COMMISSION DES CINQ
conversation, blâmé vivement la formation du bataillon des patriotes.
Menon était déjà en arrestation ; on décréta son accusation avec ordre au conseil de guerre de le juger dans les vingt-quatre heures. Personne n'eût osé dire qu'il n'était point coupable d'une infâme trahison. Ses accusateurs croyaient l'envoyer à la mort.
La Convention était dans cette disposition de timide docilité où elle ne savait pas résister à une dénonciation. L'ardeur de la Montagne était si allumée, que Pontécoulant eut à se défendre; un nom pareil au sien se trouvait dans les papiers de Lemaître. Tallien et d'autres, qui avaient été ses collègues au comité de salut public, s'empressèrent de repousser cette absurde inculpation; ils attestèrent qu'il avait été d'avis de passer le Rhin et pressé les préparatifs de cette opération; car, avoir présenté des objections contre ce plan de campagne était devenu un motif de soupçon depuis qu'il n'avait pas réussi.
Le triomphe de Tallien et de la Montagne semblait donc complet, la Convention était subjuguée; prête à accepter sans résistance des mesures qu'elle détestait. Sans être menacée comme au 31 mai , elle se croyait hors d'état de résister : la peur l'avait saisie.
Le lendemain , 1" brumaire \ on s'attendait au rapport de la commission des cinq. Les Montagnards disaient publiquement qu'elle allait proposer l'annulation des élections et l'ajournement de la constitution. .
On discutait, ou plutôt on entendait la lecture d'un projet de code pénal ; Cavaignac demanda qu'elle
' 23 octobre.
DISCOURS DE thibaudeau. 391
fût interrompue pour entendre une pétition contre les opérations du corps électoral de Cahors. Des voix de la gauche criaient : « Appuyé ! m un murmure sourd s'élevait des autres bancs ; Cavaignac déclara qu'il présentait la pétition, mais ne la soutenait point.
Tliibaudeau demanda pourquoi on interrompait ainsi les travaux de l'Assemblée. — « Le droit de pétition permet-il donc à chaque individu de venir incessamment nous entretenir de tout ce qui lui passe par la tête? D'ailleurs la Convention a-t-elle- pouvoir déjuger les opérations des assemblées électorales ? Ce serait un attentat à la constitution. Je sais bien que ce ne serait pas le premier, mais je proteste que je périrai plutôt que de la laisser détruire, w — Le signal du courage était donné; toute la droite s'écria : — « Oui, tous! plutôt périr! »
Les Montagnards virent que le combat allait commencer; un des crieurs les plus habituels, Frecine représentant de Loir-et-Cher demanda la parole. — « Je veux répondre à ce conspirateur, » dit-il.
De toutes parts on demanda le rappel à l'ordre ; on raconta les regrets que Frecine avait donnés à Robespierre. Le parti modéré se relevait de son abattement. Pénières s'écriait: — « 11 faut que la Constitution soit exécutée ou qu'on nous assassine. »
Thibaudeau prit la parole. — « Oui, je dénoncerai à la nation la nouvelle tyrannie qu'on lui prépare. En vain créera-t-on des dictateurs; je me dévoue à leur proscription ; je brave leurs poignards. Je serai la barre de for contre laquelle viendront se briser leurs complots. »
Chacune de ses paroles était appuyée par l'approbation d'une majorité évidente.
— ce La Terreur plane de nouveau sur cette enceinte; avant la fin de cette séance, il faut qu'elle fasse place à la sécurité. Des hommes, dont l'amourpropre est irrité, parce qu'ils ne sont pas les premiers dans la confiance nationale, ne cessent depuis plusieurs jours d'insulter les hommes les plus respectables de cette Assemblée. Les tribunes, par leurs huées et leurs applaudissements séditieux, ne vous permettent pas de jouir de la liberté des opinions. Les discours perfides, les insinuations astucieuses appellent la proscription sur ceux qui sont devenus l'objet d'une haineuse jalousie. Des hommes qui ont changé de masque aux diverses époques de la Révolution; qui placés à droite dénoncent la gauche; qui placés à gauche dénoncent la droite — » — Des murmures se firent entendre à gauche. — « C'est de Tallien que je parle , » répondit l'orateur avec fermeté.
— « Je demande la parole pour dénoncer Thibaudeau, » s'écria Lesage Senault, encouragé par les tribunes. L'agitation était générale. La Réveillère- Lépeaux et André Dumont parlaient au milieu du bruit.
— « Je le déclare à la nation entière : Tallien est l'auteur de toutes les intrigues qui nous troublent. 11 faut enfin le faire connaître, ce Tallien. Je sais qu'à mon tour je serai en butte aux accusations; je ne les crains pas; je brave la calomnie. Je souhaite que Tallien réponde aux faits que je vais articuler. «
On lui cria que Tallien n'était pas présent et que l'attaquer était une lâcheté. — « Je continuerai, ré-
pliqua Thibaudeaii , quand on aura fait avertir Tallien et les membres du comité.
— i( Ont-ils fait avertir, disait-on , Aubiy et Lomont, lorsque hier ils ont fait décréter leur arrestation? Que Thibaudeau continue. »
— (f Savez-vous quelles sont les mesures de salut public qui vont vous être proposées ? Il ne s'agit de rien moins que de faire arrêter les représentants, dont l'autre jour, en séance secrète, vous n'avez pas voulu écouler le dénonciateur; il ne s'agit de rien moins que de casser les corps électoraux; il ne s'agit de rien moins que de suspendre la convocation du corps législatif.
— i< Jamais, jamais! » s'écriait la droite, tandis que la gauche vociférait une dénégation.
— « Je connais ceux qui veulent agiter la Convention et la France. Le plus grand des malheurs serait que la représentation nationale fut encore entamée. Il ne faut pas toucher à un seul de ses membres , pas même à celui que j'accuse. )) — La Montagne murmurait : — « Quand Tallien accusait ici nos collègues de royalisme, vous l'avez écouté en silence; écoutez do même leurs défenseurs et leurs amis , lorsqu'ils démasquent leur dénonciateur.
— (( De quel droit, l'apologiste des massacres de septembre vient-il accuser ses collègues de royalisme? Mais vous, qui murmurez, ne l'accusiez-vous pas de royalisme? et si, après le 9 thermidor, il y a eu une réaction royaliste, à qui peut-on rinn)uter plus qu'à Tallien?
« Les agents de la République à l'étranger n'ontils pas écrit que les émigrés fondaient de grandes espérances sur Tallien. Il existe au comité de salut
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public une lettre du prétendant où il dit qu'il compte sur Tallien pour rétablir la royauté.
« Je ne prétends pas que ce soient des preuves contre lui, mais je demande comment, lorsqu'il existe de tels indices contre lui , il a pu avoir l'impudeur d'accuser les hommes les plus estimables, parce que leurs noms sont écrits sur des notes insignifiantes?
« C'est l'ambition qui dirige Tallien ; c'est le dépit de voir des hommes plus estimables que lui honorés par préférence des témoignages multipliés de la confiance publique. Ne dirait-on pas que la République ne peut se passer de lui? »
La gauche , à qui la colère ne réussissait point, essaya de tourner en dérision les paroles de l'orateur; d'accord avec les spectateurs des tribunes elle faisait entendre de bruyants éclats de rire. La majorité s'irrita et somma le président de faire respecter l'Assemblée. Genissieux, qui occupait le fauteuil, était suspect de partialité pour la Montagne; on le lui reprocha durement. La Réveillère disait: — <c Fais donc cesser les insolentes clameurs des tribunes ; dis à ces hommes furieux qu'ils peuvent nous tuer, mais qu'ils ne nous soumettront jamais. Ils sont effrayants, à la vérité, les symptômes qui se manifestent autour de cette salle , mais rien ne pourra nous forcer à mal agir. »
Le calme fut rétabli et Thibaudeau continua. — « Dans tin de ces dîners où Tallien avait beaucoup d'humeur parce qu'on n'était pas de son avis, il disait : (( Tirez-vous-en comme vous voudrez. Je vous (( abandonne , j'aurai toujours où me réfugier. Je ne (( suis pas embarrassé. »
« Et moi je lui dirai : Les hommes que tu accu-
ses, qu'ont-ils gagné à la Révolution? Les haines et la proscription. Pendant dix-huit mois ils ont vécu cachés dans des cavernes. Aujourd'hui, ils vivent encore dans la médiocrité, et toi , tu es riche. Je ne t'en fais pas un reproche. Mais respecte, au lieu de les accuser, les hommes irréprochables qui sont honorés de l'estime publique.
« Les dénonciateurs disent que les assemblées électorales sont composées de royalistes ; mais par qui sont réélus les membres de la Convention si ce n'est par ces corps électoraux accusés de royalisme.
« On a parlé d'abord de casser les assemblées électorales de Paris et de plusieurs autres départements. On n'a point osé dire encore qu'on voulait les casser toutes. Ceux de nos collègues emprisonnés en prairial par décret de la Convention et qu'on vient de remettre en liberté s'en expliquent hautement. Us veulent aussi qu'on ajourne la convocation du corps législatif et prétendent que la date du 5 brumaire étant fixée par un décret, et non point par les lois que le peuple a sanctionnées, peut être changée par la Convention. Souvenez-vous que c'est sur la foi de ce décret que la nation entière vient de nommer ses représentants. On peut garder le pouvoir constituant aussi longtemps qu'on voudra, mais je déclare qu'il n'y a point de puissance humaine qui puisse me forcer à être, le 5 brumaire, membre de la Convention.
— « M moi ! ni moi ! » s'écrièrent un grand nombre de représentants.
A ce moment, Legendre assura qu il savait que la commission des cinq ne proposerait rien de semblable. En même temps Tallien entra dans la salle, au bruit des applaudissements de la gauche.
— « En vérité, reprit Thibaudeau, la commission nous ferait une grande grâce, en proposant que le corps législatif soit installé le 5 brumaire. Je demande s'il est en son pouvoir de l'empêcher. Il faut qu'elle fasse son rapport séance tenante et qu'elle soit dissoute immédiatement après. Il est impossible de rester plus longtemps dans un état d'angoisse si alarmant pour la République.
« Jouirions-nous de la liberté si des commissions, véritables chambres ardentes, mettaient le couteau sur la gorge à chaque député?
« J'espère que la Convention saura déjouer toutes les intrigues. Ils veulent des places , ces hommes ! ils veulent des places ! Grand Dieu ! Ah ! ne saventils pas de quelles inquiétudes on est sans cesse tourmenté quand il faut veiller je ne dirai pas au bonheur, mais au salut de tant dé millions d'hommes ?
« Us craignent, disent-ils, les vengeances des royalistes. Eh bien ! ne devons-nous pas les craindre autant qu'eux? Qui de nous a favorisé les royalistes? Croit-on qu'ils me pardonneraient, à moi, d'avoir voté la mort du dernier de nos rois? »
Tallien commença par rappeler le 9 thermidor j c'était son titre à la faveur publique, son motif d'orgueil. — (c Ce jour- là , j'étais à la tribune pour combattre ceux qui voulaient détruire la liberté comme j'y suis encore aujourd'hui. » — 11 s'engagea à répondre aux faits que Thibaudeau avait allégués en son absence, mais d'abord il traita la question générale.
— « Je n'ai point demandé la création de la commission des cinq. Je voulais que l'Assemblée continuât sa confiance à celle qui existe déjà et qui a
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rendu de grands services. On m'a nommé, j'ai accepté. Je ne sais pas refuser les missions où il y a des dangers à courir, des calomnies à essuyer. »
Il parla d'abord des électeurs, et en convenant que des patriotes avaient été élus, il s'affligea de voir sur les listes le nom de Tronchet, un défenseur de Louis Capet! Des émigrés non encore rayés, des hommes qui ont pris part à la conspiration du 13 vendémiaire, ont été élus. » — Alors il répéta une phrase qu'il avait prononcée la veille, et que Thibaudeau lui avait reprochée : — « Oui , la victoire a profité aux vaincus, ils ont eu toute facilité pour s'échapper, aucun d'eux n'est tombé sous le glaive de la loi. » — Les applaudissements des tribunes redoublèrent, en entendant ce regret des échafauds.
— « Je n'ai point dit, et j'aurais dû le dire , que le 13 vendémiaire a été amené, a été protégé; qu'on a voulu capituler avec Iès rebelles, j'ai vu le moment où l'on aurait donné l'accolade à leur chef.
« La commission ne vous proposera rien qui ne soit conforme à la constitution et à la volonté du peuple I )) — A ces paroles les applaudissement vinrent de la droite.
— (( La commission vous dira qu'on a paralysé le courage des patriotes à Paris ; qu'on a retardé le départ des courriers qui devaient porter dans les départements la nouvelle des événements du 13. Elle vous dira qu'il y a eu des scissions dans plusieurs corps électoraux : les républicains et les royalistes, votant dans des séances séparées.
« Je vais lire le [)rojet de décret que la commission m'a chargé de \ous présenter : c'est le dernier acte que j'accomplirai comme membre de celle com-
mission. On a jeté des soupçons sur moi, je ne dois pas y rester. » — Si, si, » criait la gauche.
Ce projet consistait à déclarer que la Convention serait en permanence jusqu'au 5 brumaire, époque déterminée pour l'organisation du corps législatif. Des murmures s'élevèrent de toutes parts.
La défense de Tallien avait été faible et timide. Thibaudeau reprit la parole et s'opposa à la permanence, qui répandrait une alarme générale, qui entraverait l'action des comités de gouvernement.
— u Quels sont les motifs de cette permanence? Que nous a-t-on appris de nouveau? Qu'il y a une conspiration , qu'elle est vaste , qu'elle date de loin ? C'est ce que chacun sait, et Tallien devait, plus que tout autre, en être instruit.
« 11 est aisé de voir que la commission veut casser les opérations des corps électoraux. La commission n'a pas le droit de proposer une telle mesure; la Convention n'a pas le droit de la voter.
« Je repousse la permanence et je persiste à demander que la commission fasse son rapport et soit dissoute, séance tenante. >^
La Réveillère-Lépeaux parla dans le même sens.
Bentabolle réclama la permanence, ou du moins un examen approfondi , et l'ajournement de la discussion. Il prit la défense de la commission, il ne voulait pas qu'elle fût dissoute.
— « Profitez, disait-il, des moments qui vous restent pour faire du bien au peuple. Diminuez le prix des subsistances. «^-C'était une sorte de mot d'ordre adopté depuis quelques jours par le parti jacobin, pour émouvoir la population. — « Vous avez aussi à frapper les émigrés. » — Des supplices, le maximum,
et les lois de proscription remises en pratique contre les émi2;rés , voilà ce que les révolutionnaires espéraient de Tallien et de ses amis.
Ghénier voulait à peu près les mêmes choses, mais il comprenait qu'elles pouvaient être obtenues du gouvernement qui allait naître de la Convention. Il ne s'associa pas à la commission, renonça à l'annulation des élections; il espérait, avec vraisemblance, que le corps législatif aurait la même majorité, qui maintenant dominait l'Assemblée et qui voulait sincèrement la République. Il concluait contre la permanence.
Mais il n'en fît pas moins un grand éloge de Tallien, en insistant sur Quiberon, au moins autant que sur le 9 thermidor. — « Son nom ira à la postérité, comme ayant, dans cette fameuse journée , sauvé la République. »
Barras ajouta : — « Je demande aux calomniateurs de Tallien, ce qu'ils faisaient pendant cette journée-là et ce qu'ils ont fait depuis?
— Est-ce à moi que Barras adresse la parole ?« répondit Thibaudeau. — Barras garda le silence. Thibaudeau venait aussi d'avoir sa journée et de gagner une page dans l'histoire.
La Montagne était irritée et tumultueuse; malgré ses clameurs, la permanence fut rejetée. Puis Barras proposa que la commission des cinq fît le lendemain son rapport sur les moyens de soulager les maux du j)eupleet de sauver la République. — «Mais je ne veux pas non plus prolonger son existence; elle sera immédiatement dissoute. » — Cette proposition fut adoptée. La séance finit plus tôt que de coutume; elle venait de changer la situation de rAssemblée du pays.
Tliibaudeau avait montré non-seulement du courage, mais un grand discernement de l'état des esprits et des forces réelles de chaque opinion; il avait vu combien étaient fail)ies la cabale de Tallien et le parti ressuscité des Jacobins.
En effet , le mouvement qui troublait et agitait la Convention n'était point ressenti au dehors. La crainte d'une contre -révolution et des vengeances qu'elle amènerait n'inquiétait pas le public. Les agents et les comités royalistes n'avaient nulle influence sur l'opinion; ils ne recrutaient pas un partisan. Le 13 vendémiaire et la menace d'une répression sévère dans le midi, avaient sufii pour mettre un terme à la réaction. Hoche resserrait chaque jour le cercle où il enfermait Charette et la guerre civile. Stofflet se refusait encore à tenter une reprise d'armes. La nouvelle expédition anglaise, qui avait été accordée aux instances de Monsieur comte d'Artois et des émigrés, avait d'abord paru dans la baie de Quiberon et n'avait pas essayé un débarquement. Le prince et son étatmajor étaient à bord de l'amiral anglais, et néanmoins les chouans n'avaient rien fait pour faciliter une descente. De là l'escadre s'était rendue à la petite île d'Houat , et y avait jeté l'ancre pendant quelques jours; puis Noirmoutiers avait été sommé, et le commandant avait répondu aussi fièrement qu'avait fait, trois mois auparavant, le commandant de Bellisle. Enfin l'expédition avait pris terre à l'île d'ieu, à quatre ou cinq lieues de la côte de Poitou. Là Monsieur recevait sans cesse des messages de Charette ou des chouans : chacun insistant pour qu'il descendît sur la cote, mais en lui proposant des projets dif-
férents et ne lui donnant aucune garantie du succès. On lui promettait avec sincérité du courage et du dévouement; on tâchait de lui faire espérer un soulèvement de l'opinion et un grand développement de la guerre civile. Mais il fallait à IMonsieiir, et bien plus encore à son entourage, des certitudes qu'on ne pouvait lui présenter. Il s'agissait de faire , à tous risques, la guerre, non pas en prince, mais en aventurier.
— (f Voulez-vous donc que Monsieur aille chouanner? » disaient ses aides de camp. — Lui-même était plein d'incertitude et de méfiance. La moindre différence de principes politiques, une nuance dans l'opiuion monarchique lui inspirait de l'éloignement. Il disait au comte de Vauban , qui était son intermédiaire avec M. de Puisaye ; — « Quand tu me parles de cet homme-là, c'est comme si lu me présentais la tête de Robespierre. Je ne puis avoir aucune confiance en lui. Quand je t'ai envoyé en Bretagne, j'ai cru que tu m'en débarrasserais. »
Ainsi les projets et les entreprises de la haute émigration n'avaient aucun rapport avec le mouvement des sections de Paris; tous ceux qui, à une époque quelconque, avaient pris la moindre part à la Révolution ; tous ceux qui montraient quelque penchant pour la monarchie constitutionnelle; les modérés qui demandaient ou conseillaient des transactions, étaient des Jacobins pour Monsieur et ses courtisans. L'opinion parisienne et l'indépendance des assemblées primaires avaient donné peut-être une lueur d'espérance à quelques émigrés comme Mounier et Mallet- Dupaii , mais les royalistes purs ne cunnaissaicul d'autres auxiliaires que les Vendéens.
vî. 26
Monsieur était depuis trois semaines à lîle d'Yeu, sans prendre aucune décision. Son voisinage et l'espoir incertain de son débarquement ne rendaient pas Ciiarette plus redoutable. Le général Hocbe et le gouvernement étaient à cet égard en pleine sécurité.
Pendant ce temps-là on arrêtait des agents royalistes ; on saisissait des correspondances où l'on voyait que plus diminuaient les cbances de contrerévolution, plus augmentaient les illusions des hommes importants de l'émigration, plus ils comptaient rentrer en maîtres et en vengeurs.
Le comte d'Entraigues écrivait au roi Louis XVIII non-seulement qu'il ne devait point pardonner aux conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, mais qu'il ne fallait entamer de négociation avec aucun d'entre eux, de peur d'alanguir les efforts de Monsieur. Il ajoutait que la conduite de ïallien à Quiberon avait prouvé quelle foi on pouvait accorder à de tels hommes; et en effet Louis XVIII avait impérieusement interdit à son frère toute transaction.
On lisait dans d'autres lettres combien Louis XVIII voyait avec chagrin son frère se mettre à la tête des Vendéens. — « Mon inactivité m'expose à des jugements défavorables. On attendra donc que les succès de Monsieur aient assuré ma sécurité, et alors on me conduira dans mon royaume. On me fera venir quand les dangers seront passés. Dieu m'est témoin que j'entendrai avec une vive satis-faction répéter le cri des Israélites : a Saiil a tué « mille hommes, et David dix mille; » mais ma joie comme frère ne fait rien à ma gloire comme roi. »
LE GÉNÉRAL BONAPAUTE. 403
II y avait donc plus de haine que de crainte dans les fureurs de Tallien, ou plutôt il voulait se justifier ainsi d'avoir complaisamment accueilli les intrigues royalistes. Siéyès s'était procuré en Hollande des pièces plus convaincantes encore que celles dont on avait donné connaissance à la Convention et au public, et les avait déposées au comité de salut public. Tallien avait toujours témoigné une grande inimitié contre Siéyès; il se réconcilia avec lui, et les pièces ne se retrouvèrent plus.
Au point où était le parti royaliste il n'y avait donc nulle inquiétude à concevoir de la contre-révolution. A vrai dire ce parti ne subsistait pas en France.
L'ancienne faction jacobine n'avait plus en ce moment assez de puissance pour promettre la conquête du pouvoir aux hommes qui épouseraient sa cause, et pour leur conférer une imposante dictature. Le temps était passé où les démagogues pouvaient soulever les masses populaires. Le mouvement révolutionnaire était arrêté. Le 1'"' prairial y avait mis lin. On venait de voir au 13 vendémiaire combien une autre classe d'insurgés avait été inégale à la force militaire.
Aussi le gouvernement des comités, et bien plus encore les révolutionnaires passionnés, avaient mis un soin extrême à flatter l'armée, à lui donner une opinion politique, à en faire le puissant auxiliaire, d'un parti. Aucun effort n'était nécessaire pour la rendre répuljlicaine ; elle l'était beaucoup non par esprit de parti, mais par patriotisme et par religion militaire. Pour elle, les émigrés, les Vendéens, les