TOMB III. S
la Révolution pour avoir îles jurés, s'écrie Fonfrède; c'est faire la contre-révolution que de les anéantir, n Turreau et Garrau demandent que les jurés soient nommés par la Convention.
Le président , Gensonné , résume toutes les diverses propositions et se dispose à les mettre aux voix. lies membres de la Plaine font mine de vouloir se retirer, et la Montagne, pour les intimider, demande qu'on vote à haute voix. — « Oui, s'écrie Féraud, oui, votons à haute voix, pour faire connaître au monde les hommes qui veulent assassiner l'innocence à l'ombre de la loil » — Cette véhémente apostrophe rend le courage au côté droit et au centre qui se résignent à voter; et une grande majorité arrête qu'il y aura des jurés auprès du tribunal extraordinaire; qu'ils seront pris en nombre égal dans les départemens, et qu'ils seront nommés par la Convention.
Après ces votes, le président annonça que la séance
était suspendue pour laisser prendre quelques heu-^ res de repos aux membres de l'Assemblée,- mais il éprouva une vive opposition. Plusieurs députés de la gauche s'empressèrent de réclamer contre cette interruption des travaux de la Convention; ils demandèrent que la délibération fut continuée. Le côté . droit, sans égard à ces réclamations, se disposait à sortir, quand Danton s'élança à la tribune.
« Je somme tous les bons citoyens^ s'écria-t-il, de ne pas quitter leur posle. » Aux éclats de cette voix formidable , les députés reprennent leurs places : il
D£ LA GONySNTION NATIONALE. ftl5
se fait le plus profond silence. « Quoi^ citoyensl leur dit Danton, au moment où notre position est telle, que si Miranda ëtait battu , et cela n'est pas impossible, Dumouriez enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose publique I.... Les ennemis de la liberté lèvent un front audacieux,* partout confondus, ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête homme occupe dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la stupidité de se croire en majorité! £h bien! arrachez-*les vous mêmes à la vengeance populaire; l'humanité vous l'ordonne. Je sais que rien n*est plus difficile que de détinir un crime politique ; mais si un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant le châtiment, s'il est si difficile d'atteindre un crime politique, n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables.
K Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles : je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité. Et, puisqu'on a osé dans cette Assemblée rappeler ces journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi ^ que si , un tribunal eut alors existé , le peuple, auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je dirai ^ et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui
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ont été les témoins de ces événeaïens, que nulle puissance humaine n'était dans le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons des fautes de nos prédécesseurs y faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée Législative : soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être ; organisons un tribunal y non pas bien y cela est impossible y mais le moins mal qu'il se pourra y afin que le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis. »
Danton démontrait ensuite la nécessité de la prompte réorganisation du pouvoir exécutif. « Le moment est arrivé ^ continuait-il ; soyons prodigues d'hommes et d'argent ; déployons tous les moyens de la puissance nationale; mais ne mettons la direction de ces moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et habituel avec nous assure l'ensemble et l'exécution des mesures que vous avez combinées pour le salut public. Vous n'êtes pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes..... Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé séance tenante ; que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation , reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires
« Je me résume donc, disait Danton en terminant son énergique improvisation ; ce soir, organisation du tribunal, organisation du pouvoir exécutif j demain, mouvement militaire: que demain vos corn* missaires soient partis; que la France entière se lève , coure aux armes, marche à l'ennemi ; que la
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Hollande soit envahie ; que la Belgique soit libre ; que le ceoimerce d'Angleterre soit ruiné ^ que '. les amis de la liberté triomphent dans cette contrée ; que nos armes partout victorieuses , apportent slux peuples y la délivrance et le bonheur y et que le monde soit vengé I »,
Danton venait de rappeler vertement l'Assemblée^ ou plutôt le côlé droit , aux pressantes délibérations que le salut public exigeait; il lui avait tracé la marche accélérée qu'elle devait suivre pour atteindre le but que l'on s'était proposé : entraîné par la puissance de la parole de cet orateur ^ le coté droit ne pût a^e irefuser de continuer la délibération à l'ordre du. jour^ et il demanda seulement que la séance fut suspendue pendant deux heures , pour laisser un instant de repos aux députés fatigués. En conséquence la Convention s'ajourna k neuf heures du soir.
Entre-temps ^ les sections avaient continué à s'agiter. Dans une d'elles ^ celle des (juatre-nations^ on avait poussé Finsubordination jusqu'au point de proclamer ^ comme mesure suprême et seule efficace, que le département de Paris, partie intégrante du souverain, exerçât en ce moment la souveraineté, et qu'à cet effet, toutes les sections et les cantons fussent convoqués pour autoriser l'Assemblée électorale du département de Paris à révoquer tous les mandataires infidèles : a attendu, disait cette çjection, que la proposition faite par des patriotes
f fS USTOIRK
«l'établir un Iribunal révolutionnaire^ et cdlê de destituer des ministres , sont des palliatifs , de fausses mesures , puisqu'elles n'attaquent qu'indireclement les assassins ^^{ui trouvent un point d'appui dans la Convention. »
Cette même section avait déclare traîtres envers la patrie 9 Dumouriez, Roland^ firissot^ Gensonné, Guadet^ Pétion^ Barbaroux^ Louvet, etc., et comme cet arrêté avait été porté aux autres sections , il y avait excité une fermentation extraordinaire. La même motion avait été faite au club des cordeliers y qui y avait adhéré.
Tout Paris était debout. Des attroupemens tumultueux parcouraient les rues et voulaient faire fermer les barrières. Des groupes nombreux se formaient partout; ils étaient agités par les motions les plus incendiaires et les plus extravagantes. On y proposait de faire sonner le tocsin^ et de se mettre en insurrection contre Ja partie de la Convention, qui, disait-on, cherchait à paralyser les mesures de salut public proposées par la Montagne. C'était principalement aux Cl)amps-Elysées et sur la terrasse de^ Feuilhms ([ue s'étaient formés les rassemblemens les plus considérables et les plus menaçana»
Qu'on se rappelle les motions qui, depuis deux jours, s'étaient succédées à la Convention, sur les dangers de la patrie, les harangues des commissaires envoyés dans les sections, le grand mouvement national que l'on venait d'exciter, et l'on ne sera pas étomio do voir Paris en fermentation, La Convention
D£ LA CONYE^iTlON NATIONALE. ilQ
avait fait un appel à l'eDergic des masses pour réparer les revers de nos armes ; les girondins eux-mêmes avaient aidé à mettre le peuple en mouvement^ et le peuple entier s'était levé.
Mais il savait que les girondins s'étaient toujours fait traîner à la remorque dans la (arrière révolutionnaire^ leur marche lente et forcée n'avait pas été un secret pour les masses : aussi leur reprochaientelles les maux qui affligeaient la République. En contribuant à mettre le peuple en mouvement^ les girondins avaient travaillé à fournir des armes contre eux. Sans complot foriné d'avance comme le crurent les girondins^ on était menacé de quelque scène tragique.
Déjà les volontaires, qui avaien^dinéà la Halleau-Blé^ s'étaient portés à la salle des jacobins^ en faisant retentir l'air de chants épouvantables : ils y arrivaient au moment où BentaboUe s'y plaignait de ce que les patriotes n'avaient pas montré, dans la séance delà Convention, autant d'énergie que la veille. Les enrôlés demandèrent à défiler dans la salle, et la traversèrent au milieu des plus bruyans applaudissemens. L'un d'eux s'écria : « Citoyens, au moment du danger de la patrie, les vainqueurs du lo août se lèvent pour exterminer les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. » — « Oui, leur répondit Gollot d'Herbois qui présidait la société, nous sauverons avec vous la patrie et la liberté. »
Desfieux prend alors la parole pour affirmer que le général Miranda trahit; qu'il est la créature de
1 2<^ BISTOIfil
Pétion; que Brissot n'a fait déclarer la gaerre b l'Angleterre que pour perdre la République et pour obliger les Français à demander pour roi le duc d'Yorck. Il déclare qu'il n'y a qu'un moyen de sauver la patrie, qu'il faut se débarrasser de tous les traîtres, mettre tous les appelans en état d'arrestation, et faire nommer par le peuple d'autres députés.
On va plus loin; quelques volontaires demandent les têtes des girondins, des brissotins; il faut au peuple des vengeances, disent-ils, il faut qu'il soit sûr de n'être plus trahi. D'autres se moquent de l'inviolabilité : «Qu'est-ce que l'inviolabilité, s'écrie un militaire? je la foule aux pieds. »
Aussitôt on propose de se diviser en deux colonnes dont l'une ira chercher les cordeliers, et de là, se portera contre le conseil exécutif; et l'autre se rendra à la Convention pour y demander l'arrestation des appelans. Dubois-Crancé, qui arrivait en ce moment, veut s'opposer à ces coupables démarches, et sa résistance cause un tumulte affreux entre ceux qui veulent empêcher le départ, et ceux qui cherchent à le provoquer. Les tribunes envahissent la salle, les lumières sont éteintes , et les agitateurs l'emportent. Mais ils décident qu'ils iront tous aux cordeliers, rendez-vous général de rinsurreclion.
Louvet raconte dans ses mémoires que Lodoiska, (nom qu'il y donne à la femme généreuse devenue plus tard son épouse), qui logeait prés de la salle des jacobins, effrayée par le tumulte qui avait lieu dans cette salle, s'y était rendue pour savoir ce qui
DS LA COIfVSlfTIOR NATIONALE. ISi
s'y passait j et qu'ayant entendu la motion et les vociférations contre la Gironde ^ elle était accourue l'avertir. Que lui-même s'était empressé d'aller prévenir ses amis de ne pas se rendre à la séance du soir^ où^ disaitril, ils devaient être assassinés. Qu'il les avait trouvés réunis chez Pétion , où ils délibéraient paisiblement sur les décrets que l'Assemblée allait rendre ; qu'il avait eu beaucoup de peine à leur faire partager ses alarmes (i); qu'enfin^ un rendez-vous avait été donné ^ et que Kervélégan s'était porté en toute hâte à la caserne du bataillon des fédérés de Brest ^ pour le tenir sous les armes ^ prêt à marcher au secours de la Convention.
Cependant la commune avait pris toutes les mesures qui étaient en son pouvoir pour empêcher que l'élan populaire ne dégénérât en troubles : le maire, Pache^ quoiqu'il n'aimât pas les girondins, avait repoussé avec indignation les deux dépuiations des cordeliers et des Quatre-Nations. Il voulait bien qu'on se servit de l'anarchie pour réveiller l'énergie du peuple; il n'était probablement pas fâché que l'on forçât un peu la main aux girondins dans les mesures proposées par la Montagne; mais il n'approuvait pas l*idée d'attenter à la représentation nationale. Secondé par Hébert et le procureur de la commune y Ghaumette, il avait empêché que l'on se portât aux
(i) Pendant que Louvet cherchait à ptrsuader à ses amis qa*iL se tramait un complot contre leur vie, Pétion ouvrit la fenêtre pour examiner le temps , et voyant qu'il pleuvait, il dit froidement à ses collègues: // pUui; il n'y aura rien ^ette mût. Pétion connaissait très bien les parisiens.
123 BlSTOniB
barrières pour les former, el que l'on sonnât le toc-* sin. Par deux proclamations sages, Tune adressée aux sections, Pautre aux jacobins, il leur avait pres^ crit le bon ordre.
Le maire avait ëte vivement appuyé par Santerre, qui s'éleva chaleureusement contre ceux qui demandaient une insurrection : il dit que le tyran étant renversé, une nouvelle insurrection ne pourrait tourner que contre le peuple, qui régnait seul ; que s'il y avait y dans la Convention, de mauvais députés^ il fallait les souffrir comikie on avait souffert Maitry et Cazalès dans la Constituante | que Paris n'était pas toute la France, et devait accepter les députés que les départemens envoyaient* Santerre défendit aussi le ministre de la guerre, contre lequel les sections élevaient également de vives réclamations, et auquel on reprochait de nombreuses destitutions de patriotes; il dit quo le ministre en avait le droite puisqu'il étiit responsable pour aes agens. Enfin , il menaça les conjurés de les faire rentrer dans l'ordre par la force armée.
Toutes ces mesures avaient porté leur fruit. Les sections s'étaient calmées; les rassemblemens s'étaient peu à peu dissipés; les agitateurs, restés en petit nombre aux cordeliers, n'avaient plus osé exé-* cutei* leurs projets : la pluie qui tombait, avait forcé tout le monde à se retirer; et enfin , vers les onze heures du soir, tout était calme dans Paris.
Ce moment do fièvre populaire ne s'était pas passé $ans causer de vives alarmes tant aux ministres,
DE LA GONTSHTIOir NATIONALE. 123
qu'aux députés du côté droit ^ et même à la Gonven* tion entière. Les ministret^ réunis chez Lebrun^ n'ayant aucune force à leur disposition^ et sachant que le peuple en voulait beaucoup à quelques-uns d'entre eux^ avaient passé plusieurs heures dans la plus cruelle anxiété. Ils entendaient les cris des rassemblemens formés devant leur hôtel, et ils s'attendaient à chaque moment à être attaqués. Beurnonville avait profité de l'obscurité pour sauter par dessus le mur de son jardin ; il était accouru à la caserne du bataillon de Brest, et réuni$sant le plus de monde, qu'il lui avait été possible^ il en avait bravement imposé à une partie des furieux qui voulaient se défaire àe lui*
Cependant , la Convention s'était de nouveau Ycunie k neuf heures du soir; mais peu rassurée sur les intentions du peuple à Tégard de quelques-uns des ses membres, elle était loin d'être tranquille. Une quarantaine de députés du côté droit seulement s'était rendus à la séance; s'attendant à être attaqués, ils s'étaient armés. On dit même qu'ils étaient convenus entre eux de se précipiter sur la Montagne , s'ils étaient menacés de perdre la vie, et d'immoler le plus de montagnards qu'ils auraient pu (i). Le reste du parti de la Gironde et du côté droit s'était caché , ou avait cherché à se mettre sous la protection des fédérés Brestois^
En ouvrant la séance , un montagnard fit remar-
(x) Mémoires de Louvet.
1 a4 HISTOIRE
quer que les bancs de la droite étaient dégarnis ; et comme la Montagne n'avait pas cru à un danger sérieux ; qu'elle n'avait vu dans l'agitation de ces deux journées qu'une effervescence salutaire , et qu'elle pensvdt que les désordres qui avaient eu lieu^ étaient plus que compensés par l'élan éner-gique donné au peule, elle reprocha durement aux Girondins leur absence : « Ces messieurs dorment sans doute , dit Levasseur , quand nous veillons pour le salut de la patrie. »
Un peu plus tard j le maire et le commandant général , mandés à la barre pour rendre compte de l'état de Paris, y parurent pour donner des rensei-« gnemens rassurans. La discussion fut alors reprise. La Convention, moins une partie des membres du côtédroit , acheva tranquillement d'organiser le tribunal extraordinaire, ou plutôt le tribunal révolutionnaires^ Duhem commença par demander le rapport da décret qui accordait des jurés à ce tribunal. L'extrême gauche l'appuya ; mais le reste de l'Assemblée insista pour qu'il y eût des jurés. L'appel nominal fut réclamé. « Je l'appuie, dit Lareveillère- Lépaux , afin que dans le département qui m'a nommé on sache que j'ai voulu que le pouvoir national fut exercé par toutes les sections de l'empire , et non par une section particulière, et par la faction qui la tyrannise. » — « Je demande aussi l'appel nominal, s'écria Ver gniaud, afin de faire connaître ceux qui se servent continuellement du nom de la^ liberté pour l'anéantir. »
DB LA CONVENTION IIATIOllAtB. 125
Afin de tout concilier , Thuriot proposa de faire délibérer les jurés à haute voix. Turreau demanda qu'ils fussent pris à Paris. — « Pourquoi! demanda Rabaut-Saint-Etienne ? » — ic Afin de gagner du temps, lui répoûdit-on. » — i< On n'eu ira pas moins vite en les choisissant parmi les départemens voisins, répliquèrent les membres du côté droit. »
L'Assemblée décréta enfin que le tribunal extraordinaire serait composé de cinq juges, d'un accusateur public et de deux adjoints, et d'un jury, tous nommés par la Convention. Les jurés devaient être choisis avant le mois de mai , et , provisoirement , pris dans le département de Paris et les quatre voisins : ils devaient opiner à haute voix. Telle fut l'origine de ce tribunal qui devait acquérir une si affreuse célébrité. Institué dans un mo-> ment de crise et de danger, sous les auspices d'une insurrection menaçante, la majorité de la Convention le crut nécessaire pour donner au peuple, qui allait verser son sang sur les champs de bataille, une garantie contre les traîtres et les machinations des contre-révolutionnaires. Elle le crut propre à épargner à ce peuple exaspéré le renouvellement des horribles excès auxquels la peur et la fièvre révolutionnaire l'avaient déjà porté en pareille circonstance ; elle crut qu'il suffirait de cet épouvantail pour tenir en respect les aristocrates et les conspirateurs^ que les vengeances populaires s'arrêteraient devant ce tribunal, chargé de frapper tous les ennemis de la liberté et de la République; qu'à l'abri de ce rempart.
1 a6 HisTOims de la coryentior hationalb.
on pourrait s'occuper tranquillement de la chose publique : elle pensa enfin que le salut public^ celui de la Révolution^ exigeaient de grands moyens^ des mesures terribles. Les ennemis de la Révolution levaient partout un front audacieux ; il fallait les frap-^ per^ ou périr sous leurs coups : la Convention tout entière reconnut le besoin de tenir le glaive suspendu sur la tête des coupables et des mal-intentionnés.
r^ul doute que ceux qui venaient de demander avec le plus d'ardeur ce tribunal extraordinaire, n'eussent reculé d'horreur à l'idée seule de l'usage qu'on en ferait : mais ils étaient loin de penser qu'on abuserait aussi longuement et aussi crue^ement d'une institution qu'ils regardaient comme momentanée; ils étaient loin de prévoir que des hommes de sang s'en empareraient, et qu'ils s'en serviraient pour frapper l'innocence , pour écraser les meilleurs patriotes, les plus ardens républicains, et pour adéantir ceux-là même qui avaient le plus contribué à cette imprudente et inique organisation.
CHAPrrusTx
Démission du ministre de la guerre. — Danton provoque une nouvelle organisation. — Le c6lé droit revient sur le tribunal révolutionnaire. — Scène étrange. — Déclaration et palinodie de Marat. -— Lasource le combat. — Varlet accuse Dumouriez. — La Montagne le défend — Conviction de la Montagne. — Dénonciation de Yergniaud. — Réponse de Marat. — Rapport du ministre de la justice. -^ Querelles des partis.
L'orage de la veille était entièrement appaisé; les députés du côté droit étaient rentrés au sein de la Convention : on n'avait plus aucune appréhension ; il ne restait à TAssemblée qu'à rédiger le décret qui organisait le tribunal révolutionnaire, et k l'adopter définitivement. On allait y procéder, quand arriva la démission du ministre de la guerre, Beurnonville.
La Gironde, en perdant Beurnonville au conseil exécutif, perdait un de ses plus fermes appuis. Carra
ta8 ■ISTOIRB
en témoigna ses regrets, a Si Bearnon ville, dit-il ^ dont le patriotisme a été éprouvé par le feu da canon, ne peut rester au ministère, quel est celui qui prendra le portefenilie? » Il demanda que Beumonville fût invité à faire connaître les moti& qui avaient pu l'engager à se démettre de ses fonctions.
Danton s'y opposa, a Tel est capable de commander une armée, dit-il^ d*échauffer le soldat, de maintenir la discipline^ qui n'a pas les formes populaires, conciliatrices, nécessaires dans les circonstances critiques et orageuses , quand on veut faire le bien. » Danton profita de cette occasion pour demander que les membres du conseil exécutif pussent être pris dans le sein de l'Assemblée , protestant par avance que, quant à lui, il n'accepterait aucune place dans le ministère, tant qu'il serait membre de la Convention Nationale. « Je le déclare, dit«il, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois valoir un autre .citoyen français.... Si je me récuse, c'est que dans mon poste, je me crois utile à pousser, à faire marr cher la Révolution ; c'est que je me réserve encore la faculté de dénoncer les ministres qui, par malveil* lance ou par impéritie, trainraient notre confiance. 'Ainsi, mettons-nous donc bien dans la tète que presque tous, que tous nous voulons le salut public. » — Oui, oui, s'écrie-t-on de toutes les parties de la salle, nous voulons le salut public! »
(c Que les défiances particulières ne nous arrêtent donc pas dans notre marche, continue Danton; quant à moi, je ne calomnierai jamais personne ; je suis sans
DK LA COMYEirriOxX NATIONALE. 1 1$
ûel, non par vertu , mais par tempérament ; la haine est étrangère à mon caractère... Je n'en ai pas besf>in... »
' Passant ensuite à la nouvelle organisation des pou» voirs, il s'écriait : « Quel est celui d'entre vous qui ne sent pas la nécessité d'une plus grande cohésion y de rapports plus directs^ d'un rapprocliemcnt plus immédiat y plus quotidien entre les agens du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la liberté contre toute l'Europe, et vous qui êtes chargés de la direction suprême de la législation civile et de la défense extérieure de la République? Vous avez la nation à votre disposition; vous étés une Convention Nationale, vous n'êtes pas un corps constitué, mais un corps chargé de constituer tous les pouvoirs^ de fonder tous les principes de notre République. Vous n'en violerez aucun; rien ne sera ren^ versé, si exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous prenez le talent partout où il existe, pour le placer partout où il peut être utile.... »
Danton trouva un opposant à sa proposition dans Laréveillère-Lépeaux. Ce député, tenant au parti de la Gironde par ses mœurs douces, au parti montagnard par son républicanisme sincère^ craignait toute sorte de tyrannie. « Faites attention, dit-il, aux circonstances qui vous environnent; voyez ce qui se passe autour de vous, et vous vous convaincrez que> si votre choix tombe au jourd'hui sur quelques hommes d'une grande ambition et d'une giande audace^ demain, peut-être, la Convention est dissoute^ et
TOMB m.
1 3o HI8Ï0IAE
ces bouimas revêtus tout à la fois de la puissance lé*gislaiive et de la puissance exécutrite^ eKereent akirs nécessairement la plus formidable dicta ture,. surtout a^ant à leurs ordi^es ce terrible tribunal que Vous venez de créer.... »
La Convention^ pensant que le moment d'agiter cette question n' était pas encore, venn ^ passa i l'ordre du jour sur la proposition de Danton^ et Beurnonville continua de garder le portefeuille de la guerre.
L'Assemblée adopta ensuite la rédaction d'isnard^ pour l'orgabisation du tribunal eatraordinai^e^ laquelle était conçue en ces termes :
« Il sera établi à Paris un tribunal criminel esf •traordinaire^ qui connaîtra de toute entreprise con^ tre-révolutionnaire^ de tout attentat contre. la li^ l>erté^ l'égalité 9 l'unité, l'indivisibilité de la Aépu- Uique, la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat^ et de tous les complots tendais à rétablir la royauté, ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité et à la souveraineté do peu(lle>^oit que les accusés soient fonctionnaires civils^ ou militaires ^ ou simples citoyens^ n . ..
Cependant) ceux des. girondins qui n'avaient. pas assisté à la séance de la veille au soir, cbercbérent à faire revenir l'Assemblée sur la décision qu'elle avait prise en faveur du vote à haute voix par les jurés attachés à ce tribunal. JBusot attaqua àe système comme dénaturant la belle institution du jury» Lamarque lui répondit, que ce n'était qu'à conditikm
DE LA CONTSimON NATIONALS. i5i
ifùe les jurés voteraient à haute voix^ que leè amis de ia liberté avaient consenti à ce qu'il y eut des jurés dans le tribunal extraordinaire', qui, par sa ^éalion même, ne devait pas être assujetti à ces formes.
Guadet voulut parler; mais la Montagne l'en empêcha. *-^ « Fermez la ditfcuasion , s'écria Duhem , nous ne pouvoos entendre un conspirateur! )i A ces mots, la droite toute entière se lève et interpelle vivement lé côté opposé. •— ^ a Oui ^ il y a ici des conspirateurs! s^écrie&t Duhem, Chabot, David> Carrier et auires montagnards. » Un<e vive agitation r^^ne long*4emps dans rAssemblée* Enfin, le président, GeDsOGuné, obtieht le silence^ et maintient la parole a Guàdet^ qui la prend pour combattre longuement le vote à haute vbix.
' Prieur (de la Marne ) fit observer Combien il éisût
regrettable pour la Convention de voir redaitreune
discussion d'ans laquelle elle s'était épuisée la nuit
précédente, une discussion dans laquelle les avan*
tagès et ItJs désavantagea du mode adopté avaient été
longuement discutés. « On a donc oublié, s'écrit
Prieur, que c'est sous l'égide de l'insùtutico sainte
du J44ry que les méchans déchirent la patrie! JNous
avons chefché cette nuit a ot^ganiser , d'uoe manière
utile pour la patrie, le tribunal que vous avez créé.
On réclame maintenant contre le vote à haute t^oix
des jurés j mais le témoin ne dépose-t-il pas à haute
vdix...;.? Votrs avez votuMûemes voté à hâutô voix
contre le tyraU; et vous n'avez pas cralnt.qu^on vous
i3a HISTOIRE
accusât d'être influencés : pourquoi ne croyez-vous pas les jurés capables d'une pareille fermeté? Elevez enfin les hommes à leur hauteur. »
Le décret fut maintenu^ et les jurés attachés au tribunal révolutionnaire durent voter à haute voix.
Le lendemain une scène étrange vint rappeler aux girondins la prétendue insurrection des journées précédentes.
Une députation de la section Poissonnière s'était présentée à la barre avec une compagnie de volontaires qu'elle fournissait à l'armée 5 eUe avait annoncé qu'elle était ^ ainsi que les autres sections^ disposée à tous les sacrifices; que le peuple entier allait se lever pour écraser les tyrans; mais elle se plaignait de la mollesse de la Convention : elle demandait que Beurnonville fut révoqué, et que Dumouriez fut décrété d'accusation.
A cette proposition inattendue, il s'élève un cri de désapprobation dans toute l'Assemblée. On interpelle la députation ; on l'accuse de vouloir désorganiser les armées. Tout-à-coup les volontaires dé* ploient le drapeau qui leur avait été donné à la section , et laissent apercevoir un drapeau rouge y orné de cravattes blanches, ayant sur la lance deux fleurs de lis et deux LL croisés (i).
A la vue de ces insignes de la royauté , l'Assem-
(i) Céuii im des anciens drapeaux des sections, sous la monarchie oonsiitutionnelle , qui était resté dans un coin , et qu*on avait donné aux volontaires , sans faire attention aux cravattes et' aux fleurs de lis.
DE LA COiNTBNTIOlf IIATIOlfALB. l53
blée, se soulevé d'indignation : les volontaires euxmêmes partagent la colère générale : ils foulent aux pieds leur drapeau , mettent du bout de la pique le bonnet de la liberté , et jurent de combattre à jamais les rois et la royauté. Gambacéres demande que le président de la section, et celui qui a présenté la pétition soient mis en état d'arrestation.
Isnard prend la parole. « Ce qui vient de se passer, dit- il , est un trait de lumière qui doit nous éclairer sur les manœuvres qu'emploient les ennemis de la République. L'aristocratie qui^ nouveau protée, revêt toutes les formes, a bien senti qu'il ne suffisait pas de faire attaquer la liberté par les ennemis du dehors^ mais qu'il fallait mettre à profit toutes les vertus qui embrasent les représentans du peuple , prendre le masque du patriotisme , et nous amener à une désorganisation générale. » Isnard entre ensuite dans de longs développemens pour prouver que c'est aux sintigations de l'étranger qu'ont lieu toutes les manoeuvres criminelles qui tendent à la désorganisalioa des armées, de la Convention, à la ruine de la République. Il cherche à démontrer que les mouvemens coupables qui avaient eu lieu les 9 et lo mars , n'avaient été provoqués que par les désorganisateurs aux gages de Pitt, ce grand macbinateur de tous les crimes (i)j qu'il s'en était fallu de peu que, sons pré-
(x) Les Girondins ont prétendu que les troubles des 9 et xo mars, avaient été excités par des brigands soudoyés. Il est démontré que le peuple entier était debout; qu*il concourait en corps aux votes des sections, à Tagitation de la capitale. Cela est si vrai que tontes les professions
fS4 HISTOIBE
te&le de purger la ConveotioQ des roembres désignée
comine de$ traîtres ^ on n'eût <^gorgé la Conveotion
entière. Isoard ^ rend grâce au conseil général de la commune et au commandant général de la garde
nationale, qui ont, dit-il^ sauvé la ruine de l'Assemblée et de la République, Il finit en demandant l'arrestation du président et de l'orateur de la seo« tion Poissonnière.
Marat appuie, la proposition d'Isnard. Il combat vivement la motion insensée^ la motion profondément pertide dit-il y faite contre le général Dninou* riez^ qu'il regarde comme lié au sort de la République par le succès de ses armes, il s'élcve contre les désorganisateurs , contre ceux qui ont forn^e le complot de perdre la liberté publique. Il dénonce ce complot^ dont il déclare que la section Poissonnière est le centre, a Je demande, s'écrie-t-il > que le pétitionnaire lise l'article de la pétition où l'on demande les têtes de Gensonné^ de Vergniaud, et de Gviadet , crime atroce qui tend à la dissolution de la Convention et à la perte de la patrie I Moirnaçme. je me suis élevé dans les groupes contre ces aissassins; je me suis transporté & la société populaire des cordeliers; j'y ai prêché la paix , et j'y ai confondu ces orateurs soudoyés par l'aristocratie.. « Je dénonce Fournier^ qui s'est trouvé à toutes les émeutes* »
Marat venait de recueillir des applaudissemens
utiles en sonffirirent pendant eeê deux jour», «i qn'il follntut décret ds la Convenrion pour renvoyer let boulangers à l««r fournil , •! lei employés ées postM I leon bnreaux.
DE LA CONYKNTION NATIONALE. l35
presque unaoiices; la majorité de l'Assemblée se complaisait dans l'idée que tous les f roubles , toutes les pétitions incendiaires ou inconveoaptes étaient l'ouvrage des aristocrates déguisés^ des agens de l'étrange. Bfirrère le mit à broder longuement sur ce thème. I) dit que les troubles qui affligeaient la République étaient suscités par le^ Cours de l'Europe^ I^s aristoorates de l'intérieur, les prêtres, qui fana^ tisai0i>t ]e peuple de^ campagnes. « Pans la nuit du 9 au lOy aasura Barrèro^ tout était arranij[é pour do^ minçr Paris et I^ Convention par la terreur. Lesaris^ toerates seraient venua ici, couverts des haillons de la mi^erf), ifgorger une partie de la Convention. » -^ Up grand nombre de voix s'émeut : C'est vrail cela est vi^i ! *rrr ]^t l'A3semblée décrète que le conseil gér néri^l de la commune, le maire, et le commandant général , ^anterre, ont bien mérité de la patrie.
Pendant que Barré^e pariait, Marat était sorti pour prendre des informations sur le civii^ipe du président et de Toniteur de la section Poissonnière. 11 rentre tout ^ssouflSé, demanda la parole pow um fait qui tient, dit-il, au salut public^ et monte à la tribune, au milieu d'un profond silence.
M On ne fait rien, (»'écriert-dl, quand ou ne dé-* cbii'e pas le voile tout entier. Il est pos^ble que le prudent de la sectioii poissonnière et cel ui qui lui sert d'organe, ne soient qu'égarés ; quant à moi, j'ai reçu une dénonciation dans laquelle on me dit qu'ils ne sont que des agens subalternes, et que le fqyer du complot eO. dans le sein de la Convention. Oui, jje dis
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que le foyer est dans le parti Roland^ dans les hommes d'Etat de la Convention^ qui l^culent dëtruire la République. »
— A ces mots, des rumeurs et des éclats de rire se font entendre dans une grande partie derAssembiée.
— « Voici leur plan, continue Marat; du moment où ils ont vu que Topinion publique se trouvait contre eux, ils ont proposé une pantàlonade dont Isnard était le premier acteur. Vous avez sagement fait de décréter le tribunal révolutionnaire; il sera le boulevart de la liberté. Ils ont d'abord tenté de l'écarter; mais n^ayant pas réussi, ils ont voulu l'organiser h leur mode; leur complot a encore été déjoué ; ils ont voulu empêcher le recrutement des volontaires ; ils ont tout fait pour arrêter le départ de vos commissaires. Voilà leur plan ; je le dévoile pour les livrer à l'indignation publique. Lorsque les commissaires seront partis, ils se mettront en insurrection contre les patriotes. »
• Les murmures et les éclats de rire ayant redoublé au côté droit, Marat, suivant son expression habituelle^ rappelle ce côté à la pudeur. On demande de toutes parts que la discussion soit fermée. Mais plusieurs girondins veulent que Marat soit entendu iusqù'iiu bout. Celui-ci continue à dévoiler le prétendu plan des hommes d'Etat, et prie la Convention de prendre des mesures pour s'opposer à leurs projets contre les patriotes, dès que les commissaires seront partis.
« Je déclare , dit-il en terminant sa dénonciation,
D£ LA CONYCIITION NATIOlfALE. l3y
que, qudiquè je n'aime pas les hommes if Etat ^ plutôt que de souffrir qu'il soit porte atteinte à leur sûreté, je leur ferai un rempart de mon corps, en même temps que je défendrai la Convention contre leurs machinations... Je sollicite le décret d'accusation contre cet Américain, contre Fournier ; c'est le chef de la bande; j'en suis convaincu par ce que j'ai oui dire dans la société des Gordeliers. »
Lasoùrce s'élance à la tribune. Il ne veut pas, ditil, que la France croie que le foyer contre-révolutionnaire est dans le sein de la Convention. Il déplore la fécondité des moyens perfides, des ennemis du bonheur public, qui, voyant que la séance avait commencé par un état de choses à l'avantage de la liberté et au profit de l'instruction de la France, se sont empressés de la faire tourner à l'égarement du peuple et au profit des conspirateurs.
a Marat était convenu, continue Lasoùrce, que les mouvemens dont il se plaint avaient eu leur cause immédiate dans le complot ténébreusement tramé contre la Convention ; il s'était élevé contre cette affreuse conjuration, et son opinion n'était pas indifférente. Les conjurés l'ont senti ; ils n'ont pas voulu que le peuple restât convaincu. qu'il existait un projet de' contre-révolution qu'on lui faisait exécutera lui-même sans qu'il s'en doutât. Mar^t est sorti, qu'atK)n fait? — Ne vois-tu pas, lui a-t-on dit, qu'on te joue, que tu es dupe ? Cette trame, ne vois-tu pas que c'est dans le sein même de la Convention qu'elle existe ? Que c'est là qu'est le foyer de la conspira-
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tion 7 — Ça été assez pour uneimaginiitioQ habituée à ne voir que de sinistres fantÀmes. II est venu , dans le délire de son imagination ^arée , répéter ce qu'on lui a dit. »
Lasource s'élevait chaleureusement contre ce système de dénigra tion des membres de la Convention^ qu^l attribuait aux guinées de Pitt^ à For de Guillaume et de François : il continuait à soutenir que les mouvcmens excités l'avaient été pour opérer une contre-révolntîon; que si les projets des conjura eussent réussi , ils ne se seraient pas bornés i faire tomber les têtes des députés qu'on désignait sous le nom A^appélanSj mais que toute la Convention y aurait passée parce que les rélablisseurs de la royauté n'auraient épargné personne. Lasource concluait en demandant que Fournier fut décrété d'arrestation pour avoir voulu exmler une insurrection contre la Convention ^ et pour avoir tenté de faire égorger le peuple par le peuple même.
L'Assemblée lança le décret contre Fournier^ et renvoya au 'comité de sûreté générale les pétitionnaires de la section Poissonnière ^ pour y être interrogés.
Le soir^ la séance des jacobins fut vivement agitée par Varlet , un des orateurs ordinaires des sec-> tions et des clubs , qui fut s^y plaindre vivemc^il de l'arrestation de son ami Fournier. Il s'écria que le tribunal révolutionnaire qu'on venait d'instituer^ allait tourner contre les patriotes/ comme celui du
DE LA COMVElirnOll NATTOXAT.I, l.lg
10 aoèt; que Foarnier n'était pas le seul menace j qne Desfieux^ Lasonski et lui-même Tëtaieut aussi ; qn'îl n'y avait pas un moment à perdre pour sauver ]es patriotes et la liberté ; que Dumouriez était un traître qui s^entendaii avec les Girondins pour perdre la République.
A cette dénonciation , qu'on regardait comme calomnieuse f et qui n^étàit tout au plus que prématurée^ il se fit un tumulte épouvantable dans la salle. D'un c^é, on disait que Varlet avait raison, de Taatre^ on criait: à bas les désorganisateursl
Quand ia tempête fut calmée, Billaud*Varennes monta h la tribune pour se plaindre de ces motions incendiaires; il s'éleva vivement contre les agitatears, contre les calomniateurs. Il dit qu'il n'aimait pas Du<m>urieZ) mais qu'il le crojait bien décidé à battre l^ennemi; que ce serait désorganiser compiétemen,t l'armée que de l'en tirer.
En oe moment la société recevait la nouvelle que Dumouriez avait rallié l'armée de la Meuse. On crie t//W Dwnouriez! Billaud-^Varennes profite de ce moment d'enthousiasme pour proposer un scrutin épuratoire, afin de délivrer la société de tQU9 l^s désorganisateurs qui la compromettent* Marat et Robespierre se prononcent aus^i contre les agitar* teurs^ et ramènent l'Assemblée au calme, et à l'obâa^ance aux décrets de la Convention*
Robespierre, Billaud^Varennes, Marat, et les autres Montagnards qui dominaient au^ Ja(obîn3> n'air niaient nullement Dumouriea, généralement re-
l4o ' UISTOIRS
^ardë comme un aristocrate sans moralité; maisils le croyaient intéressé^ par &m6ur-propre, au succès des armes de la République : ils le soutenaient contre les attaques dont il était robjet ^ parce qu'ils craignaient de livrer l'armée à une désorganisation funeste en présence d'un ennemi victorieux.
Ils aimaient encore moins les Girondins; mais l'idée de tes exclure violemment de 1^ Convention^ leur paraissait encore une pensée dangereuse : ces. diefs Montagnards ne songeaient alors qu'à s'emparer du gouvernement pour pouvoir suivre leur système. En cela Danton les avait secondés énergiquemcnt. Danton^ sans haine personnelle^ n'en voulait pas au côté droit; mais il blâmait fortement sa modération y sa marche lente et forcée^ dans des circonstances où il aui'ait voulu que la Convention déployât une activité et une inflexibilité telles que son tempérament les concevait. Danton ne voulait autre chose que le succès de la Révolution : il s'inquiétait peu de quelques tourmentes populaires dont on fesait grand bruit: elles n'étaient^ à ses yeux ^ que des moyens nécessaires pour entretenir l'enthousiasme de la nation^ la fièvre révolutionnaire^ de l'ébuUition de la^ quelle devait sortir la foudre pour frapper les ennemis de la République; Aussi ^ quoiqu'il eut pris une part active à l'organisation du tribunal révolutionnaire et d'un gouvernement fort, ne le vit-on guère s'occuper des querelles exdtées par les troubles qui avaient eu lieu, et que l'on se complaisait à rejeter sur lés aristocrates, comme si le délire et les n»auvai-
i44 HISTOIRE
barré pour rendre compte des événeinens dos 9 et 10 mars^ et pour traduire devant les tribunaux le prétendu comité insurrectionnel, qui, disaient les Girondins^, avait présidé aux troubles, était venu déclarer que ce comité insurrectionnel n'existait pas, et n'avait jamais^ existé; que les troubles des 9 et 10 mars avaient été spontanés et sans but; que ces troublés s'étaient calmés k l'entrée de la nuit, et qu'à rbeure ou là Convention avait repris sa séance , il n'en restait plus aucune trace.
Dans un rapport subséquent, le même ministre, Garât, dont la véracité, la bonne foi et les intentions ne pouvaient être mises en doute, attribuait les troubles dé Paris aux dissentions des représentans.aPour mieux déterminer les faits, disait-il, ayant des amis dans les deux côtés dé la Convention, je me flatte d'avoir lu dans leur âme. Voici les soupçons qui se sont établis des deux côtés : je rapporte ces confidences parce qu'elles ne peuvent nuire à personne^
« Des membres du côté droit m^ont dit: ne voyezvous pas que ces bommes veulent vous mener à l'anarcbie, pour l'accomplissement de leurs vues ciiminelles ? mais ils peuvent en avoir deux , ou d'ériger un nouveau trône, où d'élever un pouvoir de triumvir, on de dictateur. Leâ membres* du côté gaucbe dnt aussi un système très-lié, très-suivi, sur les conspirations attribuées au côté droit. INe voyez-vous pas^ diseht-ils\, que , sous prétexte de modérer le cours trop rapide de la Révolution, on veut tuer la' liberté? les membres de la droite, par leurs discours^
DS LA CONVENTIOUr NATIONALE. iiS
leurs jofiniadx^ répandent que Paris et ia Convention 90nt rem|>lis de brigands. Parla ils cherchent à soulever les dëpartemens pour détruire la Montagne, la sainte Montagne, et anéantir sous ses débris la liberté et la République.
« Voilà ce que j'ai entendu à mon grand étonnemettt ; et lorsque j'ai essayé de les dissuader et de dé^ fendre les membres de la Coûvéntion^ contre lesquels chacun des deux côtés s'élevait avec plus de fureur, ils m'ont tous dit : Vous ne connaissez pas ces hommes^, nous serons leurs victimes, et voUs serez leut dupe!
« £h bieni c'est moi, qui, par mes fonctions au milîea de tous les partis, ne m'associant à aucun, crois avoir mieux jugé et les hommes et les événe*» Bvens. Je pense qu'il y a des moyens très simples de calmer les inquiétudes, et si ce n'est d'étouffer cntiè**> remenft les haines, au moins de prévenir .les nialheurs qui peuvent résulter de leur exaspération.
et Les scélérats ne peuvent avoir de force que pat vos querelles : vous pouvez les déjouer en ne vous occupant d'aucun des objets particuliers qui excitent les passions, mais seulement des objets générant qui tiennent au salut de la République. »
I^e ministre de^la justice terminait en taisant l'éloge du tiis^ire, Pacbe, qui avait été beaucoup calomnié. « Quant à moi, disait Garât, je ne Tai pafs ^uivi dans les bureaux du ministère de la guerre; mais' je l'ai vu au conseil exécutif voter toujours pour les mesures h» plus favoral>les U la libetté, mais lés plus calmes
Tom m. lo
fl46 HISTOIRE
et les plus modërëes. Je l'ai vu se livrer avec la plus grande activité à la recherche des mal-intentionnés et des agitateurs; je Tai toujours trouvé debout, veillant à la tranquillité publique. »
Malgré les paroles conciliatrices du mini/stre de la justice, la guerre n'en continua pas moins entre les partis qui déchiraient la Convention. Les événemens du lo mars^ dont les girondins voulaient faire peser la responsabilité sur le côté gauche, avaient renou* vêlé la grande querelle des journées de septembre; et ce nouveau ferment de discorde aviva les haines. Les orages devinrent l'état habituel de la Convention. Une pétition, un décret qui, autrefois, aurait passé sans donner lieu à la moindre discussion , excitait les scènes les plus tumultueuses et les plus affligeantes.
Quelques fois même les tribunes se mêlaient à ces bruyantes interruptions : alors les girondins criaient que la Convention n'était pas libre; qu'il n'y avait pas de sûreté pour eux à Paris, et appelaient à leur secours les départemens. Les montagnards, de leur côté, accusaient leurs adversaires de prêcher la guerre civile ; ils leur reprochaient leur tendance à s'allier avec les contre-révolutionnaires plutôt qu'avec les patriotes; et de longues journées s'écoulaient dans ces scandaleux et déplorables débats.
C'est ainsi qu'à l'occasion d'une pétition présentée par la section de la Halle-aux-Blés contre l'indulgence et contre les calomniateui*s de Paris,. et d'une
DB LA CONYSHtiOll KATIOlfALS. i^^
autre adresse contre les anarchistes^ lue à la barre par la section du Mont-Blanc^ les deux partis avaient été remis en présence, et avaient, à Tenvi occasioné une séance des plus orageuses. C'est ainsi que le vœu émis par la société des amis de la liberté et de l'égalité de la ville de Marseille ^ de l'expulsion des membres qui avaient voté l'appel au peuple, ac« cusés d'intelligence avec les tyrans conjurés contre la République, excita le plus aflfreux tumulte.
Babey avait saisi le prétexte de cette adresse pour demander la convocation des assemblées primaires : il avait été vivement appuyé par Barbaroux ; mais Guadet etLasource s'y étaient opposés^ parce qu'ils regardaient cette mesure comme dangereuse^ à l'ou-^ verture d'une campagne qui s'annonçait devoir être décisive* Tous les deux s'étaient courageusement élevés contre la proposition des Marseillais.
« Si une section de la République enlève aujour-»d'hui une partie delà représentation nationale^ disaient-ils, rien n'empêchera que demain une autre partie delà République n'attaque le reste de la Convention ; et l'Assemblée, sur laquelle reposent les espérances de tous les Français, se trouvera ainsi anéantie. » Us montraient l'aristocratie prête à profiter des déchiremens qu'elle occasionait , et à relever la tyrannie.
Lasource invoqua la question préalable contre la proposition de Babey, et demanda que la Convention improuvâtet cassât l'arrêté des sections de Marseille, comme tendant à amener la guerre civile.
iJ^B B10T9U1
Les propositioiV9 de La^ourœ fut cdI dëcrétée». Il était donc t(H:ijou.rs convenu que c^ëtait aux manœuvres des aristocrates que la République devait; .tqu,tes $es secousses ^ et la Convention toutes les petit^x\9 d^orgai^$atrices« L'Assemblée erut avoir trouva le n^oyen^dq mettre la chose publique à Tàbri de toute i^fluepçe ex^teroe et. interne^ en prenant des mesures ^pntrç les étrangers et les gens sans aveu , qu'elle considérait comme les instigateurs de toutes les motions incendiaires qui se faisaient dans les sections et.d^ns les sociétés populaires. Jean Debry fut chargé, de présenter un rapport à ce sujet*
Il^(ait r^onnu qu'il y avait en France àes agens de troubles payés pair l'étranger; ces agens avaient obtenja des oertifiçats de civisme dans les sections : il était difficile d^ 1^ distinguer des honnêtes ouvriers dont les manufactures^ les ateliers et le commerce étaient peupilés. Néanmoins y il fut décidé que^.ppur ^itt^ipdr^,. ces criminels ^ens.^ ainsi que Içs n^obles et les prêtres qui les secondaient , il serait ù>Tmé j dans chaque comaHine, un comité <;h^rgé de recevoir les déclarations de tous les^étf an* g/^V^ qui pourraient y arriver , et de constater leurs moyeps d'existence. Tout individu étranger qui a»* rait refusé ou négligé de se faire inscrire sur le tableau dressé à cet effet ^ devait sortir dala commune dans les vingt-quatre heud^es:^ et de la France dan$ 1^ huit jours.
Ces mesures, quelque rigoureuses qu'elles fussent, étaient de bien faibles palliatifs aux maux qui tour-
1>I LA CONTENTION NATIONALE. l49
mentaient la République et la Convention. C'était cependant dans ce cercle étroit que tournaient tous ceux qui ne voulaient pas convenir que tous les embarras, tous les désordres populaires avaient pour cause principale les divisions qui existaient au sein même de la Convention, et qu'il n'y avait de tran* quillité pour la France que lorsque les partis qui s'y combattaient journellement y auraient fait le sacrifice de leurs ressentimens^ de leurs soupçons , de leur amour-propre, sur l'autel de la patrie.
EetQur de Dumouriei en Belgique. — - Méfiance qu'il inspire aux Jacobins, -^ La Montagne le soutient. — Première lettre de Dumouriez au conseil. — Ses dispositions militaires. — Il perd la bataille de Nerwinde. -^ Commencement de sa trabison. — Effets que produit la défaite de Nerwinde. — Institution du comité de salut public. — Rapport de Danton var Dumouriez. — Déclaration de Robespierre. — Discours de Danton. -<- Robespierre demande l'expulsion des d'Orléans. -<- Conduite de Dumouriez^
Pendant que ces évënemens se passaient à l'intérieur^ Dumouriez avait quitte la Hollande et était revenu en Belgique prendre le commandement de l'armée battue sur la Meuse. On sait déjà que les mesures arrêtées par la Convention pour l'adminis-o tration de la Belgique^ avaient beaucoup contrarié les dispositions du général^ et probablement ses vues secrètes aussi. Dumouriez retournait donc dans ce pays fortement disposé à blâmer la marche des agens
HISTOIRE DB LA CONYEIITIOH NATIORALI. l5f
du pouvoir exécutif, et surtout le système révolutionnaire qu'ils avaient importé avec eux.
Il est certain que les moyens financiers adoptés par la Convention et mis à exécution par ses commissaires, avaient excité de vives réclamations de la part des Belges, qui auraient bien voulu recevoir la liberté des mains des Français , sans payer le service qu'on leur rendait. Il est probable aussi que quelques malversations avaient été commises par ceux qui s étaient emparés de l'argenterie des églises, et qui avaient confisqué les biens des nobles et les revenus du clergé. De là étaient résultés des mécontentemens dans plusieurs classes^ et ces classes agissaient activement pour faire détester les libérateurs de la Belgique : elles avaient même fomenté des insurrections dans quelques localités. Dumouriez qui avait eu sans doute des raisons particulières pour ménager extrêmement les Belges lors de son inva* sion y éclata en reproches contre les agens qui avaient exercé une autorité aussi despotique, et s'annonça comme le réparateur des vexations que les classes ri*cbes avaient éprouvées. Quoiqu'il fût enchanté intérieurement du rôle que les commissaires lui avaient préparé, il en fit arrêter deux, qu'il envoya à Pa^ ris^ maltraita les autres, leur défendit de s^ingérer dans rien de ce qui concernait l'armée, fit restituer aux Belges l'argenterie des églises, ordonna la fermeture des clubs et des sociétés populaires, destitua le général Moreton^ qui avait fait cause commune avec les agens français, et joignit à ces mesures une
l5a U1ST01H£
proclaniatioii dans laquelle il désavouait^ au nom de la France^ la conduito des agens du pouvoir exécutif; il y traitait de brigands ceux qui avaient commis les excé^ contre lesquels il s'élevait.
En se conduisant ainsi , Dumouriez se rendait favorable la classe bigott^ et la cla^sse commerçante de la Belgique ; mais il indisposait contre lui y non seulement les commissaires du gouvernement français ) mais encore le gouvernement lui-même, la Montagne et principalement le$ jacobins. Ceux-ci savaient que Dumouriez ^vait eu uûe scène très vive avec le commissaire de la Gonveiition^Gamus^ qui tens^t au parti de la Montagne; que dans cette dis* cussiop^ il avait tenu le langage hautain d'un générai qui se croyait maître des destinées de la Fraïkce; que> comptant sur la puissance que lui donnait son autorité et l'afiectioà de l'armée, il s'était vanté de faire rétrograder la Révolution^ si oh le poussait à bout, et avait déclaré qu'il n^en ferait qu'à sa tète. Qn savait aussi que le même esprit d'indépendance régnait dan3 son état-major; que ses officiers mon* traient des opinions contraires au gouvernement delà Convention; qu'ils ne parlaient qu'avec dédain, des. conventionnels et avec mépris de lapopu^ lace qui gouvernait^ et que tous les officiels soup<çonnéfi de jacobinisme avaient été éloignés.
Certes «I il n'en fallait pas autant pour exciter la méfiance des jacobins ^ sentinelle^ avancées de la liberté; et c*était la conduite dictatoriale et contre** révolutionnaire de Dumouriez qui avait fait deman«»
DE LA GORVCNTIOH NATIONALE. i53
der par plusieurs sccUods son arrestation et sa mise en jugement.
Quoique la Convention eût répoussé ces motions comme désorganisatrices , et coilime conçues par des aristocrates, dans l'intention de* décourager les arniées ^ il n'en était pas moîâs vrai que l'oj^inion po* pulaire regardait déjà Dumouriez comme un chef ambitieux^ dont il fallait se dé6er, et que tous les vrais républicains devaient surveiller attentivement. Cependant ce général était encore soutenu par le coté gauche de l'Assemblée : Robespierre et Marat même l'avaient défendu contre les attaques des sections; non pas qu'ils l'aimassent^ mais parce qu'ils croyaient utile à la République de le conserver, n'ayant personne à mettre à sa place. La Montagne regardait Dumrouriez cotnmè un homme essentielle^ ment immoral , sans principes, n'ayant aucun véritable attachement à la République; mais elle croyait que son inténét le liait à la cause de la liberté. N'était-ce pas au succès de cette cause que sa gloire était irrévocablement attachée? Son nom ne s'était-il pas élevé au niveau de celui des grands hommes de guerre à l'aurore de la République française? Que poutaitil espérer de plus, sous tout autre régime, que les couronnes civiques dont on avait déjà ceint son front? Voilà ce que se disaient les chefs de la Montagne; et c'en était assez pour continuer à ce général la con** fiance qu'ils avaient été forcés de lui accorder.
Mais pendant que la Montagne le soutenait encore, et que la Convention entière le défendait contre les
t$4 HISTOIRB
sections et les sociétés populaires , le comité de défense générale tenait déjà entre ses mains la preuve qu'il ne fallait pas beaucoup compter sur Dumouriez. En effet, ce général avait écrit, le 12 mars, au conseil exécutif, une lettre pleine d'audace, de remontrances et de menaces. Dans cette lettre, qui n'était qu'une imitation de celle de Lafayette à l'Assemblée Législative, Dumouriez revenait sur la désorganisation des armées opérée par Pache et les jacobins : il se plaignait des effets qu'avait produit sur la Belgique le décret du i5 décembre relatif à l'organisa tioû provisoire de ce pays, et plus encore des vexations commises par les commissaires français , ainsi que des désordres causés par les sociétés populaires implantées dans ce pays. Dumouriez attribuait tous les maux présens à l'anarchie qui régnait à Paris, et que la Convention ne savait pas réprimer^ et enfin il menaçait cette Assemblée de sa colère.
Le comité de défense générale , effrayé de l'effet que la publication de cette lettre pouvait produire, dans un moment où la Convention venait de prendre ce général sous sa protection, crut qu'il était de l'intérêt public de la tenir secrète. Mais on chargea Danton, qui avait eu déjà des relations avec Dumouriez et qui s'était lié avec lui, de partir de suite pour aller l'engager à se rétracter, et surtout pour aller le surveiller.
Entre -temps Dumouriez avait rallié l'armée de Belgique en avant de Louvain, et, après avoir pris
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des mesures pour assurer les derrières de l'armée de Hollande^ il s'était décidé à reprendre l'offensive , afin de. rendre la confiance à ses soldats découragés. Le 1 5 mars ^ il fit prendre position du poste important de Goidsenhoven, qui domine tout le terrain entre la Grande et la Petite Gette. Le lendemain l'ennemi chercha à l'en débusquer^ mais les troupes françaises le repoussèrent avec perte. Cet avantage avait ranimé les volontaires républicains , et Dumouriez crut devoir profiter de ce moment pour engager une bataille générale. Il sentait que la guerre méthodique ne convenait guère à des troupes peu disciplinées^ et d'ailleurs il avait besoin d'une action d'éclat pour rassurer la Convention^ s'attacher les Belges^ et ramener l'ennemi au-delà de la Meuse ^ pour aller ensuite lui-même achever la conquête de la Hollande.
Dumouriez a prétendu que , dès son départ de Paris y il avait formé le projet de renverser la Convention et de rétablir la Constitution de 1791, avec un roi; mais ses mémoires^ écrits après coup et dans l'émigration^ quand il avait besoin de justifier ses intentions aux yeux des ennemis de la France , ne peuvent pas être considérés comme très véridiques , et il. est probable que jusqu'après la bataille qu'il perdit à !Nerwinde , il n'avait d'autre plan que celui de servir la République^ et de recouvrer son influence compromise.
Quoiqu'il en fût de ses pensées^ l'ardeur renaissante de son armée^ et la position qu'il occupait,
i56 HtSTOtAB
lui donnaient^ en ce moment là, Teâpoir d'une victoire dont il avait besoin; él il ht balança pas à livrer bataille^ Il attaqua donc l'ennemi , le i8 mars; et après une jout'nëe sanglante/ Dumourie^ ^e cVut victorieux^ puisqu*il occupait le chamji de bàtàiUe avec là droite et le centre; mais il igiiofait'que sa gauche, commandite par le péruvien Mirandà, îaVâit repasse la Gette k la débandade y et qu'elle àVàit re^ culé jusqu'à deux lieues des âutte^r corps. Ijkhttïée française se trouvait ainsi séparée fet exposée kitit sa ligne coupée/ si l'ebnemi eût Songé à potis^r àes avantages. Dumouriéz se vit donô dans k nécessité, après s'être assuré du déplorable état des cbdses & sa gauche, de battre en retraite pendant la nuit , et de reprendre les positions dé la veilliôé Mais c'était après avoir perdu quatre mille hommes dans là bataille^ et en en perdant encore plusieurs mille dans la re«traite, par la désertion. Ainsi la bataille de Nerwinde fut aussi funeste à la République, qu'elle le devint au général qui la pcirdit.
Le résultat de cette bataille jeta le découragement le plus profond dans l'armée et dans l'âme du ]gétlé«ral. Dumouriéz en perdit la tête t de ce momèllt on le vit erre^ de projets en projets, torus plus déli^ ransleS uns que les autres. Tantôt il voiulait ^ bttltl^e à outrance contre les Autrichiens; tantôt il pariait d'aller détruire la faction de^ jacobins, à laquelle il attribuait la désorganisation et les revers de sdU àr* mée. JNaguère vainqueur^ plein d'espérance „ il s^étaît montré indulgent pour l'indiscipline des volontaires }
DS LA GOlfYllITiOR MATIOIIALI. iSj
aalourdlKu^ bi^tu et cji^popularisé; le$ désordres ré^ volql^Qmmires lui paraisâaient insupportables. Dans sa mauvaise humear, il bravait tout haut la Gouyen-* tion^ blâmait tous ses acte39 et s'en prenait à la tyraonid .dç Paris, de ses défaites.
Mf^wmoiDs il&t encore quelques dispositions pour occuper au moins les places fortes de la Belgique^il ordonQa à son lieutenant eu Hollande de laisaer de fortes garnisons dans firéda et daas Gerlruydenberg, et 4e, ^e.rftirctir e^ toute bâte avec le reste de qcttte arn^ee.^.^ur Any^rs^ pour garder .l'Escaut. De Tautre q6(é^ Pi^mouries; fit jeter une bonne garnison daus le çh^tctau de JNamur; et^ formant un cercle de places fprtct$> depuis Kamur jusqu'à Anversi^ il songea.à se piaic^r au cwtre, en attendant des renforts*.
I^ ^%y pendant qu'il soutenait un ccunbat de por Àtiobi-r qu^ fu^ ^f é^ meurtrier, arrivèrent ^ à son quartier-général de Louvain, Danton et Lacroix ^ qui yenaicot bii demander dea espUjcaliûns sur son. inconcevable: lettre du la mars, que le comité de sûreté générale tenait secrète^ jusqu'à l'issue de la négocia-^ tion. Paaton.qui, depuis sa précédente mi^ion en Belgique» sympathisait avec lui, espérait le.ramener ksfm devoir*. Mais le général,. plus aigri que.jamais^ Tï^qdbtcè/9^ mal ks deux codumissaiires; se répandit en |jiaijQ^$et.ep.meiMces contre iea jacobins et la Cour^ vention , et. montra les plus mauvaises dispositi<;ND5» Lacroix et Danton repartirent, sans avoir pu obtenir aucupe rétTia^e^l^tion^. < . .
I49 soir mêvm, Dumouriea eut un^ entrevue ayec
i5B HisToms
le colonel Mack^ officier autrichien^ qui jouissait dé la confiance du prince de Cobourg; ils y convinrent d'une espèce d'armistice, qui consistait à ne pas livrer de bataille, pendant que les Français évacueraient la Belgique, à se suivre lentement, afin de ménager le pays. Telle fût la première entrevue de Dumouriez; tel fut son premier pas vers la trahison qu'il méditait depuis qu'il voyait sa carrière perdue.
La nouvelle du désastre de Nerwînde fut apportée* à la Convention par le député Camus qui revenait de la Belgique, en même temps que Pon apprenait qu'un soulèvement venait d'avoir lieu dans la Vendée , et qu'un complot avait été découvert à Rennes, en faveur de la monarchie. Il n'en fallait pas davantage pour causer la plus vive agitation à cette capitale si facile à impressionner, et pour émouvoir la Convention.
Sur-le-champ Albitte demanda qu'il fut institué une commission ad hoc pour examiner la conduite des généraux, afin de remonter à la cause du mal. « Il faut que l'on sache, dit-il, si la conduite des généraux n'a pas beaucoup influé sur les événemens actuels; s'il n'est pas utile que la Convention décrète que les étrangers ne pourront commander les armées. Là c'est un Espagnpl, ici un Allemand, ailleurs un
Polonais On veut toujours faire tomber sur les
soldats les fautes des chefs. »
En faisant cette mention, Albitte avait en vue le général Miranda, à qui l'on attribuait, avec raison^
DI LA CONYEKTIOlf NATIOIIALK. iSq
la perte de la bataille de Nerwinde, et le général polonais Miacsinsky^ que l'on accusait aussi d'impéritie ou de trahison. Mais ces étrangers étaient des amis des girondins; aussi le côté droit se mit-il k crier qu'Aibitte prêchait le désordre. Soutenue par BentaboUe et Bréard, la proposition fut renvoyée au comité de la guerre.
Quinette se plaignit de ce que, depuis quinze jours que le comité de défense générale avait offert sa démission, on ne Pavait pas encore remplacé. Il demanda qu'il fût présenté dans les vingt-quatre heures l'organisation d'un comité assez nombreux pour que les mesures de sûreté générale fussent toujours prèles, et que la Convention ne fût jamais embarrassée lorsqu'il lui arriverait quelques nouvelles désavantageuses.
a Aussitôt que dans cette Assemblée, dit Quinette^ on fait la proposition de rapprocher le pouvoir exécutif de la Convention, on crie à la dictature, et on ne voit pas que c'est le seul moyen d'éviter un dictateur. Ne vous le dissimulez pas^ citoyens, À vous ne prenez pas toutes les mesures pour bien gouverner, vous verrez qu'il se présentera un homme
qui aura le talent de le faire Il faut que les deux
partis qui se sont montrés dans l'Assemblée, qui veulent tous deux, du moins j'aime à le croire, sauver la chose publique, se rapprochent et s'entendent : s'iLs ont le même but , ils réussiront; s'ils ne l'ont pas 5 ils se surveilleront. »
Uuard , appuya vivement la proposition de Qui-
1 60 HISTOIBB
nette. « Ce sont dos funestes divisions, s*écria*t41y qui causent tous les maux de la patrie. Pour que ces^ divisions cessent y il faut créer un comité de salut public j composé des membres les plus accrédités des deux côtés de la salle. Ce n'est qu*en mettant en opposition les opinions les plus contraires, que l'Assemblée aura un résultat capable de sauver la chose publique, et qu'il n'existera dans son sein qu^une seule opinion. »
La proposition de Quinette et de Huard ayant été adoptée^ le comité de salut public fut institué le 26 mars. La majorité conventionnelle avait pensé qu^il fallait profiter de cette organisation pour réunir les* che£s des deux opinions qui divisaient l'Assemblée , en les faisant entrer et les confondant tous dans ce comité^ afin de leur apprendre à se mieux connaître^ à s'estimer^ à s'aimer, et à réunir leurs talens comme leur énergie en faveur de la chose publique. Des entrevues avfiient eu lieu à cet effet; et Danton^ qni ne désirait rien tant que cette, réconciliation^ Danton qui ne voyait da^s les querelles de partis que de^r embarras et des entraves à l'œuvre i^volutionnaire^ qu'il cbérissait parw-dessus tout^ avait pris l'initiative pour opérer cette fusion.
Mais si le nioment était venu pour les girondin de se prêter à cet arrangeaient^ il était passé pout les montagnards. Aussi les entrevues n'eurent-eSes pas le résultat qu'on désirait. Les girondifis avaient bien permis qu'on leur montrât leu rss torts, ils en étaient même convenus; mais Robespierre^ phis con-
t)Ë LA CONYlEPITIOJf NATIOXALfi. iGl
vaincu que jamais qu'il avait bien \ngé les hommes et les choses^ s'irrita quand on voulut lui &ire avouer les erreurs dans lesquelles il pouvait être tombé. Quant à Marat ^ qui avait lui aussi cru dévoir assister k ces conférences, personne ne s'était occupé de lui, et les chefs de son parti n'avaient pas même daigné lai adresser la parole, pour qu'on ne crut pas à leur alliance avec lui.
Ainsi , les membres qui auraient voulu opérer cette réconcilia lion si désirable, si nécessaire, si utile à la République, avaient encore écboué dans leurs efforts conciliateurs. Toutefois, ils avaient persisté à confondre les chefs des opinions dans la liste des membres désignés pour former le nouveau comité de défense générale^ sous le nom, devenu célèbre, de comité de salut public; mais quand il fut question de délibérer sur ces nominations , l'extrême gauche ne voulut pas voter.
Néanmoins la liste de fusion fût décrétée : à côté de Dubois^Crancé , de Gujrton^Morveau , de iîohespierre faîne, de Ruhl, de Fabre cfÉglantine ; de DelmaSj de Bréard, de Camus , de P rieur (^àe la Marne)) de Camille Desmoulins , de Quinette, de Jean Debry , de Cambacérès , on plaça Pétion Grensonné, Barbamux y f^ergniaud, Buzot, Gua^ iety Condorcety Barrère ; et on donna à ce comité, ainsi formé de l'élite des deux cotés, Treilhard, Aubrfy Garnier^de Saintes )) Lindet, Lefèvré (de Mantes)^ Reveillère-Lépeaux , DucoSy Sillery, La-marque y Boyer^Fonfrède y pour suppléans.
Tom in. II
l6a HISTOIRE
Ëfi voyant cette or^auiiiation , l'extrême ^aucbe éclata en murmures; car elle ne voulait plus laisser le salut de la République entre les mains des girondins. Bentabolle fut jusqu'à s'écrier qu'on chargeait du salut public des ennemis de la patrie , descons^ pirateurs.
Le même jour , il y avait eu séance à l'ancien cchmité de défense «énérale : le conseil exécutif y avait donné lecture d'une nouvelle dépêche de Dumou-. riez y datée d'Ën^hein. Ce géoéral rendait <x>mpt€ d'une affaire très-vive , où la perte avait été égale des deux côtés. Il faisait connaître les mesures qu'il continuait de prendre pour opérer promptement la re* traite de l'armée ^ pour ne pas la laisser exposée aux plus grands malheurs^ et pour conserver au moins les places fortes ^ qui pouvaient être enlevées par les ennemis, parce qu'elles n'avaient ni garnisons , ni vivres^ ni munitions. Enfin Dumouriez y tenait un langage propre à exciter les soupçons.
Le ministre de la guerre, Beurnon ville, opina pour la retraite de toutes les armées sur les frontières, et pour une guerre défensive. Mais Prieur témoigna son étonnement de ce qu'on voulait abandonner ^ avec tant de précipitation et de légèreté des peuples chez lesquels on avait porté la liberté, et qu'on s'était engagé à protéger. Il demanda qu'on renforçât promptement Tarmée et qu'on s'occupât des moyens de lui rendre la confiance. Plusieurs montagnards, qui assistaient à ce comité pour connaître ce qui se passait en Belgique , attaquèrent vivement Dunioa-
D£ LA CONy£IITIP^ I^ATIOIfALE. i63
ri^^ contre lequel ils au raient voulu que la Couveuticka lançât un décret d'aecuaalion, Danton et Camus étaient prc^ens 2 ils revenaient tous les deux de misaion en Belgique; ils furent interpelles de déclarer ce qu'ils pensaient de ce général.
V Domouriez^ dirent-il§, % dç grands talena militaîre3^ il possède la congance da soldat; il est surtQut, dap^ cet injst^^nty tfé^-néçessaire à l'armée. 11 a au des tQrt^ as^ez graves en Belgique, Le décret de réuniou a contrarié se$ idéça ; il manifeste des prin-» cip^j politiq^e^ souvent contraii'ea à oeux de ia Gon* yeotiPD, Il $'étail persuadé qu'il appartenait à lui «eul de diriger les révolutions des Belges et des HoU landais 9 qu'il voulait éli^ver comme ses enfans^ et à sa manière. H aime a être caressé, U a été entoura de flatteurs et d'intrigans^ surtout d'anciens ré-*- Yolutionnaires du Brabant, qui lui ont fiiit faire beaucoup de sottises. Lor$ de son retour à Bruxelles , dans ce même mois^ il a réintégre dans leurs fonctions les administrateurs provisoires, destitués en vertu d'un arrêté des représentans du peuple en mission. Il a.£ait à Anvers un emprunt en son propre nom. Iln'a ni pour les commissaires de la Convention, ni pour la Convention elle*méme, le respect qui leur est du. Il a dit qp'elle était composée moitié d'ignoraus, moitié de scélérats. A l'exemple de leur chçf , les au«tnes généraux se permettent des plaisanteries amères sur toutes les opérations du gouvernement. Gett« con^ dnite répréhensible a une influence funeste sur Vo^ pinipn de l'araiée. En présence du représenUnt 60s-
i64 HIST0IB£
suin , auquel on ne faisait nulle attention, les soldats s'ëcriaicnt : Voilà Dumouriez , notre père : nous irons partout où il voudra I Ils se pressaient autour de lui, baisaient ses mains, ses bottes et son cheval.
c( Cependant, ajoutaient Danton et Camus, dont le rapport était uniforme, nous ne pensons pas que Dumouriez ait des vues d'ambilion personnelle. Mais l'anéantissement de ses pians de campagne, les désastres de la Belgique et de l'armée, lui ont donné beau* coup d'humeur. Son moral et son physique en ont singulièrement souffert. C'est dans cette circonstance qu'il s'est permis des actes d'autorité repréhensibles, et des lettres insolentes k la Convention^ que par prudence on n'a pas lues publiquement. Il faut lui laisser le commandement^ mais le surveiller* Il faut fixer les bornes de l'autorilé des généraux, et punir ceux qui les dépasseront. »
La modération de ce rapport , et surtout ses conconclusions , étonnèrent beaucoup les membres du comité qui appartenaient à la Montagne. Robespierre déclara que, d'après ce qu'il venait d'entendre, Dumouriez était indigne de la confiance de la nation y et dangereux pour la liberté^ que si on le ménageait, sous prétexte qu'il pouvait être utile dans les circonstances où l'on se trouvait, il s'en prévaudrait, et serait prêt à en abuser, à mesure que la situation de la République empirerait ; qu'il ne fallait pas hésiter un instant pour lui ôter le commandement.
Néanmoins, le comité n'osa pas adopter la propo-
DS LA 009YENTION NATIONALE. l6S
sition de Robespierre^ et tout fût renvoyé au conseil exécutif, pour prendre les mesures qu*il jugerait convenables , et en rendre compte.
Kobespierre avait été frappé par le rapport fait sur le compte de Dumouriez : il rapprocha la conduite de ce général, son mépris pour la Convention, ses égards et son attachement pour le duc de Cbartrès, et il ne douta plus qu'il n'y eût sous le tapis quelque trahison contre la République. Robespierre arriva à la séance de la Convention du 27 mars, avec l'esprit frappé de cette idée.
On y discutait sur les dangers de la patrie. Plusieurs membres s'y étaient plaints de ce que les emplois publics se trouvaient encore dans les mains, des nobles ou des agens de la faction nobiliaire, et que des députés trop confîans avaient eux-mêmes favorisé l'entrée de ces personnages dangereux dans l'administration et surtout dans les états*majors. Ils demandaient que la Convention fit exécuter le décret de l'Assemblée Constituante qui défendait aux représentans du peuple de solliciter aucune place du pouvoir exécutif.
Danton, que les dangers de la Républiq^ue avaient ému, s'opposa vivement à cette proposition. Il déclara qu'il avait recommandé aux ministres d'excellens patriotes, d'excelleus révolutionnaires, et qu*il n'y avait aucune loi qui put enlever à un représentant sa pensée. Puis abordant la question du salut public, il s'écria : a 11 faut enfin que la Conven-
i66 UISTOIHK.
tioti Nationale soit Ud corpâ révolutionnaire; il (kut qu'elle soit peuple; il est temps *le dëcliàrer la gaerrt* la plus implacable aux eniietaià de l'intérieur. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes parts^ et la GobVentiob reste immobile! Quoi! un tribunal févoliationUaire a été créé; il devait punir lès conspira-iéWày et ce tribuUl[il n'est pas encot*e eti actiTÎtél Que dira doue ôe peuple? car il est prêt A se lever en
A ces mots^ l'orateur est intèrrodapu par les mur«<< mures du côté droit; mais la gauche et les tribufâè* couvrent ses paroles de lottg^ èipplaudissemetiii Dàn^ ton 5 qui avait d'abord parlé desapkce^ s'élatlceà la tribu&e^ et répète ia phrase : « Oui, dit-^il, lé . peuple lé doit> il le «eut. Il dira : Quoi dont! deà passions mifitériables agitent nos représeUtans, et cii'^ pendant les conspirateurs, les contrei-révolutionnai-res tuent là liberté!
« Se VOUS doils enfin la vérité, continUia DaUttM^ d'une voix plus talUÉe; je vous la dirai sans mélàttgél Oui j citoyens^ ToUs Ile faites ^as votre devoir. Vous, dites que le peuplé est égaré; mais pourquoi vous éloij;nez-vous de ce peuple? Rapprochei-vous dé lui^ il éutendra kt raison* La Révolution ne peut torcher, n«e peut étr^ céhsolidée qu'avec le peuple^ ôe peuple est nUslrUntènt t c'est à vous de vouS en ser*vir. En vaiu direîi-vbUs qUe le* sociétés populaires foUrmilleUt de dénonciateurs absurdes, dé dénon^ <iiateurfe atroees.... Eh bien! 'que n'y allez-vôUs.^ Uufe fl&tî'ôft eu révt)lutioU est coitlnlt^ t'àiraju qui b<>atet
se régénère dans le creuset ; la statue de la liberté D'est pas encore fondue; le métal bouiLlonne ; si vous n'en surveilles le iburneau, vous en seresi tous brû*« lësl »
Danton continue sa chaleureuse improvisation, au miliru des applaudissemens de la gauche et des tribunes 1 11 ditc|u'il faut que la Convention décrète ^U0 chaque homme du peuple aura une pique aux frais de la nation; que les riches la paieront en vertu d'une loi , afin que les propriétés ne soient pas vio-* lées; il demande que le tribunal extraordinaire soit mis en activité; que quiconque appellera la contre^ révolution soit mis hors la loi : il déclare que celui qui cherchera à détruire la liberté ne périra que de sa iziain« Enfin ^ il propose que la Convention Natio* oale annonce au peuple français ^ à l'Europe > à l'u^i^t vers y qu'elle est un corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté, d'étoufier tous les serpens qui déchirent le sein de la pairie. Il finit par recommander l'uuioh de tous les députée. « Je ne demande pas d'embrassades particulières , ajoutet-ii ; quant à moi , je tais serment de mourir pour dé* .fendl^e mon plus cruel ennemi : je demande que ce sentiment sao'é enflamme toutes les âmes. 11 faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher des enaemis extérieuri. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de votre ignorance, si vous ne sauvez la République!....» »
Danton venait de réchaufifer lous les cceursj il descendait de la tribune au milieu des applaudisse-
i69 uisfroiRS
mena de TAssemblée et des tribunes^ quant Robespierre prit la parole. « La patrie ne sera sauvëe^ ditil^ que quand vous aurez extirpé la plus dangereuse maladie de notre République naissante^ la trahi'-' son. » Puis expliquant comment dans les temps précédens il s'était opposé au bannissement de tous les Bourbons^ et comment les circonstances exigeaient qu'il en fit en ce moment la proposition expresse, il ajoutait : « Aujourd'hui que la République est trahie et déchiréej aujourd'hui qu'au cœur même de l'Etat l'aristocratie lève des armées pour ressusciter la royauté^ et qu'elle a pu faire couler le sang des patriotes^ aujourd'hui qu'il existe un trop grand nombre d'hommes qui ne peuvent concevoir qu'on puisse détrôner un tyran pour un autre but que pour le remplacer par un autre; aujourd'hui que tous les citoyens corroippus attachent leurs coupables espérances à toutes les têtes qu'ils regardent comme destinées par la nature à porter une couronne; tant d'insolence et de perfidie d'une part^ tant de misère et d'oppression de l'autre, doivent réveiller dans le cœur des vrais républicains la haine immortelle dont ils sont animés pour le nom des rois. Je ne croirai jamais au républicanisme des princes, quels qu'ils soient, parce que je ne crois pas aux miracles^ Et vous, citoyens; quand des rebelles armés osent nous présenter des conditions; quand les traîtres jettent en avant des propositions de paix et de tran* saction avec les despotes, la République, dont on étouffe l'esprit, dont on calomnie les principes, dont
OU veut déshonorer le berceau^ dont on égorge les défenseurs, dont on favorise les ennemis, dont on ne veut nous laisser que le nom ; la République^ outragée par Taudace, compromise par la faiblesse, assassinée par la perfidie; la République, à qui il ne reste plus d'autre ressource que les vertus qu'elle suppose, a droit d'exiger de vous que, par un gage nouveau et réel de votre constante aversion pour la royauté, vous ranimiez l'énergie républicaine, et confondiez les projets de tous les despotes.... )>
Robespierre concluait en proposant que tous les membres de la famille Gapet fussent tenus de sortir du territoire français dans les huit jours, et que Marie-Antoinette d'Autriche fût traduite au tribunal extraordinaire, comme prévenue d'être complice des attentats commis contre la liberté et contre la sûreté de la nation.
Une longue agitation succéda à cette motion inattendue. Elle fut combattue par la Montagne même, et par Laraarque, en particulier, qui rappela tous les sacrifices que le duc d'Orléans avait faits à la Révolution, tous les gages qu'il avait donnés à la liberté. Lamarque demanda s'il était juste de mettre les membres de la famille d'Orléans sous le couteau de leurs ennemis les plus cruelsj et la Convention, à une très forte majorité, rejeta la proposition.
Pendant celte discussion , on voyait au haut de ià Montagne , où il avait été faire oublier son ancien rang et ses immenses richesses passées, l'ex duc d'Orléans, maintenant confondu au milieu des plus chauds
170 MISTOIRfi
révolutionnaires^ sous le nom à^ Egalité; il assistait indifférent aux débats qui allaient décider de son sort, et semblait résigné à la triste destinée qui l'at-^ tendait et qui l'atteignit bientôt. L'existence de cette famille en France paraissait a beaucoup de députés, incompatible avec la République^ et ils auraient volontiers voté pour cette espèce d^ostracisme qui les en auraient débarrassés : c'eut été même lui ren» dre service*
£n descendant de la tribune, Robespierre avait été interpellé par Massieu, l'un des montagnards qui siégeaient près de lui, lequel lui avait demandé comment il se faisait qu'après avoir combattu ^ dans le temps, la motion de Lonvet, il la reproduisit lui-*-méme en ce moment. Robespierre lui avait répondu qu'il ne pouvait pas expliquer seâ motifs à des hommes engoués d'un individu; mais qu'il livait de bonnes raisons pour en agir ainsi.
« Gomment peut*-on croire, poursuivit-il, qu'jB-»galité aime la République? Son existence est inooift*»' patible avec la liberté. Tant qu'il sera en France^ elle restera toujours en périi. Je vois parmi nos g)é^ néraux son fils aîné, Biron, son ami, Valence, gen-*dre de Sillery, son courtisan. Ses autres ^fils sont élevés par la femme de Sillery (i). Il feint d'étite brouillé avec Egalité; mais ils sont tous les deux io^ timement liés avec Brissot et ses amis. Ils n'ont fait la motion d'expulser les Bourbons , que parce qu'ils
(i) Madame de Geuiis.
DE LA CONYXIITIOll NATIONALE. I7I
savaient bien qu'elle ne scTait pas adoptée, ils n'ont supposé à la Montagne le projet d'élever Egalité sur le trône, que pour cacher leur dessein de l'y porter eosùilA. >i
Muttieti lui ayant demandé s'il avait quelques preuves à l'appui de ses soupçons : « Des preuves^ (les preuves! lui avait répondu Robespierre; veuton que j'en fournisse de légales?.... J'ai là dessus une eonifietion morale^ Au surplus, les événemens prouveront si j'ai raison. Vous y viendrez; prenez garde que ce ne soit pas trop tard. »
Cette fois ^ les soupçons de Robespierre ne tardèrent pas k se réaliser, du moins, quant aUx vues et à la trahison de Duniouriez^
En effet ^ ce général, après avoir soutenu le com*> bat du a 3 mars, avait été obligé de quitter Louvain en désordre ^ et d'évacuer Bruxelles; il n'avait pu s'arrêter qu'à Ath<. En même temps, il apprit que la division chargée de garderie cbateau de INamur, s'était repliée sur Givet et Maubeuge; et enfin, que son armée de Hollande -, se retirant en désordre , veaait d'abandonner Au Vers et l'Escaut.
Ain^ la Belgique se trouvait presque entièrement perdue. DumoiirieA sentait qu*il allait être placé au Blilieil de deux ennemis, les impériaux et les jacobins : plus il s'approchait de la France, plus il en^tendait l^s cris qui s'élevaient contre lui. Dévoré de chagriti, agité de senlimens contraires, ayant perdu tout espoir de succès> de gloire, ne voyant plus d'avenir pour lui en servant la Convention, il songea^
tyi nisTOias
comme tous les hommes sans principes^ sans conscience politique , à s'ouvrir une autre carrière en trahissant la république.
Élevé dans les Cours ^ à cette école d'immoralité dont toute la science consiste à acquérir le talent de pressentir quel sera le puissant du lendemain, Dumouriez avait cru que ses propres revers hâteraient la chute de ce gouvernement populaire , qu'il n'avait servi que parce que le lo août lui avait donné le pouvoir. Engagé au service de la République par ses victoires^ il voulait bien lui prêter son bras tant qu'elle aurait des succès; mais le vainqueur de Jemmapes, battu à INerwinde, ne se sentait pas assez d'héroïsme pour mourir glorieusement à la défense de son pays, ou pour abdiquer son commandement, ce qui n'appartient qu'aux véritables grands hommes : il trouva plus conforme à ses principes * d'abandonner le parti vaincu pour se dévouer à ce* lui qu'il croyait devoir rester vainqueur. Au lieu d'imposer silence, par la droiture de sa conduite, et de ses seutimens , à tous les hommes soupçonneux qui l'avaient accusé avant qu'il fût réellement coupable, Dumouriez travailla dès-lors à justifier la haine dont il était devenu l'objet.
Pendant sa retraite , il n'avait cessé d'écrire leitres sur lettres à la Convention pour braver et pour calomnier ses propres soldats. Arrivé à Ath, il eut une seconde entrevue avec ce même colonelMack, qui l'avait déjà si bien accueilli et tant flatté. Cette entrevue, demandée pour régler les détails de l'armis-
0£ LA CONYBNTIOII NATIONALE. 173
tice se changea en une coupable négociation. Dans son ressentimenl contre la Convention , Dumoùriez avait conçu le délirant projet de renverser cette Assemblée, de. détruire la République, de rétablir la monarchie, avec la Cônslilution de 1791, et de réconcilier ainsi la France avec l'Europe des rois. Il communiqua ses pensées au colonel autrichien , qui, ainsi qu'on l'imagine aisément, l'encouragea dans sa perfidie, ei;lui promit l'assistance des ennemis de la République.
Il fût convenu entre eux qu'il y aurait une suspension d'armes durant laquelle Dumoùriez évacuerait totalement la Belgique j que pendant qu'il marcherait sur Paris, les impériaux resteraient dans leurs positions , et n'avanceraient qu'autant que le général français aurait besoin de coopération pour réduire la Convention et la capitale, et que dans ce cas, les Autrichiens seraient sous les ordres de Dumoùriez. Les impériaux avaient demandé, pour prix de leur condescendance , que la place de Gondé leur fût donnée en garantie, et que les autres places fortes reçussent moitié de leurs troupes en garnison; Dumoùriez avait aussi souscrit à ces humiliantes exigeances. Telles furent les conditions stipulées par la trahison.
Le soir, Dumoùriez écrivit encore une lettre au ministre de la guerre ; il y continuait ses plaintes sur l'indiscipline, la lâcheté des soldats et les brigandages auxquels ils se livraient (i). Il vantait la mo-
(i) De tous temps, les défaites ont été funestes à la discipline militaire ,
iyi niSTOiRE
dération et l'huinamté des Autrichiens. D'après lui, la Convention était sans autorité y parce que la partie saine était comprimée par les scélérats t il tonnait contre la Montagne et les jacobins; disait que le mal était à son comble^ et qu'il allait faire tous ses efforts pour ramener la tranquillité dans le royaume.
La nature des efforts que Duuiouriez annonçait qu'il allait faire, est déjà connue de nos lecteurs; mais la Convention ne faisait que la soupçonner. Les jacobins avaient voulu s'assurer des vues secrètes qu'ib sup}K>saient à ce général : en conséquence^ ils venaient d'envoyer près de lui trois de leurs membres, qui sous prétexte d'une mission du ministre des affaires étrangères, s'étaient transportés à Ath.
Ils avaient trouvé Dumouriez entouré du général Valence, des jeunes d'Orléans, et d'un état major des plus aristocrates. Dumouriez, les reçut d'abord fort mal; mais dans un entretien secret qu'il leur accorda ensuite, il ne se gêna pas pour leur laisser voir ses intentions. Suivant lui, la Convention était composée moitié de brigands, moitié d'imbéciles; il se moquait de ses décrets^ parce qu'il était assez fort pour se battre derrière et devant; il disait qu'avec ses troupes de ligne, il saurait mettre 6n k ranarchio conventionnelle, et réduire les sociétés
irt ont «nené toutes sortes de fléaux sur les pays évacués. Dionoprie^ n'aurait pas tant parlé d|i pillage de ses soldais , s'il eut été dans d'autres dispositions d'esprit ; car il faut bien que le soldat vive quand les services sont désorganifés.
Î)E LA CONVENTIOlf NATIONALE. 176
populaires. Dumouriez s^ëleva contre le tribunal révolutionnaire et contre les désordres de Paris. £n6n, an milieu des déclarations les plus emportées contre le gouvernement, il déclara aux trois envoyés, qu'il marcherait sur Paris pour y rétablir la Constitution de 1791^ toute mauvaise qu'elle lui paraissait; et, sur l'observation qu'on lui fit, qu'avec cette Constitution il lui faudrait un roi , il déclara qu'il lui importait peu qu'il s'appelât Louis , ou Pierre, ou Jacques. « Au reste, avait*il répondu à ces envoyés, qui lui avaient démontré les dangers qu'il allait courir, Urne reste toujours un temps de galop vers les Autrichiens. »
Làes envoyés des jacobins avaient quitté Dumouriei complètement convaincus qu'il allait machiner quelque grande trahison, et ils étaient accourus à Paris rendre compte de l'état alarmant des choses sur la frontière du Nord.
Il n'y avait plus de doute que Dumouriez méditait la ruine de la République, à laquelle il devait sa gloire militaire , et qu'il travaillait au rétablissement de la monarchie. Dans ce plan , il lui fallait un roi , et quoique Dumouriez eût dit que l'individu l'inquiétait peu , il ne faut pas beaucoup de pénétration pour deviner que le choix de Dumouriez était déjà fait. Il ne pouvait penser au fils de Louis XVI parce qu'il était trop jeune, et qu'une pareille idée eût soulevé toute la France; les oncles étaient encore plus détestés que l'enfant : il ne restait que les d'Orléans , aussi compromis dans la R^vo-
lutiou que les jacobins eux-mêmes. Il est donc naturel et raisonnable de croire que le choix de Dumouriez s'était fixé sur le jeune duc de Chartres, alors connu à Farmée sous le nom de général Ega~ lité. Duroouricz l'a nié dans l'émigration ; mais ce désaveu intéressé ne prouve rien de contraire* L'affection que Dumouriez avait pour le jeune Egalité, auquel il avait toujours ménagé le rôle le plus brillant dans son armée ; les conciliabules qu'il tenait avec le général Valence , dévoué aux d'Orléans ; l'arrivée à Ath de la sœur du duc d'Orléans et de madame Sillery^ étaient autant de preuves que la trahison que Dumouriez méditait et qu'il exécutait déjà, devait tourner au profit du \exkv\e Egalité.
Dans le délire de son imagination, Dumouriez avait fort mal jugé et la force de la Convention et le dévouement de son armée. Il avait cru qu'il n'avait qu'à marcher sur Paris pour mettre en fuite l'Assemblée et les sociétés populaires : il s'était aussi persuadé que l'attachement que ses soldats avaient pour lui comme général, serait exclusif , et qu'ils étaient prêts à abandonner la cause de la liberté et de la République pour devenir les soldats de César : peu scrupuleux lui-même, il ne croyait pas à la moralité du peuple. Il ne tarda pas à faire l'expérience que ses soldats valaient mieux que lui.
Hâtons-nous d'ajouter que les girondins étaient les dupes, et non les complices de Dumouriez. Us prêtaient, il est vrai, matière aux soupçons et aux attaques de la Montagne, des jacobins, des sections,
DB LA COlfYBHTIOlf NATIONALE. I77
par leurs complaisances pour ce général^ dont ils avaient imprudemment applaudi les lettres insolentes à la Convention ; mais toute leur vie^ comme leur mort héroïque^ a prouvé que Roland, Gensonné, Vergniaud, Guadet, Brissot, Pétion, Buzot, Barbaroux ainsi que presque tous les autres chefs de la Gironde étaient si non d'ardens, du moins de sincères républicains. Malheureusement, il y avait dans ce parti quelques honunes monarchistes, ou vendus aux royalistes, qui lui firent le plus grand tort.
Tom ni. 19
Désarmement des suspects. — Mesures contre les émigrés. — Agitation dans Paris. — Pétition des sections. — Pétion demande la convocation des assemblées primaires. — Débats qu'il excite. — Nouvelle lettre de Dumouriez. — La Convention le mande à sa barre. — Le côté droit attaque Danton. — La frahison de Dumouriez se manifeste. — Dénonciation de Lasource contre Danton. — Réponse foudroyante de Danton. — Abolition de Tinviolabilité des députés.
Cependant, les dangers que la Convention courait, par suite des ëvéuemens désastreux de la Belgique, et surtout par FefFet de la désorganisation de nos armées, avaient fait sentir à la Convention tout entière que le moment était arrivé de déployer toute Ténergie révolutionnaire contre l'ennemi extérieur, et de ne plus garder aucun ménagement envers les ennemis de l'intérieur. A l'organisation du tribunal révolutionnaire^ à la loi contre les étrangers, agens de troubles et d'anarchie; à l'institution du comité de salut
HISTOIRE DE LA CONYBIITION NATIONALE. iyg
public^ l'Assemblée avait ajouté un décret qui prescrivait le désarmement des ci-devant nobles ^ seigneurs et prêtres, et des domestiques et agens des nobles et des prêtres, sous peine de six mois de détention pour les personnes comprises dans cette mesure, qui conserveraient des armes, et de trois mois pour celles qui en auraient recelé. Ce désarmement avait été immédiatement opéré en plein jour^ ainsi que le portait le décret, et avec beaucoup de calme. Le conseil général de la commune s'était aussi présenté à la barre de la Convention pour demander la sanction d'un arrêté de la municipalité de Paris, qui enjoignait à tous les propriétaires, principaux locataires, hôteliers, aubergistes et logeurs, d'afficher à l'extérieur de leurs maisons les noms de tous les citoyens qui y résidaient habituellement ou accidentellement, et de remettre une copie certifiée de l'affiche aux comités dos sections de l'arrondissement. Cette demande avait été aussi convertie en un décret, qui fut mis sur-le-champ à exécution ; afin qu'on put plus facilement atteindre les émigrés et les agens de l'étranger qu'on supposait affluer dans Paris, et auxquels on attribuait des projets contre- révolutionnaires.
Eu même temps, Lamarque avait fait un rapport sur les innombrables écrits que les royalistes faisaient répandre, tant à Paris que dans les départemens, pour appeler la gueiTc civile, la dissolution de la Convention Nationale, le massacre des représentans du peuple, le rétablissement de la royauté, le rappel
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des prêtres^ etc., etc. Chez un seul libraire, on avail saisi^ dans un même jour, jusqu'à trente de ces ouvrages, tous écrits dans le but de faire regretter l'ancien régime et de pervertir l'esprit public.
Il n'était que trop vrai que les royalistes cherchaient toujours à profiter des événemens fâcheux , pour redoubler leurs publications incendiaires^ et que l'on devait à ces brochures la majeure partie des troubles qui éclataient partout. Lamarque était venu demander des peines sévères contre les auteurs et distributeurs de ces ouvrages. C'était en quelque sorte une violation de la liberté de la presse, mais Lamarque ne dissimulait pas que dans les momeus révolutionnaires, toutes les espèces de liberté, même la liberté individuelle ^ devaient souffrir quelques modifications; que ces justes exceptions, commandées par le salut public, ne violaient pas le principe; car elles étaient aussi utiles, aussi fondamentales, aussi sacrées que le principe même.
La Convention , persuadée que les circonstances figeaient impérieusement la répression sévère des délits commis par la voie de la presse, adopta, presque à l'unanimité, les moyens présentés par le rapporteur du comité de défense générale, et décréta la peine de mort à infliger par le tribunal extraordinaire, contre quiconque serait convaincu d'avoir composé ou imprimé des ouvrages qui provoqueraient la dissolution de la représentation nationale , le rétablissement de la royauté ou de tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple.
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' Ghënier fit ajouter, à ces dispositions pëuales si sévères, la peine de mort contre ceux qui, par leurs écrits , provoqueraient au meurtre ou à la violation des propriétés^ si le délit aurait suivi la provocation^ et la peine de six années de fers , lorsque le délit ne l'aurait pas suivi. Cette addition de peines était évidemment dirigée contre Marat, qui se jouait de toutes ces provocations. Ainsi les partis semblaient faire assaut de rigueurs; et aussitôt que la Montagne avait £siit porter une peine quelconque pour un nouveau délit contre-révolutionnaire, on était sur que la Gironde allait demander une pénalité nouvelle pour ua autre délit.
Malgré le déploiement de tous ces moyens extraordinaires , la fermentation était extrême dans Paris : de toutes parts on criait à la trahison. La section des Tuileries arrêta de communiquer aux autres sections une pétition dans laquelle on demandait à la Convention si elle se croyait en état de sauver la patrie : cette pétition fut adoptée par toutes les sections et par la commune , qui résolurent d'aller la présenter le lendemain à la Convention.
D'un autre côté , le comité de défense générale avait convoqué le conseil exécutif, la municipalité et le département pour s'entendre sur les mesures à prendre afin de prévenir les troubles dont on était menacé.
A l'ouverture de la séance du comité, Marat dit ces paroles, qui indiquaient assez que le danger lui
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paraissait icuaiinent. a II est faux que la souveraineté du peuple soit indivisible. Cliaque commune de la République est souveraine sur son territoire ^ dans les temps de crise y et le peuple peut prendre le& mesures qui lui conviennent pour son salut. »
Le maire^ Pache, et le procureur de la commune^ Çhaumette» représentèrent l'agitation qui régnait comme peu dangereuse; mais les Girondins ^ qu'elle effrayait, protestèrent que si Ton se portait à quel* que attentat contre la représentation nationale, les départemens en tireraient une vengeance éclatante. Gensonné soutint que les députés n'étaient que les mandataires de leurs coaimettans directs, jusqu'à ce que la Constitution fut faite, après laquelle ils seraient considérés comme représentans de la nation» Suivant leur usage, les Girondins employèrent 1» séance en théories, impuissantes dans un moment de crise, et en plaiotes sur les calomnies dont ils étaienè 1 objet. On se sépara sans avoir pris aucune détermination efficace*
Le lendemain, 28 mars, le maire se présenta à la barre de la Convention pour y lire la pétition de»^ sections. Elle était ainsi conçue :
a Citoyens législateurs, de grands maux affligent la République ; les intrigans de l'intérieur veulent l'anéantir; de grandes mesures peuvent seules la sauver. Péjà vous avez pris quelques-unes de ces. mesures, mais leur tardive exécution les rend illuspire^^ Un tribunal révolutionnaire est créé depuis plus 4ç \wgt jours, et la têle d'aucun coupable n'est
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encore tombée sous le glaive de la loi y et ce tribunal n'est pas même installé. Quelques<ins de nosgénéraux sont suspects d'incivisme ou d'ambition ; le conseil executif manque d'énergie; Nous appelons l'attention de la Convention sur la conduite deci minis-très et des généraux. Citoyens législateurs , dans une crise à peu près semblable à celle oà nous nous trouvons , l'Âsseniblée Législative eut le courage de déclarer qu'elle ne pourrait sauver la patrie ; te peuple se leva tout entier^ et la patrie fût sauvée : s'il £aut un nouvel effort, nous le ferons; parlez. »
Jean Debry, qui présidait , répondit à cette pétition, que, quelle que fût la gravité des circonstances, le courage de la Convention était encore audessus , et qu'elle ne souffrirait jamais que l'aristo-^ cratie fit reculer la Révolution.
Pétion prit la parole. Il approuva la réponse du président; mais il fit remarquer que cette pétition coïncidait avec celles déjà présentées contre les membres qui avaient voté l'appel au peuple; que, puisqu'on avait dit que ces membi^es n'avaient pas la confiance publique, il devenait nécessaire, plus que jamais , de savoir si les députés à la Convention étaient investis de cette confiance, sans laquelle on Be pourrait répondre de sauver la patrie. Pétion concluait à ce que les assemblées primaires fussent consultées, et qu'on s'en remit à elles de rexclusion des membres qui avaient perdu la confiance de leurs commettans. « Dans une grande crise ^ continuait Pétion^ il faut rester à notre poste; mais il
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faut que nos commettans s^expliqaent^ parce que FAssemblëe^ investie de pouvoirs ainsi regënërës^ opérera avec bien plus de facililë le bien public. D'ailleurs^ la mesure que je propose n'a aucun, des inconvéniens de celles qui lui ont été déjà présentées^ car la Convention est toujours subsistante^ toujours en fonctions. »
Oamon appuya vivement la motion de Pétion^ en se fondant sur ce que les espérances que le peuple français avait mises en la Convention étaient détrui* tes^ parce que les députés en étaient arrivés à ce point de haines et de méfiances qui ne leur per-mettait plus d'être unis et de marcher sincèrement d'accord. Boyer-Fonfréde s'écria qu'il fallait que la Convention répondit à la France entière qu'elle sauverait la République j qu'il ne fallait pas craindre de prendre cet engagement sacré. « Si la Convention reste unie ^ dit^^ si elle déploie toujours une égale énergie^ si elle est respectée^ si elle est libre surtout^ oui^ elle sauvera la République. » -^ a Oui^ nous la sauverons! s*écrie l'Assemblée entière debout. » — « Il faut répondre à cette pétition d'une manière qui tranquillise les départemens, conclut Fonfrède; il faut leur dire : la Convention ISationale répond de sauver la patrie ; mais vous y vous ré-t pondez du sort de la Convention. »
Buzot veut demander la question préalable sur la proposition de Fonfrède y et la motive sur ce que c'est à la députation de Paris ù répondre aux sections de Paris y attendu y dit-il y qu'il n'y a pas encore de
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traité d'alliance entre les diverses parties de la République y la Constitution n'étant pas encore achevée ^ et les députés n'étant encore que les ambassa-» deurs de chaque partie de la République.
De violens murmures accueillent ces théories : plusieurs membres du côté gauche crient à Buzot qu'il prêche le fédéralisme. U veut continuer, mais les murmures de la Montagne lui couvrent la voix» — « Voilà, s'écrie Robespierre jeune, voilà l'homme que vous avez nommé au comité de salut public! »
Barrère prend la parole à propos pour calmer le tumulte. Il appuie la demande de Fonfrède, et rejette la proposition de Pétion. « Les sections de Paris, dit-il, sont venues parler au législateur de ses devoirs , elles ont exercé un droit sacré. Nous devons leur répondre que nous les remplirons^ et que nous resterons inébranlables à notre poste; nous devons leur répondre que la Convention sauvera la patrie; mais qu'il faut qu'elles respectent la Convention. J'appuie la proposition de Fonfrède, et je demande en outre que la Convention déclare au peuple français que, dans quinze jours, elle s'occupera de la Constitution qu'elle doit lui donner pour son bonheur.
Les propositions de Boyer-Fonfrède et de Barrère furent décrétées à l'unanimité.
Le 29, Beurnonville reçut et communiqua au comité de défense générale , la lettre que Dumouriez avait écrite à sou retour de l'entrevue avec le colonel
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Mack. Elle excita un mouvcnieut général d'indigoalion. On ne douta plus que Dumonriez ne fut traître ou fou; quelques membres trouvèrent qu'il était l'un vi l'autre ; car il était impossible de conspirer contre la Convention et la République avec plus d'imprudence^ de légèreté et de présomption. Il n'y eut qu'une voix pour lui retirer de suite le commande* ment de l'armée. Néanmoins, Beurnonville, qui avait plus de bravoure que de pénétration, essaya encore de le défendre , en disant qu'il ne pouvait le croira coupable; qu'il n'était probablement qu'aigri par les revers de son armée. Beurnonville ne voulait pas croire que le mal fut si grand que Dumonriez l'an<H nouçait; irpensait qu'en jetaut de bonnes garnisons dans les places fortes des frontières, et en formant deux camps, sous Dunkerque et Maulde, l'ennemi n'irait pas nous y attaquer; et qu'on aurait le temps, de renforcer et de réorganiser l*armée.
Mais déjà les envoyés des jacobins étaient retour-^ nés à Paris , et y avaient publié que Dumouriez trai-» tait avec le prince de Cobourg, et qu'il se disposait à marcher sur Paris, pour rétablir la royauté en (ar veur du duc do Chartres. Tout Paris était indigné et consterné : de toutes parts on se demandait pourquoi la Convention ne prenait pas les mesures que les circonstances exigeaient.
A ia séance de l'Assemblée , Marat se plaignit de ce que Danton ne s'était pas encore présenté pour dénoncer le malheureux état de la Belgique, et demanda qu'il fût entendu sur le champ, Buzot se
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moqua de ces âmes sifasiueusement républicaines y qui concevaient des alarmes au premier échec. Il dit que c'était à l'école des revers qu'il fallait former le peuple français : toutefois^ il insinua que les maux de la République n'étaient dûs qu'aux prétendus amis du peuple; que c'étaient eux qui avaient amené la France aux bords de l'abîme , et que cela provenait de ce qu'il n'y avait pas un seul décret rendu par le côté droit ^ qui n'eut été rapporté par l'autre coté. Busot excila ainsi les plus virulentes réclamalions de la Montagne. De toutes parts on réclama l'ordre du jour, au nom de la patrie et du salut public.
Cependant , le comité de défense générale avait passé toute la nuit à délibérer sur les mesures à prendre envers Dumourie^; et, le lendemain, Camus fut chargé de présenter à la Convention un projet de décret, qui mandait à ]a barre le général Dumouriez; enjoignit au ministre de la guerre de partir surle-champ pour Tarmée du nord^ a TefFet d'aller en connaître l'état^ et donnait pouvoir à quatre commissaires pris dans son sein, de se rendre de suite à la dite armée, d'y faire arrêter tous généraux, officiers^ fonctionnaires publics et autres citoyens qui leur paraîtraient suspects. Camus ne motiva pas ce décret j il se borna à dire qu'il était arrivé des nouvelles de Tarmée d'après lesquelles le comité avait appris qu'il existait des trames perfides , ourdies par les ennemis de la République pour l'anéantir. Mais comme tous les membres de la Convention savaient
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ce (|ui s^était passe au comité^ les mesures qu'il proposait furent votées silencieusement et sans objection. GamuS| Bancal, Quinette et Lamarque furent nommés commissaires.
Une discussion s'engagea ensuite sur le compte que Danton devait rendre de sa mission. Il fut attaqué par le côté droit, non-seulement sur son voyage en Belgique, mais encore sur la reddition de ses comptes conmie ministre, et comme commissaire dans la Belgique, lors de l'invasion. Danton qui était présent à ces attaques, en témoigna le plus vif ressentiment. Il rappela qu'à son retour il avait fait connaître au comité la situation des choses. « Si la saine raison, ajouta-t-il, si le salut de la patrie el celui de l'armée a obligé vos commissaires d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le moment de bannir toute espèce de politique est arrivé j il l'est d'autant plus que je m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la Belgique^ pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les fautes ou même les crimes de vos commissaires. »
Danton parla longtemps contre les insinuations dont il était l'objet : il demanda que la séance du lendemain fût consacrée à un rapport préliminaire, et qu'il fût ensuite entendu. » J'ai fait quelques ins*tans le sacrifice de ma réputation pour mieux payer mon contingent à la République, dit-il en terminant ; mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes le&
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explications y tous les genres d'accusation , car je suis résolu à tout dire. Ainsi ^ préparez- vous à être aussi francs que moi; soyez Français jusque dans vos liai* nes^ et jusque dans vos passions ; car je les attends.» En prononçant ces mots^ Danton fixait le côté droit^ qui garda le silence. Lasource seul demanda l'ajournement de la proposition de Danton, jusqu'à ce que Dumouriez eut paru à la barre : ayante dit-il, regardé la désorganisation de l'armée de Belgique comme la suite d'un plan de conspiration ^ il voulait en demander compte.
Le rapport sur Dumouriez ne se fit pas attendre davantage. Il fut présenté et lu publiquement dans la séance du i*' avril. 11 n'apprenait, au reste, que ce que tout le monde savait déjà, c'est-à-dire, que ce général ne dissimulait plus son intention de renverser la Convention et la République , et qu'il marchait sur Paris, pour y proclamer la Constitution de 1791 et an roi, afin, disait-il, de mettre un terme à Tanarchie et aux brigandages qui déchiraient la France.
« L'audace de Dumouriez, dit aussitôt Robespierre j prouve qu'il est sûr que le moment de mettre à exécution son infâme complot est arrivé. La République est exposée à de grands ^dangers; l'ordre du jour doit donc être de prendre les mesures nécessaires pour la sauver. Je demande que la discussion s'ouvre à l'instant sur les moyens de mettre nos frontières en état de défense. »
Mais au lieu de s'occuper du salut public, si for-