‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 66 sur 81 · LE GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL BONAPARTE

Il parlait peu; on ne disait pas qu'il manifestât une opinion politique autre que la volonté de maintenir le bon ordre ; on ne lui savait de relation avec aucun autre représentant que Barras.

L'armée était tenue dans une discipline exacte ; il ne s'occupait des affaires de Paris que sous le rapport de la tranquillité publique. Tout ressouvenir des tapages de la jeunesse dorée ou de l'indépendance des sections était menacé d'une répression sévère. Il aimait à être craint , comme moyen de n'avoir pas à punir. On racontait que des allusions ayant été applaudies au théâtre du Vaudeville , il en avait fait ordonner la clôture. Le directeur était allé implorer son indulgence. — « Il fallait faire taire votre parterre , » dit le général. — « Comme auteur et comme directeur de théâtre, je voudrais avoir un moyen d'imposer silence au parterre, repartit M. Barré, d'un ton de plaisanterie. — « J'en sais un, moi : c'est de le fusiller. «

De tels propos souvent exagérés , quelquefois inventés, faisaient grande impression sur le public alors peu accoutumé à être traité avec cette gravité et cette rigueur.

En même temps on ne disait pas qu'il eut demandé ou conseillé aucune mesure cruelle ni qu'il s'associât en nulle façon aux cris de vengeance qui, depuis le 13, retentissaient à la tribune de la Convention. Trois conseils de guerre avaient été institués par décret. Ils commencèrent par donner un exemple de sévérité. Lebois qui avait présidé la section du Théâtre-Français , et Lafond le commandant de la colonne du faubourg Saint-Germain qu'avaient foudroyée les l)atteries de la live droite, furent

condamnés à mort et exécutés. On put craindre un instant que la juridiction militaire fût impitoyable. Cette inquiétude ne dura pas longtemps. L'opinion parisienne , les vœux des honnêtes gens pénétrèrent dans le conseil de guerre. On acquittait les prévenus qui avaient été arrêtés et conduits devant les juges. On condamnait à mort quelques absents par contumace , sans qu'aucune recherche fût faite pour se saisir de leur personne. Après quelques jours, pendant que les Jacobins s'indignaient à la Convention et réclamaient contre l'impunité, une sorte d'amnistie tacite rassura les esprits. Les contumaces se promenaient librement sans craindre d'être arrêtés. Un soir, M. de Castellane répondit au qui-vive d'une sentinelle : — ■ « Castellane, contumace. »

11 y avait dans les comités quelques représentants qui se complaisaient à voir les choses se passer ainsi et qui se faisaient protecteurs des prévenus. Daunou sauva ainsi M. Lacretelle.

Lorsque la Convention, après le discours où Barras avait demandé que l'infâme Menou fût envoyé à l'écliafaud , l'eut traduit devant le conseil de guerre, le général Bonaparte lui fit passer ce billet : — « J'ai tout vu, on veut vous perdre; mais je ferai tout pour vous sauver, en dépit de la rage qu'ont certains représentants de faire retomber leur sottise sur la tête des généraux. »

Le général Menou fut acquitté.

La séance du V l)runiaire ^ avait confirmé et sanc-

' 23 oclobre.

tienne cette mansuétude conforme à l'opinion publique , au vœu des républicains honnêtes et même à l'intention des révolutionnaires politiques. Thibaudeau avait arrêté le mouvement de réaction terroriste; il avait écrasé Tallien, qui ne se releva jamais de cette exécution et cessa désormais d'être un personnage. Mais la Convention qui ne voulait pas établir une dictature provisoire, ni différer l'inauguration de la République constitutionnelle, conservait toutefois de grandes inquiétudes sur ce que pourraient devenir, sous le gouvernement nouveau, la Révolution et les révolutionnaires. En ce sens, la majorité était disposée à refuser peu de chose aux Montagnards. Comme eux, elle avait le désir de prendre des précautions, de se donner des garanties, de composer le gouvernement des hommes les plus intéressés à empêcher que la faction du 10 août et du 21 janvier perdît l'autorité et l'influence.

Aussi le comité de salut public sembla se repentir de la bienveillance qu'il avait récemment témoignée aux anciens membres des Assemblées constituante et législative dont le retour avait été décrété ou autorisé. M™" de Stacl, qui avait tant contribué à ce rappel, reçut l'avertissement de s'éloigner de Paris, et le comité voulait même l'exiler de France. Elle avait ouvert son salon à tous les hommes de talent et d'esprit; elle y avait accueilli Boissy d'Anglas et les conventionnels modérés tout aussi bien que Chénier ou Louvet; elle n'était pas plus bienveillante pour les républicains ardents et sincères que pour M. Lacretelle et les orateurs dos sections. Loin de désirer une contre-ivvolution, elle essayait de modérer les vivacités haineuses qui s'élevaient contre la Conven-

tion et elle conseillait aux meneurs des assemblées primaires de ne point se révolter contre la réélection des deux tiers. — « Il fallait, disait-elle, prendre confiance dans le développement des institutions libérales; la domination du parti révolutionnaire ne pourrait subsister longtemps devant un corps législatif où le vote et la tribune seraient libres. La voix de la France entière et les suffrages des assemblées électorales allaient placer dans le Directoire des hommes tels que Lanjuinais, Boissy ou Daunou. Une lutte ouverte avec la Convention ne présentait aucun espoir de succès et rendrait la puissance au parti jacobin. » — Comme les hommes des sections, elle n'eût pas voulu que la nouvelle République fût principalement destinée à garantir les intérêts des révolutionnaires et n'approuvait point les lois d'exception par lesquelles ils voulaient être protégés. En un mot, elle aimait la liberté plus que la Révolution : lorsque Chénier entendait cette parole, il sortait indigné.

Dans une telle disposition, le 13 vendémiaire qui aurait pu être évité, où le combat avait été traîtreusement engagé , où le sang avait coulé pour la satisfaction d'un parti , avait dû inspirer à M"'" de Staël des regrets qu'elle avait vivement manifestés.

Grâce aux efforts de Boissy d'Anglas qui représenta comment il était contraire au droit des gens et aux égards dus à une puissance amie d'exiler la femme d'un ambassadeur, le comité de salut public revint sur sa première détermination.

Les comités et l'Assemblée, se trouvant ainsi disposés, se hâtèrent de léguer au gouvernement futur des pouvoirs arbitraires et une législation exception-

nelle, afin de lui donner les moyens d'exclure de la cité républicaine ceux qui ne respectaient point son origine, et qui ne voulaient pas avoir ses fondateurs pour maîtres.

Telle fut l'occupation de la Convention pendant les quatre derniers jours de son règne. Le 2 brumaire, un rapporteur du comité de sûreté générale vint encore entretenir l'iVssemblée des correspondances de Lemaître : c'était toujours dans l'intention de compromettre les représentants à qui on voulait enlever la confiance que pouvaient leur accorder les républicains. On donna lecture d'une lettre du comte d'Entraigues où se trouvait ce passage : — « Je ne suis nullement étonné que Cambacérès soit du nombre de ceux qui voudraient le retour de la royauté ; je le connais et je l'ai vu souvent; c'est un homme de beaucoup d'esprit, et si quelque chose m'a étonné de lui , c'a été de le voir asservi et obéir à des gens qu'en tout autre temps il eût voulu et eût en effet commandés. »

Cambacérès se justifia fort convenablement, sans trop se vanter de son obéissance au parti révolutionnaire. 11 raconta sa vie politique occupée uniquement de travaux dans les comités, et se représenta, non pas comme ardent républicain , mais comme modéré et ami de l'ordre.

— « Je vivrai pour la République et pour la défense de la constitution acceptée par le peu))le. Pourquoi , hélas ! mes forces ne me permettent-elles point d'aller avec les défenseurs de la patrie mourir pour elle ou lriom[)lier avec eux de nos ennemis. Mais si cette belle destinée ne m'appartient pas, du moins dans la carrière qui s'ouvre devant moi

on n'aura jamais à me reprocher d'avoir conspiré avec les amis de la royauté. »

Gamon, représentant de l'Ardèche, dont le nom se trouvait de même dans cette lettre , fut aussi admis à protester de ses sentiments républicains.

Alors on fit cesser cette lecture. Boudin de l'Indre, qui était récemment sorti du comité de sûreté générale, témoigna quelque étonnement du choix des pièces que l'on faisait connaître à la Convention, en prenant soin d'écarter celles qui inculpaient bien plus gravement Tallien et Fréron.

Un long et dernier rapport fut présenté par Baudin des Ardennes , au nom de la commission des onze : elle terminait ses travaux en proposant une amnistie générale pour les délits politiques. Il rappelait comment les rigueurs sanguinaires qui avaient suivi chaque crise de Ici Révolution, avaient amené la ruine du pouvoir et du parti qui les avaient ordonnées. — « Aucun gouvernement, disait-il en finissant, ne s'établit, sans l'oubli des fautes et des erreurs qui ont précédé, troublé ou retardé sa formation. )>

Rewbell applaudissait aux principes de philanthropie du rapporteur, mais ne croyait pas, dans les circonstances où se trouvait la République , qu'il fût possible d'adopter ce projet. — « Nous sommes forcés de l'ajourner, disait-il ; je ne citerai qu'un seul fait : j'ai lu dans un mémoire saisi parmi les papiers du prince de Robecq que les royalistes étaient résolus à ne pas laisser subsister un seul patriote; ils veulent détruire tous les républicains, confisquer leurs biens et même ceux des citoyens qu'on ne proscrirait point. C'est le système de finances

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