‹ Histoire de la Convention nationaleChapitre 7 sur 108 · DISCOURS DE GUADET · texte numérisé non relu

DISCOURS DE GUADET

« Vous nous accusez d'être vendus à TAngleterre , d'a>oir reçu l'or de Pitt. Eh bien! où sont-ils nos trésors? Venez, vous qui m'accusez , venez dans ma maison, venez y voir ma femme et mes enfants se nourrissant du pain des pauvres; venez voir l'honorable médiocrité où nous vivons; voyez si mes minces domaines sont accrus; voyez-moi arriver à l'Assemblée, y suis-je traîné, par des coursiers superbes? Informez-vous auprès de ceux qui m'ont connu, demandez-leur si je fus jamais accessible à la corruption ; demandez quel est le faible que j'ai opprimé ? quel est l'homme puissant que je n'ai pas attaqué? quel est l'ami que j'ai trahi ? Pourquoi chacun de nous ne peutil pas dérouler sa vie entière? Les vertus publiques se composent des vertus privées. Je sais combien il faut se défier de celui qui parle de sans-culotterie au peuple, en même temps qu'il affecte un luxe insolent. Je sais qu'il faut se méfier de ces hommes qui se disent patriotes par excellence et qui ne pourraient souffrir qu'on les interrogeât sur aucune des actions de leur vie privée.

(( Je suppose que quelqu'un parmi nous voulût parvenir à la destruction de la république et de la liberté, qu'aurait-il fait? il aurait commencé par dépraver la morale publique , afin d'avoir des partisans à sa disposition, il aurait jeté la déconsidération sur l'Assemblée, il aurait essayé de lui enlever la confiance; il aurait semé dans la ville que la Convention habite , l'amour du pillage et du meurtre; il aurait fait entendre des. paroles de sang. Si un homme en exécration à toute la France s'était trouvé sous sa main , il s'en serait servi et l'aurait poussé à la Convention nationale; il aurait dicté des lois au corps électoral de

DISGOUES DE GUADET. 31

Paris, et porté aussi à la Convention un homme qui pût servir Tespérance d'une royauté; il aurait travaillé dans des sociétés prétendues patriotes, dans les sections 9 pour parvenir à la dissolution de la représentation nationale; il aurait fortifié ce système de calomnie atroce contre les hommes de bien et de courage. » C'est ainsi que Guadet, sans autre preuve que quelques anecdotes et procédant par induction, rejetait sur Danton la complicité avec Dumouriez et la maison d'Orléans. Cette accusation n'était nullement démontrée, mais elle présentait plus de probabilité que les inculpations dirigées contre les Girondins.

Pour terminer, Guadet avait réservé un argument destiné à produire plus d'effet. Revenant sur ce qu'il appelait la conspiration du 10 mars et sur les projets manifestes d'attenter à la Convention, il donna lecture d'une adresse que les Jacobins de Paris venaient d'envoyer à leurs frères des départements.

K Amis, nous sommes trahis; aux armes! aux armes ! Voici l'heure terrible où les défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les décombres de la république. » Après avoir parlé de la trahison de Dumouriez, les Jacobins ajoutaient: « Mais, frères et amis, ce ne sont point là tous vos dangers; il faut vous convaincre d'une vérité bien plus douloureuse. Vos plus grands ennemis sont au milieu de vous. Ils dirigent vos opérations, vos vengeances; ils conduisent vos moyens de défense. Oui, c'est dans le sénat que de parricides mains déchirent vos entrailles ! Oui , la contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention ; c'est là, c'est au centre de vos sûretés et de vos espérances, que de criminels délégués tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec la horde

32 DISCOURS DE GUàDET.

des despotes qui vieDnent nous égoi^er. Mais déj l'indignation enflamme votre courageux civisme. Al — - Ions y républicains, armons-nous. »

Alors commença le tumulte; l'adresse était signée^ de Marat , comme président des Jacobins. La droite ^ commença à crier : « A l'Abbaye ! le décret d'accusation ! » — Marat demanda la parole ; les vociférations des tribunes publiques le soutenaient. Il proposa de nouveau que la tête de tous les Bourbons fût mise à prix , afin que le vote décelât les véritables complices de Dumouriez. La droite continuait à demander le décret d'accusation.

Danton prit la parole. — « iNonpas, dit-il, en faveur d'un homme; mais pour l'intérêt public. » Avec ménagement pour Robespierre, il s'étonna qu'il eût présenté une accusation fondée seulement sur des preuves politiques. »< La question est de savoir ce que c'est que la conspiration d'Orléans, et si elle existe. J'ai cru longtemps que cette faction n'était qu'une chimère : si je demande quel est le coupable, vous direz : C'est Marat. Il répondra : Ce sont les hommes d'État. Le vrai coupable , c'est d'Orléans ; pourquoi n'est-il pas déjà traduit au tribunal révolutionnaire? La procédure sera envoyée à la Convention; elle pourra connaître ainsi ceux de ses membres qui ont trempé dans la conspiration. »

Danton insista sur la mise à prix de la tète des Bourbons , en montrant peu de souci des représentants livrés par Dumouriez. — «S'ils sont dignes de la nation et de la Convention, ils ne doivent pas craindre le tonneau de Régulus. » Enfin il demanda qu'on renvoyât à un comité les accusations portées contre Marat ou contre d'autres représentants; mais il vou-

MARàT en ACCtSATION. 33

lait que toute discussion sur ce sujet fût ajeurnéb Jusqu'au retour des députés euToyés dans les dépai^ tements pour presser le recrutement* La plupart étaient du côté gauche , qui r^;ardait comme .une trahison , la mis^ aux voix de toute question Importante pendant leur absence «

L«es Girondins insistèrent sur Taccusation deMarat« tt Cet homme, disait Fonfrède , n'est-il pas en horreur dans les départements? Vos concitoyens ne vous ontils, pas cent fois conjuré de bannir du sénat ce génie malfaisant, cet artisan de crimes? — Oui , oui , criais on à droite. — C'est la voix du peuple qui réprouve Marat. — Quelqu'un des commissaires envoyés par irous a-t-il osé se vanter de ses liaisons avec cet faomme? Qui n'a pas désavoué ses doctrines de sang^ Quelques-uns même, pressés par l'opinion publique, ont été obligés de prendre, dans les sociétés popu-* laires, l'engagement de diemander à leur retour uh décret d'accusation. Danton voudrait un rapport : où l'évidence est acquise, un rapport est inutile» N'avez-yous pas porté des lois contre les provocatèati au pillage et au meurtre? -^ Oui, dit Marat, qaai4 ils sont royalistes. — N'avez-vous pas, continua Fonfrède, porté la peine de mort contre quiconque demanderait le rétablissement du pouvoir arbir traire? Eh bien, Marat a demandé la dictature. N'avejs-y.ous - pas porté, la peine de mort contre (jiii-« CQoque demanderait la dissolution de lai Convention? Marat la dematide chaque jour. »

Les 'Montagnards murmuraient, k Vous qui m'inter* TQimfMf vous, applaudissez avec loreui' ces adresses ÎQioleBtea où des hommes .égarés. et p^y es demandent m. 3

34 maqàt en accusation.

rexpuUion de trois cents membres de TAssemblée. S ▼DUS aviez le pouvoir, vous n'objecteriez pas, comm aujourd'hui Danton, que vous êtes juges et parties, vous lés. banniriez; et lorsque la république vous con*^ jure de bannit vos divisions en bannissant cet homme, qui désigne ici même les victimes de da rage, qui attise les flambeaux de la discorde; c'est donc pour lai seul^ que vous vous déclarez inhabiles à prononcer? »

La discussion Cutferïnée; les Girondins avaient été écoutés avec faveur par la majorité. Marat, voyant la disposition de TAssemblée, désavoua l'adresse qui avait été le premier motif de l'accusation ; il l'avait , disait-il, signée sans la lire comme président; il en approuvait les principes; mais il n'était pour rien dans la rédaction.

Il fut décrété que Marat serait envoyé à l'Abbaye el que le comité de législation ferait un rapport le lendemain. Par une longue lettre, Marat annonça à TAssemblée qu'il ne voulait être ni emprisonné, ni égorgé dans une prison et qu'il se mettait à couvert des scélérats soudoyés. « Les complices de Dumouriez voulaient, disait-il , se débarrasser de lui ; puis ils en viendraient à Robespierre , puis à Danton et à tous les députés énergiques. Mais lui, l'œil du peuple, allait continuer son infatigable surveillance « »

La Convention écouta la lettre et passa outre.* Le rapport du comité fut présenté par Delaunay, député du parti -modéré. Les Montagnards ne voulaient paâ Tentendire. 11 parvint cependant^ à dpaner leqture complète de la pièce si^ée Marat, dont Guadet n'a- ▼aat lu que les premiers paragraphes; la suite était encore plu9 violente.

MARAT BN ACCUSATION. 35

a Eitenninons tous les conspirateurs , si noui ne

voulons pas être exterminés nous-mêmes. — Faites

pleuvoir les pétitions; qu'elles manifestent le vœu for-^

mel du rappel de tous les députés infidèles qui ont

trahi leur devoir en ne votant point la mort du tyran ;

de tels délégués ne sont que des traîtres ^ des roya^

listes oïl des hommes ineptes. Ce sont eux qui forment

une faction criminelle et désastreuse ; avec eux^ c'îen

est fait de la liberté. — Le foyer de leur conspiration

t58t à Paris; c'est le lieu où ils ont juré d'anéantiï là

cause sacrée de Thumanité^ sur les cadavres des pa*

triotes. — Aux armes , républicains! Volez à Paris, au

quartier général de la république. Tous les moyens

d'accélérer votre marche doivent être mis en usage.

Si nous sommes attaqués avant votre arrivée , nous

saurons combattre et mourir. Nous ne livrerons Paris

que réduit en cendres. »

Les Montagnards étaient résolus à ne point abandonner Marat. Déjà la plupart d'entre eux avaient voté cette adresse à la séance des Jacobins, ce Si elle est Coupable, dit Dubois-Crancé, décrétez-moi d'accusation, car je l'approuve. «

Aussitôt Camille Desmoulins, David et beaucoup d'autres se levèrent en criant : « Nous voulons la signer.

— Il faut l'imprimer et Renvoyer à tous les départements, disait Granet, député jacobin. — J'appuie la proposition, répondait Yergniaud; il faut que lès départements connaissent ceux qui proclament la guerre civile. «

La Plaine et les modérés de toute opinion étaient désolés de cette déclaration 4'iinplacable guerre civile, de cet oubli des intérêts du pays. Qu'allaient penser

Page 1