ATTAQUE CONTRE LA SECTION LEPELLETIER
mencait à s'amasser aux abords de la section et dans la rue Vivienne. Un rassemblement de jeunes gens débouchait par le perron du Palais-Royal. Ainsi la troupe aurait eu à combattre en avant et en arrière. Le général Menou trouva la position mauvaise et ne voulut ni compromettre ses soldats, ni commencer la guerre civile dans les rues de Paris, avant d'avoir reçu de nouveaux ordres.
Il arrêta le mouvement commandé par Laporte. — « Je passerai mon sabre, dit -il, à travers le corps du premier qui sortira des rangs sans mon ordre. »
Puis il s'adressa au bataillon sectionnaire , l'engagea à se retirer et à laisser ses armes , promettant de faire aussi retirer les troupes. Cela sembla convenu et le général lit en effet sa retraite. Mais les hommes de la section Lepelletier auraient voulu se conformer à cette espèce de traité qu'ils ne l'auraient pu. Toutes les rues adjacentes s'étaient successivement remplies de gardes nationaux des autres sections accourus pour défendre leurs camarades. Il y avait peut-être vingt mille baïonnettes pressées autour de la rue Vivienne.
Pendant cette scène, la Convention était en permanence, attendant avec anxiété des nouvelles de ce qui se passait. Des bruits sinistres se répétaient dans les couloirs de la salle. — « INous sommes trahis, n disaiton. — Chénier sommait les comités de rendre compte de l'état de Paris. — « Sachons, disait-il, si les royalistes doivent enfin plier devant la volonté nationale. »
Delaunay monta à la tribune : — u Vos comités ont pris dans la journée toutes les mesures ]iour faire exé-
cuter vos décrets. La section Lepelletier est investie de toutes parts. »
Cela n'était déjà plus vrai; on cria au rapporteur : — • « C'est un mensonge! »
Il convint que les troupes s'étaient repliées; mais il ajouta qu'elles avaient reçu l'ordre de retourner.
— « Menou est un traître, » disaient les uns. — « Il est impossible d'imaginer, s'écriait Louvet, le langage de bassesse du ci-devant baron de Menou à la section Lepelletier. Je demande que les comités examinent sa conduite. »
Louvet proposait son arrestation; mais il conjurait la Convention d'accorder une confiance entière à ses comités.
A quatre heures et demie du matin, Merlin de Douai présenta un projet de décret. — <( Le général de brigade Barras est nommé commandant de la force armée de Paris et de l'intérieur. Delmas , Laporte et Goupilleau lui sont adjoints. Les autorités civiles et militaires sont tenues de lui obéir.
La séance fut suspendue.
La journée qui commençait devait décider du sort de la Convention. La victorieuse fermeté de la section Lepelletier avait élevé les espérances et le courage du parti de la Réaction, qui, pas plus à ce moment qu'à aucun autre, n'avait l'aspect chouan, ni royaliste. La générale fut battue pendant toute la nuit. Paris entier était sur pied. Les bataillons de la garde nationale étaient nombreux. Il eût mieux valu y choisir des hommes d'élite , décidés et intelligents, que de s'encombrer de masses qui donnaient plus d'embarras que de secours.
Tout se fit sans direction, sans plan, sans discipline.
L'imprévoyance de ceux qu'on nommait conspirateurs était si grande, qu'ils n'avaient pas même pensé à choisir un général; ce fut la section du Théâtre- Français qui désigna un officier général nommé Danican. Il avait fait la guerre de la Vendée; mais comme les représentants Levasseur et Francastel furent mal satisfaits de son penchant à la modération, ils le destituèrent. Carnot le sauva du tribunal révolutionnaire. Peu de temps avant le 13 vendémiaire, il commandait à Rouen et venait de donner sa démission en protestant contre les décrets, lorsqu'ils avaient été présentés au vote de l'armée. Dans la nuit du 12 au 13, la section du Théâtre-Français, qui devait être cernée en même temps que la section Lepelletier, avait appelé Danican au commandement de son bataillon. Il arriva à temps pour défendre le Pont-Neuf. Sans le moindre combat, grâce à sa fermeté et après avoir parlementé, il décida les colonnes républicaines à se retirer. Quoi qu'on en pût dire à la Convention, la troupe et la plupart des officiers n'étaient point portés de bonne volonté à tirer sur les citoyens, ni à faire la guerre des rues.
Ce fut donc seulement le 13 au matin que le comité central, réuni à la section Lepelletier, nomma Danican général des sections.
Son avis fut de rester sur la défensive, et de combattre dans chaque quartier les colonnes que la Convention y enverrait. On n'a\ait ni canons, ni munitions, ni même de vivres. Les succès de la veille auraient dû enseigner que c'était la marche la plus raisonnable; ils avaient, au contraire, inspiré une
présomptueuse témérité. On n'écouta point Danican , tant on se flattait que les soldats ne tireraient pas sur leurs concitoyens. Ainsi le général qu'on venait de choisir commença par inspirer quelque méfiance , ce qui n'ajoutait point à son autorité, déjà si incomplète. De son propre aveu, il était fort mal résolu et n'avait pas bonne espérance. Peut-être n'était- il pas habile ; mais assurément il n'avait pas le courage de la décision '.
Cette nuit fut employée pour la défense de la Convention mieux que pour l'attaque dont les sections formaient le projet. Menou fut mis en arrestation ; trois des généraux qui servaient sous ses ordres furent destitués : Barras se constitua, de fait comme de droit, général en chef. Mais il n'avait nulle expérience ni de la guerre ni du commandement. Il retrouva dans les bureaux du comité de salut public un général dont il avait pu reconnaître le talent et le caractère au siège de Toulon. Le général Bonaparte, lorsqu'il était venu à Paris réclamer contre la privation de son grade , n'avait trouvé ni protection ni souvenir dans Ban as ou Fréron. Ce n'étaient pas eux qui l'avaient défendu contre Aubry; ce n'étaient pas eux qui avaient conçu de lui une grande idée. Pontécoulant, puis Le Tourneur de la Manche lui avaient accordé toute leur confiance , et il était devenu spécialement chargé de diriger les opérations de l'armée d'Italie. Ainsi , il avait été, d'abord sans titre officiel, ensuite comme attaché au bureau militaire , placé sous les ordres du comité de salut public.
Lorsque le général Hoche fut appelé à remplacer
* Mémoires de Danican.
Canclaux dans le commandement de l'armée des côtes de l'Ouest, le comité lui donna pour commandant de l'artillerie le général de brigade Bonaparte'. 11 refusa, mais non point parce qu'on l'envoyait comme général d'infanterie; cette offre avait été repoussée par lui depuis longtemps, à l'époque où Aubry gouvernait les bureaux de la guerre. Il est probable que le général Bonaparte avait le désir et la volonté de retourner à l'armée d'Italie; toutes ses vues étaient tournées de ce côté.
Le comité s'irrita d'abord , et, par un arrêté, « raya de la liste des officiers généraux le général Bonaparte, attendu son refus de se rendre au poste qui lui était
assigne % »
Le mécontentement du comité de salut public ne dura pas longtemps. On voit, par une lettre du 17 fructidor du général Hoche, que le comité de salut public avait appelé près de lui le général Bonaparte; en conséquence un autre officier général fut désigné pour commander l'artillerie dans l'armée de l'Ouest.
Barras trouva donc le général Bonaparte dans le bureau topographique \ Il se souvint alors du jeune officier d'artillerie et de ce qu'il lui avait vu faire à Toulon. Il le chargea de donner les ordres nécessaires pour presser l'arrivée des troupes et de déter-
• Lettre de Hoche.
^ Mémoires de Bourrienne, an iv, 29 fructidor,; cette date est évidemment inexacte, ce doit^être : an m.
' Mémoires de M. Fain : L'heure à laquelle le général Bonaparte futofiiciellement nommé commandant en second est indiquée différemment dans la plupart des documents. — Les Mémoires écrits par M. do Montholon disent qu'au milieu d'une séance de la Convention, où Napoléon était présent, il arrangea, avec quelques représentants, (|we Barras serait général en chef et lui commandant en second. — La note
miner les postes où elles seraient placées pour la défense de la Convention. Tout se traitait avec une telle confusion, avec une telle précipitation, que Barras ne pouvait pas expliquer quelle était la situation et où serait le danger.
Menou venait d'être arrêté, et il était détenu dans une des salles du comité. Le général Bonaparte avait trop de sens pour croire qu'un général, plein de bravoure et de loyauté, eût trahi son devoir ou manqué de courage. Sans s'occuper des méfiances jacobines, il alla trouver Menou et se régla d'après les informations qu'il en reçut.
A ce moment la Convention n'était gardée que par cinq ou six mille hommes de toutes armes qui bivouaquaient dans la cour et dans le jardin ou qui dormaient dans les salles; encore fallait -il comprendre dans ce nombre les gardiens de la Convention, la légion de police et le bataillon des patriotes \
L'artillerie de position était encore au camp des Sa- *blons, gardée seulement par cent cinquante hommes. Le reste était à Marly. Le dépôt de Meudon était sans aucune garde. Il n'y avait aux Feuillants que quelques pièces de quatre sans canonniers, et seulement quatrevingt mille cartouches. Les magasins de vivres étaient disséminés dans Paris.
Dans plusieurs sections , on battait la générale ;
autographe imprimée dans les Mémoires de Bourrieniie dit qu'il fut appelé à cinq heures du malin. M. Fyin , témoin oculaire, dit que le général Bonaparte avait pendant toute la nuit expédié des ordres au nom de Barras. L'auteur de celte histoire a entendu raconter au général Junot que le matin du -13, le général Bonaparte ne savait pas encore sa nomination de commandant en second.
' Note du général Bonaparte imprimée dans les Mémoires de Bourrienne.
celle du Théâtre-Français avait des postes au Pont- Neuf qu'elle avait barricadé.
L'artillerie des Sablons fut conduite aux Tuileries. On fit chercher, dans la gendarmerie et parmi les patriotes, les hommes qui avaient servi dans l'artillerie. On évacua l'artillerie de Marly sur Meudon, où l'on établit un atelier pour fabriquer des cartouches. On assura la subsistance de l'armée et de la Convention pour plusieurs jours.
Des canons furent placés aux Feuillants* afin de battre la rue Saint-Honoré; des pièces de huit, aux débouchés des rues qui conduisaient de la rue Saint- Honoré vers les Tuileries; trois obusiers, au Carousel - pour incendier les maisons d'où l'on tirait sur la Convention.
Le général Bonaparte n'avait encore transmis que des ordres donnés au nom de Barras ; il rentra chez lui, tard dans la nuit. Il demeurait alors rue Vivienne avec Junot, son fidèie aide de camp, qui ne l'avait pas quitté depuis Toulon ; dès le matin , ils sortirent pour se rendre aux Tuileries; chemin faisant, le général Bonaparte regardait les préparatifs des sections; leurs colonnes qui débouchaient de toutes les rues autour du Palais-Iloyal ; les positions qu'elles occupaient; il prenait en pitié tant d'impéritie, tant de présomption dans les projets, tant de lenteur dans l'exécution; il disait comment il aurait fallu s'y prendre pour s'emparer de la Convention, ce qui, selon lui, eût été très-facile.
' Au coin de la rue Caslit;;lione.
* Cette place était alors beaucoup moins étendue qu'elle ne l'a été depuis.
A peine entrait-il dans le jardin par la terrasse du château, que Barras, qui le cherchait, l'emmena au comité, où il fut reconnu commandant en second de l'armée de Paris. Ils allèrent ensemble visiter tous les postes. Le général Bonaparte s'occupa surtout de placer les batteries au débouché des rues et en face des ponts.
L'intention évidente de la majorité de l'Assemblée et des comités était de ne point engager le combat et d'attendre l'attaque des sections , en se préparant à la repousser avec vigueur de manière à ne point laisser de doute sur le succès. La matinée se passa ainsi. Les bataillons sectionnaires s'avancèrent sans trouver de résistance, s'établirent à Saint-Roch , et suivirent la rue Saint-Honoré jusqu'à l'hutel de Noailles^, qu'ils occupèrent aussi. Là, et sous les galeries du Théâtre-Français au Palais-Royal , étaient leurs principaux postes j ils s'avançaient même, par la rue de l'Échelle, jusqu'à une place qu'on appelait alors le Petit-Carousel. Les avant-postes parisiens essayaient de parlementer avec les officiers de la ligne, qui ne consentaient à aucune conversation.
Cependant le général Daniean et les gens raisonnables n'avaient pas plus que la majorité de la Convention l'envie de commencer la guerre civile. Les Tuileries étaient maintenant bien gardées; des batteries enfilaient toutes les rues. Si les sections avaient eu des chances de succès la veille au soir et pendant la nuit, le moment était passé. Daniean écrivit donc au comité de salut public que les Parisiens avaient
' La rue d'Alger a été ouverte sur remplacement de l'hôtel de Noailles.
pris les armes uniquement contre les Terroristes, dont la Convention venait de s'entourer; que s'ils étaient rassurés contre la menace d'être livrés aux Jacobins et aux massacreurs, ils rentreraient dans l'ordre : — ^ « Je prie, je conjure, disait-il, les comités, au nom de la patrie et de l'humanité, d'épargner le sang français; de mon côté je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter l'horreur d'une guerre civile; si elle a lieu, vous en serez responsables envers la France et aux yeux de la postérité. »
Cette proposition donna aux modérés de la Convention quelque espoir d'empêcher de si grands malheurs. — « Tout ce qui préviendra l'effusion du sang sera honorable, disaient-ils; il ne s'agit pas de donner satisfaction complète aux sections; mais il y a peutêtre des concessions qu'on pourrait faire; les esprits sont exaspérés, nous devons les calmer. » — Tallien, Louvet, Sieyès, Dubois-Crancé s'opposaient à toute négociation; mais ils n'avaient point la majorité dans cette réunion des comités, qui se composait de quarante députés présidés par Cambacérès. On convint qu'une nouvelle proclamation instruirait les Parisiens des motifs qui avaient déterminé la Convention à armer plusieurs citoyens lorsqu'ils étaient venus s'offrir pour la défendre. « Si de mauvais citoyens se sont glissés parmi eux , on les fera sortir et l'on accueillera les réclamations. »
Ce projet d'adresse fut porté à l'Assemblée, où il fut accueilli par des murmures. En ce moment la majorité croyait la Convention menacée et ne ^oulait pas qu'on perdît des moments précieux pour repousser la sédition. Barras et le général Bonaparte avaient fait porter des fusils et des gibernes dans
les pièces attenant à la salle, pour armer les représentants; ils attendaient à chacpie moment l'invitation de se défendre en personne contre les insurgés.
Lanjuinais osa parler contre la proposition de rejeter l'adresse. — « On n'aurait pas dû, disait-il, rapporter avec tant de précipitation le décret qui avait ordonné le désarmement des Terroristes. » — Des murmures l'interrrompirent. D'autres ne furent pas mieux écoutés que lui, lorsqu'ils parlèrent des assassins et des brigands enrôlés comme patriotes de 89.
Chénier s'étonna qu'on eût écouté les demandes des sections en révolte. « — Aucune transaction n'est possible. 11 n'y a point d'autre honneur pour la Convention que la victoire ou la mort. Quand elle aura vaincu elle saura distinguer les hommes égarés d'avec les coupables. S'il y a des assassins, ils sont parmi les révoltés. »
— ((Mais c'est la guerre civile! s'écria Lanjuinais. — ((C'est toi qui fais la guerre civile « lui disaient quelques représentants. — Il voulut monter à la tribune. De toutes parts on criait : (( A bas ! » On ne le laissa point parler.
11 était quatre heures après midi. On entendit crier aux armes. Les militaires et les citoyens armés qui étaient dans les salles allèrent se ranger en bataille.
— « En séance! à vos places! >> dit le président. Plusieurs représentants sortirent pour se mêler aux bataillons. Les autres se placèrent sur leurs bancs dans un profond silence et une solennelle attente. Bientôt on entendit le bruit de la fusillade et du canon qui semblaient rapprochés de la salle.
— (c Que tous les représentants du peuple, restent à
JOLP.NÉE DL 13 VENDÉMlAlRi:. 351
leur place ! Recevons la mort avec Taudace qui appartient aux amis de la liberté et aux fondateurs de la République. )) Ainsi parlait Legendre. — Leur courage était mêlé d'effroi, mais leur contenance restait calme et ferme , quoique triste. Quelques-iins sortaient le sabre à la main, pour aller se joindre aux combattants.
Le canon et la fusillade qu'on avait d'abord entendus du coté de la cour du Manège, semblaient maintenant arriver du Petit-Carousel sous les fenêtres du Comité de sûreté générale- Une voix à l'extrémité de la salle, appela les membres de la Convention qui étaient médecins ou chirurgiens pour panser les blessés. Baraillon et quelquesautres se rendirent sur-le-champ à ce devoir. Un grand nombre de femmes de représentants, qui assistaient à la séance, allèrent offrir leurs charitables soins. Madame Tallien ne fut pas la moins empressée. Peu de moments après, on commença à dire que les rebelles étaient repousses. Un drapeau, qui venait de leur être enlevé, fut présenté à la Convention.
Enfin, vers sept heures du soir, à la nuit tombante, Merlin de Douai monta à la tribune; sa voix était émue et presque éteinte : — « Je viens vous annoncer le succès des défenseurs de la République contre les révoltés. Ce n'est pas sans douleur que je vous en parle, puisqu'il a coûté du sang français. » — Alors il raconta que plusieurs rebelles s'étaient avancés vers le poste du Comité de sûreté générale, pour parlementer et en criant : « Vive la République! Vive la Convention! » et qu'au même instant, j)ar une infâme trahison, le feu avait commencé.
Soit que Merlin fût mal iulormé, soit qu'il jugeât
à propos d'imputer la première attaque aux rebelles, les autres récits ne reproduisirent pas cette circonstance.
Les premiers coups de fusil avaient été tirés des fenêtres d'une maison de la rue Saint-Honoré située entre la rue du Dauphin et l'hôtel de Noailles. Par qui fut donné le premier signal du combat ? C'est ce qui n'a jamais été su avec certitude. Chaque parti a imputé cette malheureuse initiative au parti contraire. Le désir impatient de voir commencer le combat qu'avaient montré les zélateurs de la République révolutionnaire, Chénier, Louvet, Dubois-Crancé, Barras surtout ; leur opposition passionnée aux négociations que les comités voulaient essayer autorisèrent les soupçons qui se portèrent sur eux. M. Thibaudeau, sans doute bien informé, a écrit: — « Ces coups de fusil eurent pour but de faire cesser l'irrésolution des comités et d'empêcher qu'ils consentissent à quelque transaction qui aurait évidemment amené le triomphe des sections. Le général Bonaparte laissa même croire que c'était lui qui avait fait tirer. » — M. Lacretelle raconte que le premier coup de fusil fut tiré par Dubois-Crancé. — M. Real, qui écrivit un récit du Î3 vendémiaire sous la dictée de Barras et de Tallien, dit emphatiquement : « Génie de la liberté, tu veillais encore pendant que le gouvernement délibérait ! »
La bataille se trouva tout aussitôt engagée sur beaucoup de points à la fois. Déjà, sans combat, le bataillon Lepelletier commandé par un ancien garde du corps nommé Lafond avait soit en parlementant, soit par son évidente supériorité de nombre, fait évacuer le Pont-Neuf où commandait le général Carteaux. Les
deux quais et le jardin de l'Infante étaient occupés par les sectionnaires.
Le combat le plus vif et qui décida la journée se passa près de la Convention. Les rebelles postés à l'hùtel de Xoailles et dans presque toutes les "maisons de la rue Saint-Honoré tiraient par les fenêtres ; les balles atteignaient les troupes rangées dans la cour du Manège et sur la terrasse du château. Le poste important des sections dans ce quartier, c'était Saint-Rocb. Comme la rue du Dauphin, alors beaucoup plus étroite que maintenant, n'est point en face de l'église , la batterie de l'armée conventionnelle ne portait que sur l'extrémité du perron. Quand elle avait fait son feu, les sectionnaires descendant les marches, fusillaient les canonniers et les colonnes qui débouchaient de la rue du Dauphin; ainsi plusieurs attaques furent repoussées. Sur ce point où combattit très-vaillamment le bataillon des patriotes, ils perdirent un assez G;rand nombre des leurs. Le s^énérai Berruyer qui les commandait eut un cheval tué sous lui.
Mais lorsque la nouvelle arriva que la colonne de Lafond avait été dispersée par les batteries du pont Royal où elle avait voulu arriver par le quai Voltaire, et que les attaques tentées par les rues Saint-Nicaise et de l'Échelle sur le Carrousel étaient repoussées, le nombre des défenseurs de Saint-Roch diminua. L'espoir ne soutenait plus les courages. 11 n'y avait là que des combattants volontaires sans chefs et sans discipline. Le combat de la rue du Dauphin n'était plus soutenabh;, et la rue Saint-Honoré resta au pouvoir des républicains.
Ce fut à ce moment que Merlin de Douai vint an- VI. 23
noncer à la Convention qu'elle était sauvée et victorieuse.
Cependant on combattait encore ; deux postes opposèrent une derrière résistance; on fut obligé de canonner le Théâtre-Français du Palais-Royal dont les colonnes furent coupées ou entamées par les boulets. En face de la rue du Coq où était jadis la barrière des Sergents quelques hommes des sections, grâce à l'obscurité de la nuit, firent croire pendant quelques moments qu'il était nécessaire d'amener l'artillerie pour les déloger.
A neuf heures et demie, Barras vint annoncer que tout était terminé. — « Les meilleurs postes sont en notre pouvoir , et si ce qui reste de ces misérables ne se rend pas à l'instant, ils éprouveront bientôt le sort de ceux qui ont déjà succombé. »
Les tribunes publiques voulurent applaudir. L'Assemblée fut unanime pour réprimer cette joie que ne devait pas admettre la victoire dans une guerre civile.
— c( Si ce jour est heureux pour la République, c'est un jour de deuil pour l'humanité. »
J. Debry proposa l'insertion du rapport de Barras au Bulletin. Thibaudeau demanda l'ajournement.
— (( La Convention doit à la France un compte authentique, non-seulement de cette journée mais de celles qui la suivront. » — Il indiquait ainsi les craintes que lui inspiraient les triomphateurs et laissait prévoir la résistance qu'il comptait leur opposer.
Louvet proposa une adresse aux Français. C'était le récit de la lutte des sections contre l'assemblée et de la bataille sanglante qui venait de la terminer. 11 répétait ce qu'il avait dit si souvent depuis deux mois ; cette rébellion était un complot royaliste , un combat
SÉANCE DU 14 VENDÉMIAIKE. 355
des vainqueurs de Fleurus contre les satellites de Louis XVIII. Il le croyait sans doute, tant était passionnée son aversion contre Tancien régime, tant était crédule sa peur de le voir revenir ; mais; en vrai Girondin, il voulait rassurer l'opinion contre le retour de la Terreur. — « Non, jamais l'affreux régime de Robespierre ne pèsera sur notre patrie j qui donc aurait plus d'intérêt à le combattre que nous , si longtemps ses victimes ; que nous , ses vainqueurs? »
Les Montagnards comptaient bien ne pas user de la victoire avec tant de mansuétude; dans la séance du lendemain matin , quand on apprit que toutes les sections se soumettaient, que tous les rassemblements étaient dissipés , que la tranquillité était complètement rétablie à Paris, alors éclata leur ardeur de vengeance. Barras arriva triomphant : — (f Le souverain de la section Lepelletier n'existe plus. Les lâches n'ont pas même voulu nous attendre. »
— (( 11 faut livrer au glaive des lois les chefs de la révolte, » disait Talot.
— « Un dix-août royaliste était préparé contre la Convention ; la section Lepelletier était le quartier général de la Vendée, » ajoutait Quirot. Toutefois il promettait grâce aux citoyens qui n'avaient été qu'égarés.
La proclamation de Louvet n'était plus suffisante pour tant de colère; Chénier en fit voter une autre, où il n'y avait plus une parole contre les terroristes. — Il fut décrété que le bataillon sacré avait bien mérilé de la patrie pour avoir vaincu les royalistes; une loi pénale fut portée contre les présidents ou secrétaires
des assemblées électorales qui signeraient des procèsverbaux contraires aux décrets des 5 et 1 3 fructidor ; c'est-à-dire qui constateraient une élection où les deux tiers des élus ne seraient pas des Conventionnels. Tel était en effet, avant la journée du 13, le projet des électeurs de Paris.
Cependant on arrêtait en foule les hommes inculpés d'avoir pris part à la rébellion , et on les amenait au comité de sûreté générale; là, après un examen sommaire, soit un membre du comité, soit même les employés du bureau les mettaient en liberté, ou ordonnaient qu'ils seraient détenus comme suspects. On demanda qu'aucune mise en liberté ne fût accordée avant vingt- quatre heures, afin d'avoir le temps de prendre des informations ; puis on alla plus loin : il fallait les mettre tous en lieu de sûreté.
Un représentant, nommé Pérard , Montagnard zélé, crut le moment favorable pour en revenir au régime dont la seule appréhension avait été le véritable motif de la révolte.
— « Le canon de la Bastille a de nouveau retenti , dit-il, il faut que la victoire soit utile; il faut que l'exemple soit marquant; il faut que tout ce qui a
combattu les patriotes soit puni Décrétez que les
comités de salut public et de sûreté générale nommeront une commission de trois membres, qui vous ■ proposeront, séance tenante, des mesures relatives au passé et au présent. »
Les tribunes publiques étaient, comme de coutume, composées de Jacobins; la motion de Pérard fut trèsapplaudie. Les murmures furent presque unanimes parmi l'assemblée.
Chénier s'opposa fortement à une telle proposition;
elle fut écartée, mais il fut décrété que toute mise en liberté serait suspendue. Il y avait beaucoup de méfiance contre les bureaux, même ceux des comités; on disait que leur opinion était peu favorable à la Convention.
Alors s'éleva un vif débat, qui allait se reproduire sur toutes les questions : il s'agissait de savoir si la victoire du 13 vendémiaire, comme toutes les victoires révolutionnaires, amènerait une complète réaction. Une loi , qui n'avait pas un mois de date, avait prescrit conformément aux règles judiciaires les formalités à remplir pour prononcer la mise en liberté des individus arrêtés, soit comme ayant commis des actes criminels pendant la Terreur, soit comme ayant pris part aux séditions jacobines. Les Montagnards demandèrent qu'on fît disparaître les difficultés qui retardaient la libération « des patriotes purs, incarcérés par les ennemis de la Révolutiori. »
A ce vœu s'ajoutaient des dénonciations contre les autorités constituées qui enfermaient les patriotes et laissaient se promener libres et audacieux , les royalistes, les émigrés, les assassins du Midi. Thibaudeau demanda la parole : — « La victoire que vient de remporter la Convention n'est pas l'œuvre d'un parti, mais le triomphe de la Convention entière. Rien n'est plus funeste que de marcher de réaction en réaction — Le terme approche où la Constitution va faire taire tous les partis et mettj-e un terme au gouvernement arbitraire et absolu. J'espère que personne ne sera assez osé pour vouloir s'en ressaisir pendant le peu de temps qu'il doit durer encore.
« Sans cloute, on abuse du mot terrorisme, mais il ne faut pas dire qu'il n'ait jamais existé, ce système désastreux pour la République, déshonorant pour la Révolution. Restons dans un juste milieu : Voulezvous ouvrir les prisons à tout le monde ? — Non , non ! cria-t-on de toutes parts. — Eh bien! prenons les moyens de discerner les innocents d'avec les coquins. »
Thibaudeau , en disant franchement le fond de la question, força les Montagnards à ne garder nulle dissimulation.
Garrau disait ; — « Ceux qui s'opposent aujourd'hui à ce que nous proposons auraient dû après le 9 thermidor s'opposer à la mise en liberté de tous les aristocrates.... Il est bien étonnant quand nous venons d'abattre le royalisme qu'on vienne nous parler de terrorisme. Oui, il y avait de la Terreur sous Robespierre. Elle pesait sur les patriotes, mais aussi sur les royalistes. Après thermidor elle n'a pesé que sur les patriotes. »
Colombel ajoutait : — « Il est temps que le patriotisme renaisse de ses cendres. J'invite la Convention à reprendre son énergie. Les comités après le 9 thermidor ont délivré cent mille aristocrates, dont les neuf dixièmes auraient du rester en prison, et aujourd'hui vous ne voulez pas mettre en liberté des hommes, dont le zèle exaspéré était rendu légitime par les circonstances. »
La proposition fut renvoyée au comité de législation : c'était un moyen sinon de refus, du moins de délai.
Après les détenus on en vint aux conventionnels ou aux autres prévenus, mis en accusation par des décrets de l'Assemblée. Pons de Verdun s'adressant au
parti modéré, lui disait : — « Vous tournez dans un cercle d'idées obscures ou fausses, il faut toujours en revenir au point central où sont les patriotes. »
Ainsi, à la veille de sa fin, la (lonventionse trouvait encore telle qu'on l'avait vue pendant sa longue session, partagée entre deux factions qui se disputaient le pouvoir; celle qui en avait usé, avant le 9 thermidor, pour exercer une tyrannie atroce le réclamait comme sa propriété.
Merlin de Douai , dans un long récit des circonstances qui avaient précédé et accompagné la rébellion vaincue, sembla se proposer, non pas de calmer les esprits, mais d'établir que le gouvernement avait dû agir avec énergie contre les sections, et qu'il avait été contraint au combat. Ainsi il parla des royalistes effrénés, des émigrés rentrés et des prêtres réfractaires qui, par l'audace de leur scélératesse, avaient acquis un ascendant irrésistible sur les assemblées primaires : ce qui était notoirement faux. Il justifia l'enrôlement des patriotes, cause principale de la prise d'armes des sections et dont le scandale avait été si grand qu'un des griefs contre le général 3Ienou était d'avoir déclaré : — « Je ne veux ni sous mes ordres, ni dans mon armée ce tas de scélérats et d'assassins que vous appelez des patriotes de 89. »
^lerlin s'attacha surtout à prouver que les premiers coups de fusil avaient été tirés par les rebelles; il affirma de nouveau que, sous prétexte de parlementer, on avait traîtreusement attaqué le poste du comité de sûreté générale, tandis qu'à la connaissance de tous le feu avait commencé dans la rue Saiut-Honoré; il insista beaucoup aussi sur l'humanité dont les soldats •le la liberté avaient fait preuve dès que la victoire