BOUCHOTTE MINISTRE DE LA GUERRE
lutionnaires qui, par leur lâcheté au^combat, par leur ardeur au pillage et au massacre, furent là honte et l'horreur de la France. — Le décret sur le prix du pain amena les lois du maxiinum et Tabolition du eommerce ; par suite les populations souffrirent pendant plus de deux ans de la (fisette, qui devint une cruelle famine. Tel était le savpir-faire politique de Danton et la craintive docilité de la Convention , qui aydoptfait sans discussion de semblables lois.
Cependant toute inquiétude avait cessé sur les conséquences de la trahison de Dumouriez. On avait appris son émigration et la fidélité de Tarmée. Sur Tindication des représentants en mission à Tarmée du Nord f la Convention élut pour ministre dé la guerre un homme complètement inconnu, Bouchotte, commandant temporaire de la place de Cambray. Sans doute il avait, dans les circonstances récentes . montré un zèle qui le fit remarquer. Â peine fut-il entré en fonctions, qu'il fut universellement reconnu pour ioepte; maië il était d'un caractère faible et d'une obéissance passive pour la coterie des Jacobins exaltés; le ministère de la guerre devint un de leurs chefs-lieux; ils s'y maintinrent pendant un an.
Dampierre fut choisi pour général en chef pour remplacer Dumouriez : c'était un homme tout militaire et d'une grande bravoure , mais il était gentilhomme et sa nomination fut vivement blâmée aux Jacobins.
L'armée autrichienne ne se portait point en avant; les mouvements et les projets du prince de Cobourg avaient été calculés sur ses négociations avec Dumouriez; il s'était préparé pour lui servir d'auxiliaire et
non point pour faire une campagne d'invasion ^ face d'une armée française dont il ne connaissait pas^ exacteniient les forces. Le ton des proclamations éma- — nées des commissaires de la Convention et des lettres qu'ils échangèrent avec lui, détruisit Tespoir qu'il avait placé dans les dispositions de l'armée et des populations. Un congrès autrichien, anglais et prussien se réunit à Bruxelles, puis à Anvers. La complaisance du prince de Cobourg pour la r-eètau ration constitutionnelle proposée par Dumburiez n'y avait pas été approuvée. On s'y décida pour une guerre de conquête, poursuivie indépendamment des circonstances intérieures de la France, il devenait indispensable de faire arriver des renforts. Ce délai procura à l'armée française le loisir de se rallier, et de réunir ses foirces avant que les ' Autrichiens fissent un mouvement hostile.
^ Dès qu'une sécurité, qui ne pouvait être que provisoire, eut rendu les esprits à feur pente naturelle, la Convention revint aux vives discordes qui s'étaient apaisées pour un instant. Les Jacobins et les sections, Marat, Robespiei:re, et parfois Danton, suivirent leur projet de se débarrasser des Girondins.
A la séance du 10 avril, Pétion demanda à donner lecture d'un projet d'adresse que la section de la Halle au blé avait communiqué à touted les autres sections , pour être présenté de concert à la Convention.
Elle était de l'insDlence la plus menaçante. — «c Nous venons vous dire, la vérité, et nous espérons que vous ne nous forcerez plus à vous la dire. Jusqu'ici nos pétitions ont été ensevelies dans la poudre
^e VOS comités; là^ siègent des coupables qui vous trompent par des rapports insidieux. Entendez-nous, €t entendez-bous pour la dernière fois. Les infidèles mandataires, qui abusent de la confiance de la nation, ont-ils oublié que le peuple est leur souverain? Il faut donc le leur rappeler. Il faut leur dire qu'il veut que tous les traîtres tombent sous le glaive des lois. »
La pétition demandait que Roland fût envoyé à Téchafaud ; elle imputait aux Girondins les revers des armées; la trahison de Dumouriez; la coupable con« duite de Beurnonville; les lenteurs du tribunal révolutionnaire ; les retards à une législation répressive de Tagiotage et de Taccaparement et favorable au peuple, (c Oui , législateurs, c'est parmi vous qu'existe la ligue qui veut nous vendre à nos tyrans. Dans cette Convention , nommée par le peuple, nous voyons ses plus grands ennemis ; ils ont l'audace d'y siéger. Il faut frapper le mal dans sa source ; il faut effrayer par le supplice des coupables les mandataires qui oseraient un jour renouveler les crimes dont nous sommes les témoins et les victimes. Montagne de la Convention , c'est à vous que nous nous adressons , sauvez la république, ou si vous ne vous sentez pas assez forts, osez le dire avec franchise, nous nous chargerons de la sauver. »
Les tribunes publiques et l'extrémité gauche applaudirent vivement cette lecture.
Danton demanda que le comité de salut public fût entendu et annonça qu'il proposerait une mention honorable pour l'adresse. Alors commença le tuioiulte. Les Girondins, menacés de mort, s'écriaient qu'ils au'raient des vengeurs. Danton, d'une voix furieuse, rém. 2
pondait : u Vous êtes des scélérats. — Â bas le dictateur! à bas le tyran ! » répliquaient les clameurs dé la droite. La Plaine gardait un silence de consternation.
Pélion réussit enfin à parler; le combat était si vivement engagé, qu'il ne manqua ni de courage ni d'énergie et ne garda aucun ménagement. — « Ne serions-nous pas coupables, disait-il, si nous ne sévissions pas contre des scélérats? » 11 exposa par quels moyens on faisait délibérer les sections et signer des adresses. Les calomnieuses imputations dirigées contre une partie de l'Assemblée n'avaient, disait-il, d'autre motif que de détourner la juste accusation de complicité avec d'Orléans ou Dumouriez; il reprocha à Danton sa proposition de l'armée des sansculottes.
w L'on n'entend point par ce mot les braves citoyens du tiers état, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas noble ou aristocrate; mais cela signifie les hommes qui n'ont pas , en les distinguant de ceux qui ont. Voilà les moyens qu'on emploie pour jeter la division dans l'Assemblée et dans la nation. Cette adresse ne peut être faite que par des hommes en délire ou des contre-révolutionnaires. »
De Danton il vint à Marat. — « Vous avez parmi vous un homme qui a prêché le despotisme sous toutes les formes, qui a demandé des têtes, qui a conseillé le pillage ; eh bien ! il siège au milieu de vous ; il obtient la parole plus facilement qu'un homme probe et de bonnes mœurs. Au commencement de notre session, à peine un meniibre voulait-il s^ asseoir auprès de lui; maintenant il dénonce les meilleurs citoyens. »
L'ancien maire de Paris, lui qui avait vu de près
le 10 août et le 2 septembre, ajoutait. : — « Je suis sûr qu'il n'y a pas plus de quatre ou cinq cents misérables qui sont cause de tous ces mouvements. L'immense majorité des citoyens de Paris est pour la Convention. Que dira-t-on dans les départements? Quoi! l'Assemblée entière ne s'est pas levée d'indignation, quand on lui a dit que sa ma» jorité était corrompue ; lorsque ces hommes ont poussé le délire et l'insolence jusqu'à vous dire qu'ils sauveront seuls la patrie! Et tous, pourquoi donc êtes-vous là? est-ce pour être témoins de la ruine de la république? Je demande que le prési-. dent et les secrétaires de la section soient ^mandés. S'ils ont signé le projet d'adresse, je ne doute pas que la Convention ne les envoie au tribunal révolutionnaire. »
Danton ne prit plus, pour l'heure, la défense de l'adresse; mais il maintint que la liberté républicaine et révolutionnaire comportait de tels excès. — (c Vous n'avez pas le droit, disait-il, d'exiger du peuple plus de sagesse que vous n'en avez vousmêmes. N'a-t-il pas le droit de sentir des bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque cette tribune semble être une arène de gladiateurs? Ne m'a-t-on pas tout à l'heure accusé de vouloir devenir dictateur? Quels que soient les flots d'indignation qui me pressent, j'examinerai froidement la proposition de Pétion. Je n'y mettrai aucune passion, moi ; je sais quel sera le dénoûment de ce grand drame : le peuple restera libre. Je veux la république; je prouverai que je marche constamment à ce but. J'avais trouvé dans cette adresse des articles
20 LES GlR05D12fS DÉXOKCÉS PAR LES SECTIOUS.
vraiment bons; je voulais qu'on la discutât. On a demandé tour à tour la tête des députés qui siègent soit d'un côté, soit de Vautre de la salle ; n'a-t-on pas demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus ou moins exagérées. 11 faut les juger par le fond. Ce n'est pas d'aujourd'hui que Pétion se trouve dans les orages populaires; il sait que lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la république , il dépasse le but par la force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la représentation nationale? profiter de ces excès mêmes. Que devez- vous répon- "dre au peuple, quand il vous dit des vérités sévères ? vous devez lui répondre en sauvant la république. Et depuis quand vous doit-il des éloges? êtes-vous à la fin de votre mission? La calomnie, dans un État vraiment libre, n'est rien pour l'homme qui a la conscience de son devoir. D'ailleurs, il existe des lois, des tribunaux; que ceux qui veulent poursuivre cette adresse la poursuivent. Vous seriez indignes de votre mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets : vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, faire une bonne constitution. Elle sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de la liberté. Ainsi, un peuple de l'antiquité construisait ses murailles en tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée. N'allons pas nous faire la guerre entre nous , animer les sections , délibérer sur des calomnies. Qu'on ne nous parle plus des adresses exagérées comnie si on craignait la mort. Vous voulez sévir contre le peuple et vous êtes plus violents que lui. »
Danton évitait de parler de l'adresse et des accusations qu'elle portait. « Au fait, lui criait-on. —
Je suis au fait, répondait-il , j'ai parlé de vaincre les ennemis, de rétablir l'ordre, de faire une constitution : c'est le fait. » Il demanda la question préalable, mais la discussion fut continuée.
Fonfrède et Guadet parlèrent sans * effet ; c'était' toujours la même série de récriminations et la réciproque accusation de complicité avec Dumouriez et le parti d'Orléans.
Robespierre procéda par voie d'accusation générale. Ce n'était jamais par des faits qu'il cherchait à prouver les conspirations. Il n'inculpait pas les actes des individus, mais il les considérait comme les représentants d'une opinion ou d'un système. Il faisait ce qu'on a appelé depuis des procès de tendance, (c Si l'on veut, disait-il, connaître la conspiration , il faut embrasser l'ensemble des événements, le but et les moyens des conspirateurs. Je ne ferai point de lieux communs sur la liberté, je chercherai avec douleur les causes qui la compromettent. »
On lui demanda de traiter la question, c'est-à-dire ladresse lue par Pétion et la proposition qu'il avait faite.
Il soutint qu'il était dans la question; puis, voyant que la disposition de l'Assemblée lui était peu favorable, il annonça qu'il parlerait dans un autre moment. « Parlez, parlez, lui criaient les Girondins. — Nous n'avons pas de discours préparés, disait Vergniaud ; mais nous saurons répondre et confondre les scélérats. »
Robespierre commença par caractériser d'une manière très-générale les opinions de ses adversaires. Au point de vue où il s'était placé, et comme inter-
prête des passions envieuses et démocratiques , ses coups portaient assez juste. Il reprochait aux Girondins de vouloir une constitution aristocratique , une aristocratie bourgeoise, d'avoir horreur de Tégalité, de trembler pour la propriété, d'être compatibles avec Tancieune noblesse qui pourrait prendre place dans l'aristocratie nouvelle. Il ajoutait, mais avec exagération, que les Girondins étaient ainsi disposés à désirer une royauté constitutionnelle, deux chambres et un gouvernement emprunté à TAngleterre. Cela était injuste : ils étaient bons républicains et sincères ennemis de toute supériorité qui aurait piUes surpasser; ^seulement ils ne pensaient pas, comme Robespierre, que la république dût être faite seulement pour les sans-culottes, « pour ces hommes d'une âme pure et élevée, qui se paraient de ce titre comme jadis les gueux dans la révolution des Pays-Bas. » La Gironde était démocratique par jalousie et aristocratique par vaniteuse prétention. C'étaient surtout ses airs dédaigneux et ses prétentions au gouvernement qui la rendaient odieuse à la Montagne.
L'histoire de cette faction , que Robespierre appelait des intrigants ambitieux, fut commentée hostilement: s'ils avaient défendu les droits du peuple, c'est qu'ils avaient besoin de lui; ils le regardaient comme un stupide troupeau destiné à être conduit pai* les habiles ou par les forts.
Robespierre rappelait leurs transactions avec la cour, leur entrée au ministère, leur désir d'y rentrer, leur répugnance à l'attaque du 10 août, leur intention de continuer la monarchie, leur antipathie contre la commune de Paris, Roland disposant de tous les emplois pour leurs amis, le projet de quitter Paris, me-
nacé par rinvasion des armées étrangères , et enfin , comme leur plus grand crime politique y leurs efforts pour sauver le roi.
De là résultait y selon Taccusateur, la démonstration qu'ils avaient dû conspirer avec Dumouriez. 11 entra alors dans le détail des bruits publics , autre preuve , selon lui , de cette complicité.
Robespierre n'avait pas , sur la Convention , l'ascendant de l'éloquence; il ne captivait pas toujours l'attentian ; souvent il était vague et sophistique et ne se relevait par aucun mouvement d'éloquence. Parfois on se souvenait qu'à l'Assemblée constituante il avait la réputation d'être ennuyeux. En outre ^ la majorité voyait avec déplaisir se rengager une lutte qu*on avait regardée comme suspendue ^ et il semblait que maintenant les Girondins n'étaient pas les agresseurs.
ce Puisque je suis écouté avec tant de défaveur, » disait l'orateur, et il réclamait l'indulgence pour le ministère pénible qu'il avait à remplir; puis il se plaignait qu'on eût dérangé le cours de ses idées; il n'avait pu les exposer avec ordre ni en bien résumer les conséquences. Ainsi, jugeant qu'il avait produit peu d'effet, il termina en disant que les faits publics, s'ils ne suffisaient pas pour déterminer la conviction individuelle, étaient des preuves pour l'opinion publique.
Il demandait que toute la famille d'Orléans, Sillery, sa femme et toutes les personnes attachées à cette maison fussent envoyés devant le tribunal révolutionnaire, il insistait sur la proposition qu'il avait déjà faite, de juger aussi Marie-Antoinette d'Autriche.
Avec une ironie amère, il ajoutait : « Je n'ose pas dire que vous devez frapper du même décret des patriotes aussi distingués que MM. Brissot, Yergniaud,
2i DISCOURS DE VERGNIAUD.
Guadet et autres; je n'ose pas dire qu'on pourrait soupçonner de complicité le correspondant habituel de Dumouriez ; cet homme est sans doute un modèle de patriotisme, et ce serait une sorte de sacrilège de demander un décret d'accusation contre M. Gensonné. Je suis convaincu de l'impuissance de mes efforts, et je m'en rapporte à la sagesse de la Convention. »
Ce ne fut pas sans difficulté que le président imposa silence aux murmures de la Montagne et des tribunes publiques, qui ne voulaient point laisser parler Vergniaud.
« J'oserai, dit-il, répondre à M. Robespierre, qui, par un roman perfide, artificieusement écrit dans le silence du cabinet , vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la Convention, Je lui répondrai sans méditation ; je n'ai pas comme lui besoin d'art; il suffit de mon âme. »
Il reprit l'un après l'autre tous les griefs que Robespierre avait déduits de l'histoire de la Révolution. Au point de vue politique, Vergniaud et ses amis avaient sans doute varié d'opinions, d'espérances et de projets, selon les circonstances; mais, certes, ils n'avaient jamais conspiré pour le maintien ou le rétablissement de la royauté. Ils pouvaient très-bien produire leurs états de services révolutionnaires, surtout en répondant à Robespierre qui, comme eux, n'avait coopéré au renversement du trône que par sa parole ou sa plume.
Il se défendit du reproche d'avoir calomnié le peuple de Paris : « Ma pensée s'est toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé la Révolution. Je n'ai pas voulu imputer au peuple
DISCOURS DE TERGMIÀUD. 25
l^odieux de ces actes sanguinaires ; j'ai constamment soutenu qu'elles étaient l'œuvre de quelques scélérats a^ccourus de toutes les parties de la république pour ^v^ivre de pillages et de meurtres , dans une ville, dont 1^ immensité et les agitations politiques donnaient oarrière à leurs criminelles espérances. Pour la gloire du peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois. D'autres ont fait l'apologie de leurs crimes et les ont imputés au peuple.
c< C'étaient les vengeances nationales, » cria Marat. Vergniaud réfuta facilement ce qui se rapportait aux relations avec Dumouriez et le duc d'Orléans. Chacun savait que Dumouriez avait recherché et obtenu la faveur des Jacobins , lorsqu'il était venu à Paris avant la campagne de Belgique. Personne n'ignorait non plus que le duc d'Orléans s'était entouré des hommes de la Montagne et de la commune.
Après la discussion des griefs circonstanciés, l'orateur de la Gironde passa aux généralités; il s'indigna de ce qu'on appelait ses amis et lui des modérés : (c^ous ne l'étions pas au 10 août, pendant que Robespierre se cachait dans une cave. Non , je ne suis pas modéré y en ce sens que je ne veux pas éteindre lenergie nationale. Il y a des hommes qui veulent détruire la représentation nationale par une insurrection, qui veulent remettre l'exercice de la souveraineté à un petit nombre d'hommes ou sur la tète d'un 8eul citoyen ; ceux-là coiTspirent contre la liberté et la république. Si pour les combattre, il faut être modéré, oui, je suis modéré. »
Il réclama pour la Gironde la part qu'elle avait eue dans la législation contre les émigrés et dans les
mesures de rigueur qui menaçaient les ennemis de la patrie : « Mais nous n'avons point voulu parler de liberté parmi les poignards et les bourreaux;
(( Ah ! qu'on nous rende grâce de notre modération. Lorsqu'on est venu à cette tribune secouer les torches de la discorde, outrager avec une insolente audace la majorité des représentants du peuple ; lorsqu'on s'est écrié avec autant de fureur que d'imprudence : « Plus « de trêve, plus de paix ; » si , cédant aux mouvements d'une juste indignation, nous avions accepté ce cartel révolutionnaire ; je le déclare à nos accusateurs, de quelque calomnie qu'on veuille nous flétrir, nos noms sont encore plus estimés que les leurs, et l'on aurait vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2 septembre, des citoyens également ennemis de l'anarchie et du despotisme. Nos accusateurs et nous, nous serions peutêtre déjà consumés par le feu de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république; notre silence a sauvé la patrie. »
Le discours de Vergniaud obtint un grand succès, non-seulement parmi la Gironde, mais aussi parmi les craintifs modérés de la Plaine, qui déplaçaient la majorité, selon leurs alarmes ou leurs impressions. La conclusion de l'orateur était que les signataires de la pétition seraient mandés à la barre et les registres de la section produits sur le bureau.
La discussion fut reprise le lendemain à la séance du soir ; elle fut bruyante et scandaleuse. Marat commença par demander la tête des meneurs de la faction criminelle. Pour les pousser, disait-il, au pied du mur, il les défia de mettre à prix la tête d'Éga-
lité fils et de tous les Bourbons émigrés. Lecointre objecta que ce serait compromettre la vie des représentants livrés par Dumouriez : « Qu'est-ce que sont des membres de la Convention? cria-t-on. — N'y SL'i'iX donc plus de représentation nationale? » répli- €]ua-t-il.
Les murmures couvraient sa voix : « De quelle douleur notre âme doit être navrée , continuait-il, lorsqu'on considère que Marat a été entendu paisiblement, vomissant des calomnies contre de bons citoyens.... »
Ici les clameurs redoublèrent; des deux côtés de la salle, on descendait devant la tribune en se menaçant les uns les autres. Un député de la droite, Duperret, tira Tépée qu'il portait dans sa canne. Les cris « à l'Abbaye ! à l'Abbaye ! en prison l'assassin ! » retentissaient avec fureur.
Marat monta à la tribune en bravant hautement le refus du président qui le rappelait, disait-il, pour la vingtième fois à l'ordre.
Enfin Duperret parvint à être écouté; il n'avait tiré son épée qu'en se voyant menacé par le pistolet d'un de ses collègues de la gauche. « Nous avons à lutter, disait-il , contre des scélérats qui perdent la chose publique. »
Les tribunes publiques prenaient une part active au désordre. Le président ordonna l'arrestation d'un spectateur qui faisait des gestes menaçants. La séance fut levée, sans qu'aucune discussion fût possible.
Le jour suivant , après avoir lu la correspondance des armées, Poultier, au lieu de donner lecture , ainsi qu'il en était chargé, des interrogatoires de deux
généraux accusés, Stengel et Lanoue, critiqua vivement la manière dont le comité militaire, dont il était rapporteur, avait fait l'enquête. Selon lui, c'était les soldats qu'il fallait interroger sur la conduite des généraux.
Pétion demanda que Poultier fût censuré pour avoir exposé son opinion personnelle au lieu de parler au nom du comité. Robespierre s'écria : « Et moi, je den^ande la censure de ceux qui protègent les traîtres. — Oui, les traîtres doivent être punis, répliqua Pétion. — Et leurs complices , ajouta Robespierre. — Oui , leurs complices et vous-même; il est temps que ces infamies finissent ; il est temps que les traîtres et les calomniateurs portent leur tête sur l'échafaud. Je les poursuivrai jusqu'à la mort. — Réponds aux faits. — C'est toi que je poursuivrai. »
Tel était le dialogue de deux hommes éminents parmi les factions révolutionnaires, qui avaient travaillé de concert à renverser le trône, à abolir la constitution, à détruire l'ordre social, et qui, dès le lendemain, avaient commencé à s'entre-déchirer , montrant à la France qu'ils n'avaient eu d'autre mobile que leurs passions, leur intérêt personnel ou leurenvieux orgueil. Ils étaient de bonne foi en s'accusant mutuellement de complot. Dans un gouvernement libre, établi et régulier, les mécontents et les opposants, après avoir exprimé leur opinion, après avoir fait, dans le cercle légal , tous leurs efforts pour la faire prévaloir, se soumettent et se résignent. Les hommes de révolution étaient toujours prêts à en appeler à la force; ils ne reconnaissaient nul autre droit, nul autre moyen de succès; de sorte que, dans leur pensée et selon leur habitude, toute opposition était le préliminaire d'une
SÉANCES TCMULTUEUSES. 29
conspiration et un crime politique. Dans les luttes de la parole, la péroraison de chaque discours était une invocation à Téchafaud. Les deux factions révolutionnaires ne s'étaient séparées et n'étaient devenues ennemies qu'après avoir marché de concert à la république par la violence et l'iniquité. Maintenant elles ne pouvaient s'accuser réciproquement que de comploter contre cette république conquise à frais communs.
La parole fut enfin maintenue à Pétion et il continua sur le même ton; interrompu souvent parMarat qu^il traitait de vil scélérat, par David, qui s'élançait dans la salle, s'écriant : « Et moi aussi je suis un homme vertueux, ainsi assassinez-moi. »
11 termina son discours au milieu de ce continuel vacarme.
Poultier confessa qu'il avait eu tort et l'on passa à Tordre du jour. La discussion recommença sur l'accusation de Robespierre. Guadet, avec plus de vivacité, moins de talent et moins d'effet, répéta ce qu'avaitdit Vergniaud; renvoyant l'accusation de complicité avec Dumouriez aux ennemis de la Gironde. Il reprocha à Robespierre ses variations d'opinions en 1792, ses lâchetés, son habitude de calomnie, ses rêveries de méfiance. Passant à Marat, il parla de ses propositions répétées de dictature et de pouvoir despotique. Puis il ne craignit point d'attaquer Danton. Rappelant le premier séjour de Dumouriez à Paris, il disait : u Qui était sans cesse à ses côtés? votre Danton!
— Ah ! tu m'accuses, moi! Tu ne connais pas ma force. Je te répondrai, je prouverai tes crimes, » répliquait Danton.
Cette fougueuse interruption ne troubla point Guadet.