‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 59 sur 81 · ARRESTATION DE ROVÈRE ET DE SALADIN · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE ROVÈRE ET DE SALADIN

modéré remportât ainsi une victoire complète. En refusant de s'associer à l'attaque de Tallien contre des hommes entourés de l'estime publique et considérables dans l'assemblée, ils ne profitèrent pas moins de cette occasion pour satisfaire leur aversion et leur rancune contre les représentants qui s'étaient le plus compromis dans la réaction; il fut question de Rovère, de Saladin, d'Aubry et de quelques autres.

Mais nulle décision ne pouvait être prise contre eux en comité secret. Le lendemain Legendre rapporta en séance publique ce qui s'y était passé. En rendant hommage à Lanjuinais et à ses amis, il leur reprocha d'avoir mérité les éloges des factieux; mais il demanda que la conduite de Rovère fût examinée et jugée dans un débat public. Lui-même commença une sorte d'accusation.

Louvet avait préparé une longue dénonciation; par habitude il donnait toujours à ses soupçons une forme romanesque; il enchaînait tous les événements dans une série de manœuvres secrètes et continues : il n'y avait pas une circonstance qui n'eût été amenée par quelque combinaison cou])able des hommes ou du parti qu'il avait pris en haine ou en méfiance. Ce lui fut donc une occasion de recommencer la per pétuelle histoire de la conspiration de l'étranger. 11 la reprit depuis l'origine de la Révolution. C'était pour lui la cause première et universelle; il attribuait, entre autres crimes, le 31 mai aux royalistes et au cabinet anglais.

La dénonciation de Louvet n'était pas plus fondée que la dénonciation de Tallien, mais il .prononçait des noms moins honorables et plus eu butte aux aversions des révolutionnaires.

Rovère, qui descendait, disait- il, d'une branche de l'illustre maison du Comtat d'où était sorti le pape Jules II, avait été un des principaux auteurs de la révolution d'Avignon. Défenseur, sinon complice ' des massacreurs de la Glacière, partisan fougueux de la Terreur, il s'était mis après le 9 thermidor au premier rang de la Réaction. Membre du comité de sûreté générale, il avait poursuivi sans discernement et à outrance les révolutionnaires et protégé les sanguinaires réacteurs du Midi.

Saladin était aussi compris dans la dénonciation de Louvet. Il avait, comme rapporteur, proposé l'accusation des membres de l'ancien comité du salut public et les Jacobins lui en gardaient rancune; mais le principal grief était une brochure publiée contre les décrets des 5 et 13 fructidor; elle lui avait valu la faveur hautement proclamée des sections.

Ni l'un ni l'autre ne trouva de défenseurs. Leur arrestation fut décrétée. Thibaudeau remarqua seulement que l'assemblée électorale de Paris venait de nommer Saladin député au corps législatif.

Cette nouvelle preuve de la popularité de Saladin dans l'opinion parisienne était un motif de plus pour le poursuivre avec acharnement. L'exaltation des Montagnards et des thermidoriens , plus modérément ressentie par les républicains honnêtes , avait pour principale cause les nouvelles qui arrivaient des assemblées électorales. Partout la faveur populaire se portait avec empressement vers les modérés, vers ces représentants que les vainqueurs du 13 vendémiaire voulaient faire passer pour royalistes. Le nouveau tiers allait sans doute être élu dans le même

sens. Peut-être les révolutionnaires, et ce qui eût été grave, les votants de la mort du roi étaient-ils menacés de ne pas avoir la majorité dans le nouveau corps législatif. Si, par suite, les membr-es du Directoire exécutif étaient choisis hors de cette faction, que deviendrait-elle, dès que le pouvoir et la force ne seraient plus entre ses mains ? Tout ce qu'elle avait obtenu de la Convention depuis quatre mois : la constitution du pouvoir exécutif; la faculté d'en choisir les membres pour cette fois et par exception, parmi le corps législatif; la réélection de cinq cents conventionnels ; et enfin le canon de vendémiaire : toutes ces précautions prises, pour rester les maîtres du pays et se prévaloir du passé au lieu d'avoir à s'en inquiéter, pouvaient donc se trouver vaines et insuffisantes.

Dès lors il ne fut plus question que de ce danger. Dès le lendemain, quelques citoyens d'une section vinrent rappeler qu'elle avait protesté contre les opérations électorales, parce que l'assemblée primaire avait exclu des individus qui avaient droit de voter.

— « Les chefs de la conspiration sont dans le corps électoral, disaient les Montagnards. Son bureau est peut-être en correspondance avec le comité contrerévolutionnaire de Baie ; les pièces lues hier le prouvent. Si vous maintenez le collège électoral de Paris, vous aurez des députés qui protégeront les compagnies de Jésus. »

Cette prétention révolutionnaire ne fut pas accueillie favorablement. Daunou qui était devenu l'organe habituel de la commission des onze et pour ainsi dire le représentant de la Constitution, répondit: —

— « Si un acte illégal d'une assemblée primaire pouvait annuler le corps électoral, le gouvernement représentatif serait impossible. Combien ne serait-il pas inconvenant de casser aujourd'hui un corps électoral que la Convention a laissé s'assembler sous ses yeux et qui a commencé ses opérations ! Si parmi les électeurs se trouvent des conspirateurs , nous savons qu'ils n'oseront pas se présenter. D'ailleurs ce serait au comité de sûreté générale à exercer des poursuites contre eux. »

Daunou ne craignit pas de montrer qu'il connaissait le véritable but de cette proposition. — « Cette mesure retarderait la réunion du corps législatif et l'établissement du régime constitutionnel. Il faut le dire : si la Constitution ne doit pas être mise en activité le 5 brumaire, la patrie sera chaque jour dans un danger imminent. »

On passa à l'ordre du jour , mais évidemment, l'institution provisoire d'une dictature et l'ajournement de la Constitution étaient dans la pensée des thermidoriens redevenus Montagnards. Il leur fallait donc faire un grand bruit des périls de la situation, des complots royalistes , des projets de contre-révolution, et en produire comme preuve l'animosité du public de Paris contre la Convention.

Ils firent lire en séance publique toute la correspondance de Lemaître, espérant en tirer parti. La lecture acheva de montrer que cet agent n'était rien de plus qu'un observateur sans discernement et un curieux mal informé. On entendit le nom d'une foule de représentants de toute opinion complètement inconnus à l'homme qui, sur des ouï-dire ou par conjecture , les avait inscrits dans ses notes. Le Mo-

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niteur résuma en deux lignes toute cette communication.

u 11 nous a été impossible de rien recueillir de ces pièces, qui n'ont pas de suite, qui ne présentent aucun sens, et qui le plus souvent ne sont que des informations prises sur des événements accomplis. »

Quelques conventionnels s'indignèrent d'avoir été mentionnés par ce conspirateur; d'autres témoignèrent tout leur dédain. Un des hommes les plus actifs dans les projets de la Montagne, Roux (de la Haute- Marne), persista à parler de l'horrible conspiration et de la nécessité imposée à la Convention de porter la plus grande attention dans l'examen de cette affaire. 11 rappelait que Barras, alors le chef de ce mouvement révolutionnaire, avait dit : — « Les royalistes n'ont pas perdu tout espoir et pourraient bien renouer leurs complots. » — Ainsi se continuait la lutte confuse des partis qui divisaient la Convention et qui, vovant approcher une situation nouvelle, un autre établissement politique, voulaient s'en emparer soit pour exercer la domination, soit pour y trouver des garanties personnelles.

Le manifeste de ces révolutionnaires excessifs, fut longuement prononcé par Louchet , celui qui après le 9 thermidor avait si hautement témoigné les regrets que lui inspirait le règne de la Terreur. Après avoir exposé tous les malheurs dus à la Réaction et les forfaits des royalistes révélés par la correspondance de Lemaître, « cet agent si habile et si pénétrant, » l'orateur déroula une série de propositions : le rétablissement du maximum; la peine de mort actuellement, et ])lus tai'd, la déportation conti'c les

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