait pas comme à Paris l'impulsion d'un parti hostile à la Convention et animé de rancune et de haine contre tous les hommes qui depuis trois ans avaient exercé le pouvoir. Les administrations et les tribunaux , lors même qu'ils avaient été renouvelés depuis le 9 thermidor, n'étaient généralement pas pris dans la classe des hommes étrangers à la Révolution ou persécutés par elle. Ceux qu'on nommait les honnêtes gens étaient sans autorité, sans crédit, sans point de réunion; ils se voyaient incapables d'entraîner les suffrages des populations qui , dans leur insouciante inertie, acceptaient facilement le pouvoir existant; elles avaient un attachement réel pour les conquêtes de la Révolution , et même s'alarmaient facilement à l'idée d'en être dépouillées par un retour vers l'ancien régime.