PROSCRIPTION DES GÉNÉRAUX, EH CHEF
mais nous excluons Us gens suspects. Toutefois il* faut prendre des ménagements , afin de ne pas opérer une subite désorganisation. »
Lea généraux en chef ne pouvaient) comme les sim* pies officiers, échapper . à la proscription ; ils étaient trop en vue pour conserver une position si importante. Leur courage j leur capacité , TafiTection de leurs sddat^y -loin d'è(a*e ui^ excuse aux yeux du parti dominant^ étaient un motif d'inquiétude plus grave que les chances de laguerre. . ''^
ff On parle de talents militaires ; Timpétuosité française et le courage des patriotes qui dirigeront noa années y suppléeront; que les généraux nobles qui possèdent quelque talent, aillent pleurer dans les déserts de n'avoir pas été utiles à leur patrie. » Ainsi parlait Saint-André à la tribune de la Conven-;' tion. On ne les envoya point dans les déserts , mais à Téchafaud. .
Alexandre de Beauharnais, commandant de Tarmée du Rhin, en qui le comité de salut public avait assez de eonfiance pour le nommer au ministère de la guerre qu'il refusa, envoya sa démission, et sa retraite ne le préserva point.
' Le supplice de Custine devint le signal pour envoyer successivement au tribunal révolutionnaire tous les généraux dénoncés par l'opinion jacobine : Bouchard, ^ après la victoire de Hondschoote dont les représentants lui reprochaient de ne pas^avoir profité; U Marlière , Biroh , Dillon , Brunet général de l'ar^ mée des Alpes à qui Napoléon rend un honorable témoignage dans ses mé^loires et qu'Albitte dénonçait à la Convention, en ces teroaesr.cf S'il était
268 AVANGBIil^NT DAllS 1,'aRMÉB.
^permis à,un patriote d'être avide d0 fiang^ humaiD, je s voudrais me. rassasier du sang de Brui^et. >)
Cette haioe féroce contre les souvenirs .de la noblesse, cette intolérance stupide et méfiante contre la moindre nuance de modération^ cette responsabilité du succès imposée par ceux mêmes qui dérangeaient les moyens de Tobtenir^ .éteignaient /"non pas le par teiotisme et le dévouement des officiers distingua ^ mais toute ambition , toute ardeui^ d'avancement \ Ils craignaient de monter en grade; ils se dérobaient autant qu'ils le pouvaient à la connaissance des représentants, dont un bien petit non^bre inontrait du discernement et ne se laissait pas abrtitir par le fanatisme révolutionnaire. On voyait des colonels et/des adjudants généraux, refuser les grades supérieurs^ ou soirliciter^ coniime faveur, de les éxereer temporairement et par commission pour une opération pùlioulière. 11 fallut des instances réitérées pour faire accepter de l'avancement à Desaix, à Gouyion Saint-Gyr, à Macdonald S à Kléber et à beaucoup d'autres.
La retraite ou la destitution des officiers nobles, donpa lieu à un grand mouvement dans le personnel de l'armée '. On commença par, obéir au décret de la Convention sur l'avancement. Ce n'étaient point les «oldats qui élisaient leurs officiers; mais les représentants, qui les nommaient, se conformèrent d'abord à la règle de l'ancienneté, non pas de grade, mais de service : de telle façon qu'un soldat, oublié dans les rangs, comme blanchisseur ou cordonnier de sa corn-
I Mémoires du maréchal Saint-Cyr.
* Mémoires de Levasseur^ de Saint-Cyr, de Kléber.
*- Ifémoiree du maréchal Sajot-Çyr.
AVAMCEIÉENT DAN8 L'jkRHÉE; 269
pagnici te trouvait I eh devenant sex^nt, aVoir^ par raneiesnetéf plus de droit que tous les ftutresîsergeiiM. Duift le grand vide produit par Texclusicm des nobles, des soldats vieux et incapables de servir passèrent colonels en dix jours.
Ce respect pour rancienneté,* conséquence de Tes* prit d'égalité) fut aussi consulte d'abord dans le choi^ des officiers généraux. Des militaires qui avaient vieilli sur les contrôles de la milice provinciale ou dans la garnisoa d'un fort, devenaient généraux de division ) sans , avoir jamais aperçu un soldat entiemi; Une af mée ainsi composée et ainsi gouvernée présentait un étonnant spectacle. Parmi cette désorga* nisatiôn régnait Tardeur du Sentiment national, de la défense du pays> et aussi un désir de la gloire militaire. Uoesorte de discipline volontaii^e suppléait à Tanai chie légale. 'La vaillance, la capacité du commandement, Imstinct stratégique se faisaient jour 4 travers la eonfosion de Tégatité^ Des konimes dont le tàleiit , ou même le génie, serait demeuré méconnu d'eux-ndfèmes^ et qui tout au plus seraient parvenus péniblement au rang d^ofiicier de fortune; se manifestaient et leur supériorité les plaçait tout à [coup hors de pair. Us franchissaient les grades ; on avait besoin d'eux , c'était leur titre à ce rapide avancement, La république subissait les malheurs du désordre, mais elle profitait de BÇB hasards.
Dn bataiUon de volontaires recruté à Paris, après le 40 août, avait été envoyé à Tannée de Custine et y était arriyé deux mois après devant Mayence; il avait commis quelques désordres; Le général aimait les soldats, recherchait leur faveur et se mettait souvent en communication avec eux ;' mais il était sévère ^t
270 COMMlSeAIRES DE LA eOHVE^ITlON.
même dur contre toot manquement à la discipUne. Il fit former en carré le bataillon des chasseurs parisiens, et les réprimanda énergiquement ': « Vous êtes lin tas de coquins , » leur disait-il. Une yqui se fit entendre dans les rangs : « Pas tous! » Custine voulut savoir qui avait parlé. Un capitaine, qui dev^t son grade à l'élection de ses camarades , s'avança : c'était un grand jeune homme, d'une tournij^re distinguée ^ d'une physionomie grave et intelligente. Le général apprit qu'il s'était occupé des arts du dessin^ .qu'il avait voyagé en Italie, se destinait à être/architecte, et s'était volontairement engagé pour la défense de la patrie. 11 conçut aussitôt bonne idée du jeune officier, l'employa tout de suite à faire une reconnaissance et à lever .le plan d'un terrain, sous le feu d'une' batibrie ennemie. Son sang-froid et la. justesse de son coup d'œ^l confirmèrent l'opinion qu'il en avait conçue. U l'attacha comme adjoint à l'adjudant général Gay de VerncHi. Tel fut le commencement du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Son histoire est à peu près la. même que celle de nos plus ^illustres généraux, tl» sortirent du sein de la confusion où les révolutionnaires avaient jeté l'armée française; par eux fut établi l'ordre parmi le courage et le dévouement , .et à cette double puissance nous avons dû, ^d'abord le saliii du
pays , et puis^ son immense gloire.
Les représentants • en mission n'elerçaient pdint leurs pouvoirs de manièi'e à rétablir la discipline; le mérite et les services des officiers n'étaient, pas à leurs yeux, un aussi bon titre à la confiance et à L'avancenient que la profession bruyante des opinions révolutionnaires. Comme leurs informations venaient
COMMISSAIRES. DE Lk CONVENTION. 274
souvent de quelque intrigant ou Jacobin passionné,, lis se méprenaient dans leurs choix , mais lorsqu'ils les reconqaissaient pour mauvais, ils ne s'y obstinaiçnt pas, car ils craignaient d'être blâoiés par le comité de salut public; alors TofQcie.r qu'ils avaient fait général redevenait quelques jours après chef de bataillon.
Quelques-uns des représentants envoyés auX: ^* méesL usèrent pourtwt de-Tautorité, que 1^ Convention leur couférait, avec discernement et leur influence fut utile à la conduite de la g^ierre. Ils devinrent de yéri* tables militaires, auxiliaire» des généraux en chef, 4e bon conseil dans l'état-major , de bon exemple au feu. On citailentire autres Merlin de Tbionville et Soubrany . Un député de Montpellier^ Fabrèy fut tué dans une bataille! à l'armée des Pyrénées. Plus tard , des membres, in^ortants du comité de salut public eurent des mission» temporaires aux armées, et y usèrent d'un pouvoir absolu.
L'armée du Nord devint l'objet d'une attention ioute spéciale: c'était là que pouvait.se décider le sort de la France. Ce fut à ce moment que C^r.not commença à s'occuper de . la diirectien de la guerre et* conabina . les opérations de cette arniéè» L'ordre y futr^étabU; elle^reçut des. renforts et s'ai^ menta.de quelques détachements de l'armée de la Sbselle. .Profitant de la séparation des armées du prince de . Cobourg et du duc d'York, Houchar^ remporta le 6 s^tembre . une. victoire importante à Hendschoéte, et le siège de Dunkerque fut levé-
Un mpis après le général Jourdan, qui était devenu commandant en chef, gagna la bataille de Wa^tignies et délivra Maubeuge. Carnoty était présent et chargea à la , tète des colonnes. C'était lui .qui ayant reconnu
272 NOUVËALX RËCRLTEMENTS.
tout le mérite de iourdan ravaitfait nommçr général en chefi * ■
Mais ces auceès^ne changeaient pas. esseniiellement la situation et laissaient sub^isterTesdaiigQTs. qui menaçaient la république.. Quelques ayantages partiels ne pouvaient décourager la ' cojalition européenne : d'ailleurs la paix étant impossiblei il fallait pourvoir à une guerre indéfinie. Xei méfiances révolution* naires^ qui poursuivaient les généraux expérimentés ; qui punissaient .les généraux malbeureui^;. qui s'inquiétaient de leur importance lorsqu'ils, avaient été victorieux; les doutes qu'on deyaît concevoir sur la capacité de ceux qu'on appelait au comn^andeâient ^ étaient autant de motifs pour que la Convention fui préoccupée de tou( ce qui se rapportait à la guerre*
•Pour suppléer à (;e qui manquait à dee àroiées composées de recrues , sans nulle Iiabitu.de de la guerre î d'officiers sans -expérience^ de gén^joix encore inconnus , la multitude des. soldats était jàne nécessité impérieuse. . j
' Les trois cent mille hommes levés en vertu du décret du 24 février avaient déjà eu grande partie re«jjoint Içs armées. ' Quelque^ levées extràdrdi^res avaient été exigées dans plusieurs départements frontières et augmentaient e.ncpre les forces disponibles. Pour réparer les pertes énormes qu'avaient éprouvées les corps de 'cavalerie ^ une levée de treAte mille homn^es fut d'abord .ordonnée; les chevaux furent pris par. réquisition parmi les chevaux de luxe. Quelques jours après y les gardes nationaux i cheval de tous lés départements furent envoyés aux armées*
Pendant plusieurs mois^ il fut impossible .aù^mité
de salut public de détacher des armées qui défendaient les frontières contre les étrangers^ le moindre corps de troupes^ pour l'employer à dompter la rébellion de la Vendée. Ce fut avec des gardes nationales , SLYec des bataillons de volontaires et de recrues , mal armés , formés à ta hâte ^ sans nul apprentissage mi- ] i taire ^ que la Convention espéra d*abord mettre un terme à cette guerre civile. Aussi prenait-elle de jour jour un plus grand développement. Elledevenait n des dangers menaçants de la république. Pour donner soudainement un caractère formidable la défense du territoire et à la répression des ré- ^^oltes intérieures, espérant sans doute embraser l'opinion nationale et frapper Timagination des ennemis du dehors et du dedans , le comité fut conduit à ai.clopter une mesure prodigieuse, la levée en masse.
On avait réuni à Paris des délégués de toutes les assemblées primaires; ils étaient censés apporter le Voeu de la France entière pour la nouvelle constitution. Une pompeuse fête, la Fédération de la république , devait remplacer la Fédération libérale et monarchique; la commémoration du 10 août était destinée à effacer la solennité du 14 juillet.
Quelques jours après la célébration , la Convention adressa une proclamation aux Français. « Ils reten- Uasent dans toute la république , ces cris de joie , qui ont proclamé, devant vos représentants, la constitution que TOUS avez acceptée. Jamais, depuis qu'il existe des hommes et des empires, un plus grand acte social ne reçut son accomplissement dans une tète aussi auguste et aussi touchante. Spectacle ma- |,iiifique et le plus attendrissant que la terre ait jamais déployé sous les regards de rÉternel! Aux armes, III. J8
Français ! A Tinstant même où un peuple d'amis et de frères se tiennent serrés dans leurs embrassements , les despotes de l'Europe dévastent vos frontières et violent vos propriétés. Aux armes ! levez-vous tous I accourez tous ! la liberté appelle les bras de tous ceux dont elle vient de recevoir les serments. C'est la seconde fois que les tyrans et leurs esclaves souillent de leurs pas la terre d'un peuple souverain. La moitié de leurs armées sacrilèges y ont trouvé, la première fois, leurs tombeaux. Que leurs ossements blanchis s'élèvent comme des trophées au milieu des champs que leur sang aura fertilisés! Aux armes, Français ! couvrez-vous de gloire en défendant cette liberté adorée , dont les premiers jours tranquilles répandront sur vous et sur les générations de vos descendants, tous les genres de biens et de prospérité.» Cette proclamation avait été présentée au nom du comité de salut public par Barère , et le rapport qui la précédait se trouvait assurément en contradiction avec la peinture de gloire et de bonheur qu'il présentait à la France.
(c Ce serait vous abuser, ce serait tromper la nation entière, si nous pouvions vous dissimuler les grandes mesures reclamées au nom de la république en péril. » Il exposait ainsi la situation. « Les côtes des deux mers bloquées par les escadres espagnoles et anglaises; les Pyrénées franchies par les armées de l'Espagne ; les passages des Alpes disputés par les armées piémontaises ; l'Autriche et la Prusse dévastant le territoire des provinces du Nord, assiégeant les places fortes, dont quelques-unes sont tombées déjà entre leurs mains; l'Angleterre achetant des trahisons; les royalistes faisant des sectaires; le fa-
natisme redoublant d'efforts; les Vendéens déchirant le sein de la patrie ; les administrations fédéralistes secouant de nouveaux brandons de guerre civile ; la Corse se livrant aux Anglais. »
Barère aurait pu ajouter à ce tableau : — La Gcmvention envoyant à Téchafaud ses membres les plus illustres et les plus sincèrement républicains; un tribunal révolutionnaire augmentant chaque jour le o ombre de ses victimes; la France se couvrant de prisons pour renfermer les suspects ; chaque ville soumise au pouvoir arbitraire des sociétés populaires et des comités révolutionnaires; la disette menaçant les •populations ; le commerce proscrit sous le nom d'accaparement et rançonné par l'emprunt forcé ; les assignats dont le cours factice n'était soutenu que par des peines sévères; les armées recrutées et approvisionnées par réquisition ; des représentants à la tribune , des orateurs dans les clubs , des écrivains dans leurs journaux. prêchant le pauvre contre le riche, provoquant au massacre et au pillage.
Mais pour Barère ce n'étaient pas des malheurs; cet état intérieur de la France était le cours naturel <t nécessaire du gouvernement né de cette révolution ^u 10 août, dont on célébrait la commémoration, ^oilà ce qu'était devenue la France en une seule année. Était-ce parce que les fondateurs de cette république avaient eu à réprimer des rébellions ou à vaincre des résistances ouvertes? Non^ tout s'était soumis, ^ tout avait tremblé devant eux ; mais ils avaient voulu exterminer ceux qui pouvaient entretenir des souvenirs et des regrets , ceux qui avaient été l'objet de leur ancienne aversion , ceux qui avant eux avaient eu quelque talent et quelque renom-*
mée, ceux qui demandaieut Tordre avec la liberté. Âiosi ils avaient tout bouleversé. Abusant des victoires remportées par une armée formée avant leur domination et commandée par des généraux qu'ils allaient proscrire , ils avaient rendu la paix impossible, en menaçant l'Europe de lui imposer le même sort qu'ils avaient fait à la France. Leur tyrannie avait fini par susciter la révolte et la guerre civile. De sorte qu'il n'y avait pas une calamité, pas une souffrance de la patrie qui ne leur fût imputable. Cette nécessité qu'ils alléguaient pour motiver leurs mesures à la fois colossales et. destructives, cette nécessité, c'étaient eux qui l'avaient faite.
Le rapporteur du comité de salut public avait donc raison de dire : « Où est la république , au milieu de tant de périls et de tant de crimes? Où elle est? Dans une constitution solennellement jurée» dans la fermeté de ses représentants , dans le courage de ses soldats j dans le patriotisme prononcé des envoyés du souverain réunis dans cette enceinte. 11 n'est pas plus au pouvoir des tyrans d'arrêter les progrès de la liberté et de l'égalité, que d'arrêter la lumière du soleil. La république française va s'élever à ses glorieuses destinées ou tomber dans un gouffre de calamités. »
Barère recommandait aux envoyés des assemblées primaires (c de réchauffer l'esprit public, de surveiller les complots embrouillés » des fédéralistes et les coupables complots des royalistes, de ne pas laisser un mauvais génie efféminé énerver les administrations. Le ressort de la force nationale a été relâché; le moderantisme a paralysé nos armées, fait fuir les phalanges républicaines, découragé les soldats, glacé d'effroi les habitants des cités. Oui, la liberté court
les plus grands dangers, si un patriotisme ferme ne vient au secours de nos armées, et à la défense de nos frontières. »
c< Précieux envoyés des assemblées primaires, nous vous confions une miesion morale et sacrée; vous exposerez les besoins de la patrie, vous recueillerez ses ressources. L'évaluation des forces disponibles, le ealcul des soldats volontaires sont laissés à la conscience des citoyens. »
Il se p1aignait.de la lenteur du recrutement des trente mille cavaliers et accusait TégoXsme des riches trop protégés encore par les institutions nouvelles. u L'aristocratie et le royalisme s'écrient : quelle est donc cette liberté, qui exige tant de sacrifices, tant de tributs oppressifs, tant d'hommes, tant de subsistances, tant de chevaux, tant de secours? Le despotisme fut- il jamais aussi exigeant? » Et il menaçait ceux qu'il appelait les riches, ceux dont le plus grand nombre était tout au plus dans l'aisance, de voir leurs propriétés dévastées et leur sûreté personnelle compromise.
Cette exhortation, au nom de la détresse et des dangers de la patrie, ces reproches et ces regrets de trouver si peu d'ardeur et de dévouement , étaient répétés sous toutes les formes, en style de rhéteur, a Encore une fois, disait l'orateur, je vous dirai : Il ne faut qu'un sacrifice d'un moment; il ne faut que deux mois de courage et les tyrans ne seront plus. »
Danton était replacé , par les dangers de la république, dans la même disposition qu'au 2 septembre. Lorsqu'il n'avait pas l'initiative des mesures révolutionnaires, il voulait du moins s'y associer en les exagérant. « Le comité de salut public, disait-il,
a fait le tableau des dangers de la patrie et des ressources qu'elle trouvera dans les sacrifices imposés aux riches; mais il ne vous a pas tout dit. Si les tyrans mettaient notre liberté en danger , nous les surpasserions en audace. Nous dévasterions le sol français, avant qu'ils puissent le parcourir. Et les riches, ces vils égoïstes , seraient la première proie de la fureur populaire. — Oui !oui! » crièrent les Montagnards et les tribunes publiques.^ — « Il faut qu'au nom de la Convention, qui a la foudre populaire entre ses mains , les envoyés des assemblées primaires, lorsque l'enthousiasme ne produira point ce qu'on a droit d'en attendre, fassent des réquisitions à la première classe de la levée en masse. La rigueur de la loi et la chaleur de Tapostolat de la liberté, nous donneront une grande masse de forces. Donnez donc des pouvoirs plus étendus et plus positifs aux délégués des assemblées primaires ; que des commissaires de la Convention se concertent avec eux pour armer cette force nationale et la diriger vers un même but; les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime , seront saisis d'effroi et cette grande masse nous en fera justice. »
Cette proposition fut décrétée au milieu des applaudissements. On demanda que les théâtres fussent fermés pendant les dangers de la patrie ; Lacroix s'y opposa, (c C'est par les spectacles qu'il faut échauffer l'esprit du peuple ; il n'est personne qui, en sortant d'une représentation de Brutus ou de la Mort de Gésar ne soit disposé à poignarder le scélérat qui youdrait asservir son pays. »
Les délégués des assemblées primaires n'étaient réellement que les envoyés des sociétés populaires qui
dominaient maintenant sur presque tout le territoire de la république. Malgré Téclat qu'on voulait donner â Tacceptation de l'acte constitutionnel, les assemblées primaires n'avaient pas eu une véritable existence : la masse de la population n'y avait pas pris une part active. On avait amené des votants ou supposé des suffrages; de sorte que cette réunion de délégués n'était autre chose qu'un nouveau club plus nombreux et composé de gens plus exaltés et plus ignares qu0 les clubs parisiens. L'Assemblée^ ou pour dire le vrai^ le comité de salut public et les politiques du mouvement révolutionnaire, tout en cherchant dans ce rassemblement un moyen d'échauffer l'opinion et d'effrayer les populations, s'inquiétaient de l'esprit de désordre qui l'agitait. On fit arrêter quelques-uns des délégués; on tâchait d'en renvoyer beaucoup d'autres dans leurs provinces.
C'était avec de tels hommes que, selon la proposition de Danton y des commissaires de la Convention devaient concerter une mesure pour sauver la patrie et anéantir les armées des tyrans. Un décret ^voté le 30 mai avait réglé, d'une manière générale ^t en principe y la forme des réquisitions qui pours*aient être nécessaires pour composer la force publique. L'appel des citoyens au service militaire devait porter successivement, et selon la nécessité des circsoDstanceSy sur des classes distinctes. La première oomprenait tous les hommes de seize à vingt-cinq ans, et tous les célibataires ou veufs sans enfant jusqu'à quarante ans; — la seconde, les hommes de vingtcinq à trente-cinq ; — la troisième, de trente-cinq à quarante-cinq ; -^ et enfin la dernière classe comprenait tous les hommes en état de porter les armes.
Les municipalités avaient été chargées de faire in struiré la première classe aux évolutions militaires au maniement des armes. Personne n'avait pensé s* se conformer à cette dernière disposition.
Se rattachant à cette loi, le comité de salut publiais ic avait le projet d- appeler la première classe, ce qui aurait donné au moins trois cent mille nouveau: soldats. Cette levée d'hommes paraissait chétive Danton. Encouragés ou inspirés par lui et par la. commune de Paris , les délégués du peuple français et des commissaires des sections vinrent lire une adresse à la Convention : — « Ëlevez-vous, disaientils, à la hauteur des grandes destinées de la France. Vous voulez requérir seulement la première classe : nous avions indiqué la mesure sublime d'un appel au peuple ; vous Tavez convertie en un simple recrutement. Les demi-mesures sont mortelles dans les dangers extrêmes. La nation entière est plus facile à ébranler qu'une partie de la nation ; si vous demandez cent mille hommes, peut-être ne les trouverez-vous pas. Si vous demandez des millions de républicains, vous les verrez se lever pour écraser les ennemis de la liberté. Le peuple ne veut plus d'une guerre de tactique, où des généraux traîtres sacrifient impunément le sang des citoyens. Décrétez que le tocsin de la liberté sonnera dans toute la république à une heure fixe; qu'il n'y ait d'exemption pour personne ; que l'agriculture seule conserve les bras nécessaires ; que le cours des affaires soit interrompu. Que les moyens d'exécution ne vous inquiètent point; nous présenterons les moyens de faire éclater la foudre nationale sur tous les tyrans et leurs esclaves. » La Convention renvoya cette adresse au
comité de salut public pour en faire le rapport séance tenante.
Barère adopta sans délai et sans objection le projet des délégués du peuple. Le langage de son rapport ri* valisa de folle déclamation avec leur adresse.
cf Les généraux français ont méconnu le tempérament national. L'irruption^ Tattaque soudaine sont les moyens qui lui conviennent. Ce n'est pas aux Français à mollir dans Toisiveté des camps. C'est à nous à attaquer, à foudroyer les troupes des tyrans; la guerre des rois n'est qu'un tournoi qu'ils font durer à leur gré. L'inondation de la liberté qui couvre des flots bouillonnants du patriotisme les hordes ennemies et renverse les digues du despotisme^ telle est l'image de la guerre de la liberté. »
Le projet de décret n'était encore qu'une déclaration; le comité devait plus tard proposer les moyens d'exécution.
(c Le peuple français déclare qu'il va se lever tout entier pour délivrer son territoire de la présence des despotes et de leurs satellites. Les autorités constituées marcheront à la tète du peuple : elles seront remplacées provisoirement par des citoyens d'un patriotisme éprouvé. M — Les délégués des assemblées primaires reçoivent la mission et le pouvoir de faire des réquisitions d'armes et de subsistam^es ; ils sont autorisés à destituer et à nommer les administrateurs.
Ce projet fut voté au milieu des plus vifs applaudissements. Peu de jours après, Barère reparut à la tribune pour répéter à peu près les mêmes phrasés avec plus de développements. Le recrutement d'un contingent déterminé était bon pour les princes allemands; c'était une pratique féodale. Le contingent de
282 LA LEVto BN lIAStB.
la France défendant sa liberté^ c'est toute la population. L'aristocratie veut le recrutement parce qu'elle paye des remplaçants sans énergie et sans courage qui trahissent la patrie sur les champs de bataille*
Ainsi donc point de recrutement, mais la levée en masse. Toutefois, comme l'adresse des délégués et la déclaration, qui en avait été la conséquence, répandaient une alarme universelle, Barère expliquait que levée en masse n'était qu'une expression énergique pour signifier que toutes les ressources nationales seraient prêtes, à se déployer, en raison des périls et des besoins de la patrie. Revenant ainsi par commentaire sur les phrases que la Convention venait d'applaudir, il disait que les aristocrates et les auxiliaires de Pitt et Cobourg avaient seuls pu les interpréter comme annonçant la suspension du commerce, du travail, des communications, comme un froissement de tous les intérêts qui produirait des troubles affreux, d'incalculables désordres.
« Sommes-nous donc à cette extrémité qui nécessiterait une commotion si extraordinaire? Six cent mille hommes qui combattent sous le drapeau tricolorei ontils donc disparu? La levée générale et simultanée serait un effort de géant ; les tyrans de l'Europe ne nécessitent pas encore les derniers efforts d'un grand peuple. Toute la France doit être debout, mais il n'est qu'une portion de. citoyens qui doive être mise en mouvement.
(( Les jeunes gens combattront ; ils seront chargés de vaincre ; les hommes mariés forgeront les armes, transporteront les bagages et l'artillerie; ils prépareront les subsistances. Les femmes , qui enfin doivent arriv.er à leur véritable destijiée dans les révolutions.
Ul LEVÉE m MASSE. 283
oublieront les travaux futiles; leurs mains travailleront aux habits des soldats^ feront des tentes et porteroat leurs soins hospitaliers dans les asiles où le défenseur de la patrie reçoit les secours exigés par ses blessures; les enfants mettront le vieux linge en charpie; c'est pour eux qu'on se bat; les enfants^ ces êtres destinés à recueillir tous les fruits de la Révolution^ lèveront leurs mains pures vers le ciel. Les vieillards^ reprenant la mission qu'ils avaient chez les peuples anciens, se feront porter sur les places publiques ; ils y enflammeront le courage des jeunes guerriers; ils propageront la haine des rois et l'unité dç la république. »
La fabrication de la poudre était aussi recommandée en termes poétiques : « Toutes les caves de Montpellier sont employées à la production d'un poison subtil : que toutes les caves soient employées à la production du salpêtre, qui est le poison des aristocrates et des royalistes. »)
D'autres dispositions étaient indiquées pour fournir les subsistances. Évidemment, sdus un tel régime, on ne pouvait point s'adresser au conimerce libre; on Tavait anéanti. De sorte qu'il fallait avoir recours aux réquisitions et aux contraintes. De même pour toutes les choses fabriquées nécessaires aux armées , on ne songeait pas à l'industrie privée. Des ateliers nationaux, des manufactures fondées et gérées par l'administration publique, tels étaient tes moyens, onéreux pour la fortune du pays, vexatoires pour tous leç citoyens, que la Convention devait indispensablement employer. Elle détruisait la richesse^ il fallait bien cju'elle exploitât la misère.
Le comité de salut public revenait donc à sa première pensée et renonçait à la levée en masse. Quel-
qués représentants^ usant de leurs pleins pouvoirs, avaient commencé à la mettre à exécution. Par leurs discours prononcés dans les clubs et les places publiques des villes d'Alsace et de Lorraine^ ils parvinrent à faire marcher une partie des habitants en état de porter les armes.
Cette levée en masse était une parodie du mouvement patriotique qui, ali commencement de la guerre^ avait déterminé la formation et le départ des bataillons de volontaires. Des hommes enlevés à leur famille y armés d'une mauvaise pique , sans ordre, sans discipline y à peu près sans chefs, eurent bientôt oubliés les grands mots qui les avaient entraînés. La plupart n'étaient pas encore hors de la banlieue, qu'ils retournaient dans leurs foyers. Ceux qui allaient plus loin étaient si fatigués €t si mécontents, en arrivant à l'armée, qu'on ne pouvait eu tirer le moindre service et qu'on les renvoyait. Ils rencontraient en route ceux qui étaient partis après eux, et les dégoûtaient de continuer leur marche. A peine puton trier quelques bataillons formés de jeunes gens bien disposés et d'anciens soldats \
De sorte que cet essai de levée en masse, au lieu d'être utile à l'armée, consomma seulement une partie de ses vivres, dont elle était assez mal pourvue. Lies ennemis n'en conçurent pas la moindre crainte ; ils savaient que ce n'est pas avec dé tels soldats qu'on peut attaquer de front une armée régulière et aguerrie. Ces moyens d'employer la population s'appliquent seulement pour nuire à une arrière-garde dispersée et mal appuyée.
* Mémoires du maréchal Saint-Cyr.
L'effet ne fut pas meilleur sur l'opinion en France. Il ne fallait pas beaucoup de réflexion et de bon sens pour apprécier le vide et la déraison des phrases de Barère et de Danton. Le comité et la Convention s'aperçurent du ridicule qui avait accueilli la levée en masse et l'imputèrent aux aristocrates.
On se borna donc à appeler une première classe qui comprenait tous les jeunes hommes de dix-huit à vingt-cinq ans^ non mariés ou veufs sans enfant. Barère estimait que ce recrutement donnerait quatre cent mille soldats. Mais aucun contingent n'était fixé; le départ devait être général; le remplacement n'était pas autorisé.
L'enthousiasme n'était pas le même qu'en 1792; l'obéissance fut lente et d'abord très-incomplète. On ne pouvait y compter dans les provinces en proie à la guerre civile; beaucoup de départements étaient insoumis; d'autres qui étaient limitrophes des centres de rébellion^ la Vendée, Lyon^ Nîmes, Marseille, furent traités d'abord avec ménagement. Ailleurs, en Franche-Comté S par exemple, il y eut des résistances ouvertes contre ce recrutement. Au total, cette grande mesure ne reçut une exécution réelle qu'après la prise de Lyon. Alors la soumission fut universelle : riches et pauvres, jeunes hommes de toute profession ou industrie marchèrent au commandement de cette loi d'égalité. Déjà les persécutions avaient commencé; les réquisitionnaires appartenant aux classes supérieures partaient pour ne pas compromettre leur famille; le luxe avait disparu, et ils s'en allaient à pied ou en charrette rejoindre le dépôt pour lequel ils
' Moniteur, séance du 15 septembre.
avaient été désignés. Les uns prenaient résolument leur parti et acceptaient «ette vocation; beaucoup d'entre eut ont fait honorablement leur chemin dans nos armées. D'autres^ moins bien résignés, et pensant à quitter, dès que ce serait possible, cette carrière qui ne leur convenait point, tâchaient d'être employés dans les charrois, dans les vivres ou dans quelque bureau des administrateurs militaires. Les ouvriers en fer étaient requis pour la fabrication des armes.
Au total , non point par Faction du gouvernement désordonné et mal établi qui avait voulu cette mesure, mais par la force des choses, par le bon sens et le vrai patriotisme des généraux et de tous les hommes qui, sans esprit de parti et sans préoccupation politique, ne s'occupaient qu'à accomplir leur devoir, cet immense recrutement qu'on appelait la première réquisition donna, sinon sur-le-champ, mais plus tard, une force qui sauva le pays. Il faillit d'abord armer cette multitude de jeunes soldats, car on ne pouvait pas les envoyer au feu avec des piques , comme le proposait un jour Collet d'Herbois, en alléguant les Spartiates.
Lorsqu'ils purent arriver aux armées, ils furent seulement employés à une guerre défensive, s'accoutumèrent à la discipline et au danger, acquirent les habitudes et l'esprit militaires. Puis s'ouvrit une nouvelle campagne en 1794; ce fut ainsi que la France eut de nombreuses et bonnes armées, qui furent bientôt glorifiées par d'éclatantes victoires.
Il y avait encore sous les armes d'autres recrues qui ne méritaient pas le nom de soldats. Outre les armées qui défendaient le pays contre l'invasion étrangère, il s'était formé des armées révolutionnaires dont