‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 47 sur 81 · ACTES DE RIGUEUR A DREU.V · texte numérisé non relu

ACTES DE RIGUEUR A DREU.V

l'indépendance, « une conspiration pour affamer Paris, pour opposer une Convention communale à la Convention nationale, pour s'emparer de l'autorité souveraine; enfin, pour relever le trône en le posant sur les cadavres sanglants des représentants. »

Sur cet exposé, la Convention avait ordonné l'arrestation des deux députés de l'assemblée primaire de Dreux.

La garde nationale de cette ville, apprenant que Verneuil allait être occupé militairement, y avait dirigé cinquante hommes. 11 n'y eut pourtant aucun conflit sur ce point; mais à Nonancourt, autre cheflieu de canton, où était aussi envoyée une garnison, quelques coups de fusil furent tirés sur les dragons qui chargèrent vivement le rassemblement. Un soldat avait été tué, dix habitants furent laissés morts et trente furent emmenés prisonniers.

Le représentant Charles Duval avait présidé à celte affaire. 11 écrivit un long rapport où il parlait de la victoire que les troupes de la République avait remportée sur les chouans. Beaucoup d'arrestations et plusieurs condamnations à mort furent faites à Dreux et dans les cantons que le comité de sûreté générale traitait de rebelles.

Cet empressement à engager une lutte sanglante; ce soin à susciter parmi les soldats un préjugé de haine contre les citoyens; la protection accordée aux terroristes remis en liberté qu'on enrôlait en bataillon; le langage passionné jusqu'à la fureur qui retentissait à la tribune de la (convention; le procédé de travestir en conspiration toute démonstration de sentiments contraires au décret de réélection; en un mot la politi(|ue d«"s comités ressuscitant le jacobinisme,

308 MESURES CONTRE L\ RÉACTIO]>r.

effrayait et irritait les sections de Paris. Elles se croyaient menacées d'un nouveau régime de terreur; leur aversion et leur mépris pour la majorité des conventionnels allaient croissant chaque jour. C'était une opinion plutôt qu'un parti ; on voulait ne pas subir une seconde fois l'oppression pesante et peutêtre cruelle des révolutionnaires du 10 août et du 2 septembre. Les royalistes avoués et les agents de l'émigration assistaient à ce mouvement des esprits , espérant sans doute en profiter; mais les comités qui conduisaient et gouvernaient les assemblées des sections redoutaient toute relation, tout contact avec les contre-révolutionnaires. Ils repoussaient de leurs réunions et n'admettaient pas dans leurs délibérations intimes les journalistes et les orateurs notés de royalisme.

De son côté la Convention revenait au système d'exception, d'exclusion , de surveillance qui lui semblait indispensable pour s'assurer les élections et pour mettre un terme à l'indépendance des assemblées primaires.

Un décret ordonna la destitution de tous les administrateurs, magistrats, fonctionnaires, employés quelconques qui étaient père, fils, frère, oncle, neveu , époux d'émigré, ministres du culte insermenté , officier dans la ijarde nationale.

Le rapporteur exprimait quelque regret de présenter cette mesure seulement comme provisoire. — • (c Votre comité n'était pas autorisé à examiner si une loi prévoyante, une loi de garantie ne pourrait pas rendre ces mêmes individus inéligibles aux fonctions publiques pendant un certain temps.

« Il s'agit seulement de ce passage orageux et pénible du gouvernement provisoire au gouvernement constitutionnel. Pendant ce court intervalle, ils pourraient exercer une influence dangereuse, en protégeant les émigrés et persécutant les républicains. Il importe infiniment qu'ils ne soient pas en place pendant les élections. »

Pour compléter le caractère arbitraire de cette loi , le comité de salut public était autorisé à y faire telles exceptions qu'il jugerait convenable.

Dans le même esprit une loi régla la police extérieure et l'exercice des cultes. Car il fallait donner satisfaction aux révolutionnaires qui se plaignaient <( du décret parricide où les prêtres, les horribles prêtres de Rome , avaient puisé une énergie nouvelle*. »

Ce n'était plus un serment qu'on leur demandait, mais une profession de foi politique. — • « Je reconnais que l'universalité des citoyens français est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la République.

— « Tout individu qui exercerait un culte quelconque avant d'avoir signé cette déclaration, est passible de dix ans de gêne.

— « Les communes ne ])euvent plus acquérir ni louer un local pour l'exercice du culte. — Aucune taxe jie peut être établie, aucune dotation perpétuelle ou viagère ne peut être constituée pour les dépenses du culte ou le logement de ses ministres. — Aucun signe particulier à un culte ne peut être élevé, fixé ou attaché de manière à être exposé aux yeux des citoyens.

* Real, Essai sur le 13 rende iniaire.

— Tout individu qui aura placé de tels signes ailleurs que dans l'intérieur d'une maison particulière, sera passible d'une amende et d'un emprisonnement.

« Les cérémonies de tous cultes sont interdites hors de l'enceinte de l'édifice choisi pour leur exercice; en aucun cas ces cérémonies ne pourront être permises à un rassemblement de plus de dix personnes.

i< Le lieu choisi pour Texercice d'un culte sera déclaré à l'agent municipal. Tout rassemblement de citoyens pour l'exercice d'un culte quelconque est soumis à la surveillance des autorités constituées. Cette surveillance se renferme dans des mesures de police et de sûreté publique. »

Un autre article interdisait, sous peine d'emprisonnement, aux ministres d'un culte de lire ou de faire lire hors du local destiné aux cérémonies, de distribuer ou de faire distribuer un écrit émané d'un ministre du culte existant hors de la République française. C'était prohiber la publication de tout acte émanant du souverain pontife.

D'autres articles spécifiaient avec soin et détail tous les délits de provocation à la désobéissance des lois politiques dont les ministres du culte pourraient se rendre coupables.

Ainsi était abolie la loi que la Convention , peu de semaines auparavant , avait votée sur le rapport de Lanjuinais; ainsi était remis à exécution le programme des philosophes révolutionnaires pour en finir avec la religion catholique. La Convention , en même temps qu'elle proclamait que la majorité du peuple était souveraine, enchaînait par des prohibitions et des menaces l'exercice du culte et la profession publique de la religion de la majorité des

Français. C'élail un de ces décrets faits contre la liberté et pour la Révolution.

Les sections, dans leur aveugle témérité, risquaient sans doute de troubler la paix publique; elles ne se rendaient pas compte de leur impuissante faiblesse ; elles se mettaient en rébellion contre des lois que la Convention avait réussi à faire voter par les assemblées primaires; mais dans la guerre qu'elles allaient engager, elles avaient la conscience de combattre pour la liberté.

Le décret de la Convention, qui avait fixé le jour des élections et prescrit qu'elles seraient faites conformément aux décrets des 5 et 13 fructidor, venait à peine d'être publié que la tranquillité publique fut évidemment menacée.

Delaunay, au nom du comité de sûreté générale, rendit compte à la Convention de ce qui s'était passé au Palais-Royal. — « C'est là que se trouve le principal foyer qui s'agite pour tout embraser. L'acceptation des décrets est l'objet de toutes les conversalions; on y prêche ouvertement la désobéissance aux lois; des groupes nombreux blasphèment contre la représentation nationale , et accusent votre comité d'inexactitude et de j)révarication dans le calcul des votes. On met en doute la majorité qui a sanctionné les décrets; on inquiète le peuple sur les subsistances. »

Le rapporteur traitait de royalistes, de conspirateurs, de stipendiés de l'étranger, les jeunes gens qui tenaient ce langage. 11 les accusait de s'être irrites contre la joie des militaires qui, en apprenant les victoires de l'armée du Rhin, criaient : « Vive la Convention! » Des rixes s'éttaient engagées à ce sujet et

aussi sur la constitution et les décrets. Ln individu, à collet vert et à gros bâton , avait été arrêté ; ses amis avaient essayé de le défendre, et l'avaient escorté jusqu'au domicile du commissaire de police en chantant le Réveil du peuple. Heureusement le sang n'avait pas coulé, grâce, disait le rapporteur, à la sage fermeté des militaires. Beaucoup de considérations générales étaient présentées à la suite de ce récit. Les efforts des meneurs des sections étaient représentés à la fois comme actifs et menaçants, mais en même temps comme peu redoutables. — « Les intrigants, qui agitent aujourd'hui le peuple , ont vécu obscurément pendant la llévokition. » — Delaunay disait, sans y prendre garde , la circonstance importante. Ses amis et lui voulaient repousser de la vie publique les hommes qui avaient vécu inconnus, c'està-dire opprimés ou persécutés.

Le comité de sûreté générale ne proposait encore aucune grande mesure. Il demandait seulement l'autorisation de nommer, dans la section de la Buttedes- Moulins, un commissaire de police qui serait directement sous ses ordres.

Le lendemain une députation de la section de la Halle-aux-Blés vint hautement contester l'exactitude du calcul qui avait établi une majorité pour l'acceptation des décrets. Elle fut d'abord accueillie par des murmures. — «Citoyens, dit l'orateur, nous vous prions de vouloir bien nous entendre avec autant de décence que nous en mettons dans nos discussions. » — Les remarques qu'il présenta consistaient à dire qu'on avait fait le dépouillement des votes lorsque deux mille assemblées primaires n'avaient pu encore faire parvenir leurs procès-verbaux. — Il y avait une

erreur de sept mille dans l'addition. — Et enfin il était peu vraisemblable que le nombre des votes négatifs fût de quatre-vingt-quinze mille seulement, lorsque la ville de Paris en avait donné à peu près soixante et quinze mille.

Baudin présidait. — « Aujourd'hui que le vœu des assemblées primaires est connu, répondit-il, le devoir de la Convention est de le faire respecter, n

La situation de Paris devenait critique, et la Convention tenait chaque jour une séance du soir. Le 3 vendémiaire', à onze heures, Delaunay vint raconter les nouveaux désordres dont le Palais-Royal était encore le théâtre. Les rixes avaient recommencé. On avait arrêté plusieurs jeunes gens qui provoquaient les militaires; leurs amis s'étaient opposés à cette arrestation. Une lutte s'était engagée; trois coups de feu avaient été tirés; un grenadier de la Convention avait été légèrement blessé. Puis la foule ' s'était dispersée. A la même heure , deux bandes de jeunes hommes avaient parcouru la rue Dauphine et les abords de Saint - Sulpice , en criant: « A bas les deux tiers! » — Le rapporteur voyait dans ces faits et dans les détails transmis par les agents de police ou répétés par le bruit public, les indices certains de la conspiration tramée pour renverser la République, appeler un roi et allumer la guerre civile. On assurait que, dans un quartier voisin de l'Hôtel de ville, on avait dit qu'il fallait mettre le comte d'Artois à la tète du gouvernement et appeler le prince de Lambesc pour charger sur la canaille.

Là Convention recommanda par un décret, aux

• 2o octobre.

représentants chargés de la surveillance et de la direction de la force armée, de prendre les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité publique. Le comité de salut public proposa une proclamation au peuple de Paris. Elle fut lue par Lesage d'Eure-et-Loir qui passait pour incliner au royalisme.

C'était une exhortation adressée aux bons citoyens . pour les prévenir contre — « une poignée d'intrigants, d'agitateurs, d'anarchistes et d'assassins; ils cherchent à avilir la représentation nationale; ils outragent le gouvernement; ils foulent aux pieds la constitution acceptée par la France; ils proclament leur désobéissance à la volonté nationale.... Au nom de la liberté, au nom de votre propre intérêt, n'écoutez pas ces hommes qui travaillent à la ruine de votre commune, au pillage de vos fortunes, à votre propre massacre. Ralliez -vous à la représentation nationale. Si la voix paternelle des représentants de la France était méconnue, si la Convention abandonnée devait périr dans vos murs, quoique ce crime ne pût jamais vous être attribué, quoiqu'il fût l'œuvre des infâmes royalistes, la France entière vous demanderait compte de votre faiblesse. »

La Convention adopta cette proclamation et en même temps un décret qui déclarait — » les habitants de Paris responsables envers le peuple français de la conservation de la représentation nationale.

i( Si un attentat était commis sur la représentation nationale, l'Assemblée déclare en outre que le nouveau Corps législatif et le Directoire exécutif se réuniront à Châlons.

<c Enfin, la Convention ordonne aux généraux des

armées de la République, de teuir prêtes à marcher des colonnes républicaines. » — Tout était voté sans discussion aux cris de : « Mve la République î »

Thibaudeau, avec autant de foi républicaine, conservait plus de sang-froid et de mesure. — ■ « Ce n'est pas, disait-il , dans des rapports de police que la Convention doit prendre les motifs de sa conduite. La République n'est plus un jeu d'enfants. C'est la volonté du peuple et vous le trahiriez si vous ne la faisiez pas respecter. Il peut être bon de prévoir les attentats où pourront se porter les factieux, mais ce qui importe, c'est de ne point fermer les yeux sur leurs actes illégaux.

« Tant que la constitution était soumise à l'acceptation du peuple, vous avez dû tout souffrir, tout tolérer par respect pour sa souveraineté. Mais les circonstances ne sont plus les mêmes, et lorsque des sections ont l'audace de casser vos décrets , vous devez au moins avoir la force de casser leurs arrêtés.

(( Citoyens de Paris, prenez-y garde, si les agitateurs d'aujourd'hui voulaient décimer la Convention , la prédiction faite par Isnard ', au 31 mai, se réaliserait. J'en jure par le génie de la liberté. » — Thibaudeau concluait en demandant qu'un rapport fût fait par les comités du gouvernement sur les arrêtés pris par quelques-unes des assemblées de section.

Ce discours fut applaudi avec transport. Les tribunes publiques étaient occupées par des spectateurs j)ris dans l'opinion favorisée maintenant par les co-

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mités ; c'était une précaution qui n'était pas ignorée du public et que dénonçaient les journaux.

De vives paroles furent dites contre les journalistes et les écrivains, qui, en effet, se livraient à une polémique où rien n'était ménagé, et qui, en même temps , étaient les principaux meneurs des sections. On cita une phrase où parlant des conventionnels , le journal disait : — « Tuez-les. »

Boissy d'Anglas passait pour avoir des intelligences avec les promoteurs de cette polémique furieuse. Il voulut écarter ces soupçons. — « Ces hommes, disaitil, ont-ils cru que nous pouvions abandonner un instant la défense de la liberté, de l'humanité et de la justice? Ils ne nous connaissent pas; qu'ils portent leurs regards ailleurs , nous ne réaliserons jamais leurs espérances.)) — Tallien etChénier, en blâmant la mollesse du gouvernement qui ne faisait point poursuivre les écrivains provocateurs du meurtre et de la guerre civile, se montrèrent inquiets des lois restrictives que les circonstances pourraient inspirer contre la liberté de la presse.

Les poursuites, qui étaient si vivement réclamées contre les chefs des chouans , contre les assassins de Lyon et les massacreurs de Provence , ramenèrent le souvenir sur d'autres poursuites. Par démonstration d'impartialité, on demanda où en étaient les procédures dirigées contre Pache et Bouchotte; il fut même décidé que le président qui, en ce moment, jugeait Joseph Lebon, serait conservé dans ses fonctions, par exception à la loi qui destituait les parents d'émigrés.

Par un autre ménagement pour l'opinion publique, un décret déjà ancien et regardé par tous les hommes

sensés comme vain et inexécutable, fut remis eu lumière. Il fut proposé d'exiger de chacun des membres de la Convention, une déclaration écrite et signée de la fortune qu'il avait avant la Révolution et de sa fortune actuelle.

Lanjuinais objecta que cette mesure, si évidemment illusoire , n'était pas un moyen de se concilier la faveur du peuple, et qu'en ce moment aucune mesure ne lui semblait plus utile pour apaiser les esprits agités, que d'imprimer et de publier un recensement exact et complet des votes donnés aux décrets des 5 et 13 fructidor. Boissy d'Anglas appuya cette proposition. On lui reprocha, ainsi qu'à Lanjuinais, de s'associer aux doutes élevés par les assemblées de section et de leur faire ainsi espérer sinon des appuis, du moins des échos dans l'Assemblée.

Thibaudeau se plaignit des soupçons jetés sur deux représentants qui pouvaient, ainsi que les plus vrais amis de la liberté, avoir quelque impatience de connaître le compte exact des votes. Il s'associa à la demande de Lanjuinais.

Barras était de ceux qui cherchaient à braver l'opinion publique et voulaient un combat , afin que la victoire leur conférât un pouvoir absolu. — « Aucun républicain, dit-il, n'est inquiet sur le dépouillement des votes; le peuple de Paris n'est point la dupe des misérables royalistes, des lâches émigrés et des prêtres réfractaires. ,Ie demande qu'on ne donne aucune importance aux propos de quelques envoyés d'Angleterre, et qu'on passe à Tordre du jour. »

Tel était le langage d'un homme qui admettait les confidences des agents de l'émigration et leur laissait l'espérance qu'il servirait leurs projets.

L'ordre du jour fut voté; mais à tout propos se reproduisait la discussion entre les représentants qui voulaient seulement sauver et maintenir la République, et ceux qui voyaient, dans les dangers où elle était exposée, une occasion de revenir à leurs habitudes révolutionnaires et tyranniques.

Ainsi, en se plaignant de cette turbulente jeunesse de Paris, dont les thermidoriens avaient fait une puissance que maintenant ils voulaient écraser, on avait dit souvent et depuis longtemps qu'elle était composée de réquisitionnaires échappés au recrutement ou revenus des armées sous de faux prétextes. Il en pouvait être ainsi : la première réquisition des jeunes hommes de dix-huit à vingt-cinq ans n'avait comporté ni exception ni exemption; mais les comités avaient eu le pouvoir de les employer à des services publics ; beaucoup avaient été admis dans les bureaux. Une mesure sévère fut prise. — « Tout citoyen, disait le décret, qui sera arrêté dans un rassemblement contraire à l'ordre public, sera, par ce seul fait, réputé auteur, acteur et complice de la conjuration tendant à anéantir la représentation nationale, à renverser le gouvernement, à empêcher l'établissement de la constitution et à allumer la guerre contre les citoyens ; en conséquence , il sera livré aux tribunaux, pour être jugé comme coupable d'attentats envers la sûreté publique , et puni comme tel. »

Un tel article pénal pouvait susciter de graves objections. Il n'en rencontra aucune et fut voté aussitôt que proposé.

Seulement quelques Montagnards le trouvèrent insullisant, et réclamèrent contre la faculté laissée en-

core aux comités de requérir des réquisitionnaires pour être employés ailleurs qu'aux armées. — w Ces petits messieurs, disait BentaboUe, occupent toutes les places; on ne voit qu'eux dans les administrations, et dans les bureaux du gouvernement. »

Les tribunes publiques interrompirent les représentants qui prenaient la défense des comités; puis il fut proposé de faire imprimer la liste des jeunes gens qui étaient mis en réquisition. Thibaudeau se révolta contre cette méGance témoignée du gouvernement. La discussion s'anima , et si Tailien n'avait pas aussi protesté contre ces injurieux soupçons , 1 impression de la liste proposée eût été ordonnée.

Des décrets plus importants furent présentés par le comité de salut public. Ils faisaient prévoir comme prochaine la guerre civile qui allait éclater entre la Convention et les sections de Paris.

Quelques assemblées primaires, dans leur préoccupation de la souveraineté du peuple, s'étaient permis de requérir la force armée. Pour faire cesser ce désordre, un projet de loi portait : — « Nul n'a le droit, dans la commune de Paris, de faire marcher la force armée, ou une fraction de la force armée, sans les ordres des représentants du peuple chargés de sa surveillance et de sa direction. »

On était loin de l'époque où il fallait une réqusition de Pétion , maire de Paris , pour que le roi , assiégé aux Tuileries, pût appeler un seul soldat à sa défense.

Ce pouvoir était pourtant conféré en cas d'urgence aux olficiers de police et aux autorités constituées , sauf à en rendre compte sur-le-champ aux représentants.

320 MESURES CONTRE LA RÉACTIOIf.

Le dernier article expliquait pleinement quelles appréhensions rendaient ce décret nécessaire.

« Tout chef de brigade, commandant de bataillon ou otficier qui feront mouvoir une troupe quelconque sans un ordre supérieur seront réputés fauteurs, auteurs et complices de la conjuration tendant à anéantir la représentation nationale, à renverser le gouvernement, à affamer la ville de Paris, à empêcher l'établissement de la constitution et à allumer la guerre entre les citoyens : en conséquence, ils seront traduits devant les tribunaux pour y être jugés comme coupables d'attentats à la sûreté intérieure de la République, et punis comme tels. ))

C'est ainsi que de moment en moment tout s'apprêtait pour le jour de la lutte. La majorité de la Convention aurait sans doute préféré qu'on lui proposât des moyens de l'éviter; mais elle était entraînée par le parti qui voulait s'emparer du gouvernement, et qui en aurait été repoussé, s'il y avait eu quelque transaction. D'ailleurs, il était difficile de traiter avec les meneurs des sections lancés en aveugles dans un mouvement dont ils ne voyaient pas le but, dont ils ne comprenaient point la portée.

Une proposition de Tallien indiqua quelles pensées ambitieuses fermentaient sous la vivacité révolutionnaire qui semblait lui revenir. On venait de remarquer que les comités de salut public et de sûreté générale étant composés de seize m.'^.mbres chacun, et le comité de législation de neuf, un gouvernement de quarante personnes ne pouvait avoir le secret et la promptitude de résolution nécessaires dans des circonstances si critiques. — « Je pense, dit Tallien , qu'il est nécessaire de former une corn-

mission de cinq membres, spécialement chargée de la surveillance de Paris. »

— « Lorsque nous allons, répondit Thibaudeau , donner à la France un gouvernement pour lequel elle soupire depuis longtemps, je trouve étrange qu'on vienne nous proposer des établissements éventuels, des formes révolutionnaires, qui retracent le régime atroce auquel nous venons à peine d'échapper. »

On passa à l'ordre du jour; mais la commission des onze fut chargée de présenter ses vues sur la nécessité de donner au gouvernement des comités plus de concentration et d'énergie.

En attendant, on continuait à voter successivement une série de mesures contre les sections. Les comités proposèrent le décret suivant : — « La Convention déclare nuls tous les actes des assemblées primaires étrangers à leur convocation. — Tout président ou seerétaire qui mettrait aux voix ou qui signerait des articles étrangers à l'objet de leur convocation, sont déclarés coupables d'attentat à la sûreté générale de la République et seront punis comme tels. »

Un autre décret interdisait aux conciersies des maisons d'arrêt et de justice, de recevoir aucun individu qui ne serait pas arrêté, soit en vertu d'un mandat d'un oilicier de police judiciaire, soit d'un décret de la Convention ou d'un arrêté du comité de salut public. C'est qu'en effet ])lusieurs assemblées primaires s'étaient arrogé le droit d'arrestation.

L'Assemblée, sans être formellement en permanence, siégeait à toutes les heures du jour et de la nuit. Elle avait voté ce décret à une heure et demie du matin le 5 vendémiaire. Deux heures après, elle revint entendre un rapport de Dauriou, qui, sans don- \i. 21

ner d'inquiétudes vives sur la tranquillité de Paris, annonçait que des rassemblements armés se formaient dans quelques sections. Il proposait une proclamation aux habitants de Paris.

— (( Citoyens, vos frères, les défenseurs de la patrie, ont été rassemblés autour de votre commune pour maintenir la sûreté publique, garantir vos propriétés, protéger l'arrivage de vos subsistances. Ils n'ont été appelés plus près de vos murs que par vos propres dangers. Les ennemis, contre lesquels ils vous défendront, sont le royalisme et l'anarchie. La mission des soldats de la liberté est de repousser les attaques des agitateurs; ils la remplissent avec sagesse. C'est seulement sur des assassins armés contre la patrie qu'ils remporteront de nouveaux triomphes. Des malveillants veulent ravir au peuple la République dont il vient de sanctionner la constitution , ce dernier devoir de la Convention. »

Cette adresse était d'un style trop modéré et trop paternel pour plaire aux Montagnards et aux conventionnels irrités. — « Est-ce donner assez de preuves de mollesse? disaient les uns. » — « Qu'un acte de faiblesse, disaient les autres, ne détruise pas l'effet de tous vos actes d'énergie. Si les factieux et les royalistes se rassemblent et prennent les armes, rassemblez et armez les patriotes; il y a, dans le gouvernement ;, des hommes qui ont peur des terroristes plus que des royalistes. » — Les Jacobins n'obtenaient point la majorité quand leur langage devenait excessif; l'adresse fut adoptée.

Mais ils insistèrent pour qu'on armât les patriotes, ou plutôt qu'on sanctionnât la formation d'un bataillon dont ils préparaient le recrutement. — a Ne

souffrez plus, disait Bentabolle, qu'on les persécute sous le nom de terroristes et qu'on les écarte de leurs sections. Quand ils sauront que la Convention les protège, ils se réuniront autour d'elle pour la défendre. » — C'était précisément ce que craignaient les hommes raisonnables, qui ne voulaient pas exaspérer les sections, ni s'aliéner les honnêtes gens. Legendre, qui n'était suspect ni de royalisme ni de modération, venait de dire : — « Ne souffrez pas que la République soit défendue par des buveurs de sang. Ne confondez pas les patriotes avec les terroristes. Vos ennemis ne sont pas nombreux. Dans chaque section, une douzaine d'ambitieux ou de royalistes entourent le bureau et entraînent une douzaine de dupes. Les bons citoyens gémissent de leurs extravagances. »

Ce dénombrement était à peu près exact pour la plupart des sections; il y en avait même qui restaient dévouées aux opinions républicaines. La section des Quinze-Vingts du faubourg Saint-Antoine vint en assurer la Convention , et le président félicita ces hommes laborieux et de mœurs simples de leurs opinions républicaines.

Il y avait, sur les bancs destinés aux pétitionnaires, quelques hommes qui ne portaient pas à la République la même affection que les habitants du faubourg Saint-Antoine ; une rixe s'éleva. Un représentant avait entendu un individu dire : — « La Convention ne devrait pas se faire soutenir par une pareille canaille. »

Tallien et Rarras assurèrent qu'ils connaissaient cet homme pour un émigré : l'un disait que c'était un ancien officier du régiment de Bourgogne; l'autre, du régiment d Aquitaine. Quoi qu'il en fut, l'homme

fut arrêté. Ce fut pour Barras une occasion de renouveler ses plaintes contre la mollesse des comités, qui ne savaient point contraindre une poignée de chouans et de séditieux à courber la tête devant la loi.

— ■ « Je demande, ajouta ïalot, qu'il soit créé un conseil de guerre destiné à prononcer sur les chouans et les émigrés qui sont à Paris, et qu'ils soient fusillés au Palais -Royal. »

Tallien affirma qu'il existait une conspiration de chouans, de royalistes et d'agioteurs, qui excitaient les bons citoyens contre les représentants du peuple, et qui persécutaient les patriotes.

— « On prépare peut-être un massacre de vos amis; oui , de vos amis ! car les pétitionnaires qu'on vient d'insulter sont les vrais amis de la Convention. Être un des vainqueurs de la Bastille et du 10 août devient un titre de proscription. Eh bien ! ces hommes, dont les mains sont endurcies aux plus rudes travaux, vous observent et n'attendent qu'un mot de vous pour défendre la République. »

Toutefois, comme la proposition de Talot, applaudie par les tribunes publiques, n'avait nulle faveur dans la majorité, Tallien s'y opposa. — « Créer un conseil de guerre, une commission militaire, rappellerait les temps malheureux où des bourreaux siégeaient comme juges; où la République était inondée de sang; la commission militaire du 4 prairial n'a que trop longtemps existé. Le gouvernement saura atteindre les coupables au nom des lois existantes. »

Talot aurait dû se contenter de ces lois, puisqu'elles ordonnaient que les chouans, ou tous autres rebelles, seraient jugés parles tribunaux militaires.

Cette situation qu'aucune des mesures prises par le

FÊTE EN l'hONNEIR DES GIRONDINS. 325

gouvernement ne réussissait à changer; cette opinion parisienne, qui ne cédait point aux exhortations, qui se montrait insensible aux ménagements, avec laquelle on ne pouvait négocier, inspiraient à la Convention le désir d'arriver le plus tôt possible à l'installation des pouvoirs nouveaux, à la session d'un autre corps législatif. Le terme du 1 5 brumaire ' qu'elle avait fixé parut trop éloigné; un nouveau décret l'avança de dix jours, et abrégea les formalités et les délais qui avaient été indiqués pour la vérification des opérations électorales.

Cependant le péril devenait chaque jour plus menaçant. Le 1 1 vendémiaire ', la Convention était solennellement réunie pour célébrer, selon qu'elle l'avait décrété, l'anniversaire de la mort des vingt-deux Girondins. Thibaudeau demanda l'ajournement de la fête. — « ?Sous serons, disait-il, la risée de l'Europe, si, en de tels dangers, nous employons notre temps à des cérémonies. Nous nous occuperons des morts quand nous aurons sauvé les vivants, »

Tallien répondit : — « Hier, je voulais m'opposer à cette fête; mais, puisque tout est préparé, il serait indigne de la Convention de ne la point célébrer. Cette solennité retremperait nos âmes, s'il était nécessaire. .Je veux pleurer sur les mânes des Vergniaud , des Condorcet, des Camille Desmoulins. Tirons ensuite le glaive; les bataillons se formeront ici. C'est d'ici que nous partirons pour combattre la nouvelle horde de Charette. » — Tallien aurait pu pleurer aussi sur les mânes de Guadet et de Barbaroux qu'il avait en-

' f> novembre.

' 2 octobre.

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