CHAPITRE X
Chute de Robespierre. — Rdcit ddtaillé de la journée du g theimidor.
Cependant le règne de la terreur approchait de son terme. Robespierre était devenu insupportable à ses propres complices. Les membres des comités étaient en rivalité de puissance avec lui, et craignaient d’être tôt ou tard ses victimes. Dans la Convention chacun gémissait de sa tyrannie, sans que personne osât l’attaquer. Mais Robespierre donna bientôt le courage du désespoir à Tallien, à Bourdonde-l’Oise, à Legendre, Le Cointre, etc., auxquels, par ses discours et ses démarches , il fît redouter le sort de Danlon et de Lacroix. Tout’tyran qui menace et ne frappe pas, est frappé lui-même. Tallien, Bourdon et deux ou trois autres montagnards menacés ne dormirent plus, et, pour se mettre en défense, ils conspirèrent contre lui. Mais comment s’y prendre pour le renverser ? Robespierre dirigeait toutes les autorités de Paris , tous les agitateurs des clubs, et comptait parmi ses partisans dévoués le commandant de la force armée, Henriot. Un décret seul de la Convention pouvait abattre ce colosse ; car rien n’est plus puissant que la force morale dans une guerre d’opinions. Mais autre embarras ; le côté droit , plus nombreux eu suflrages , était et -
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devait être moins ami des montagnards menacés , qui avaient souvent demandé leur arrestation et leur accusation même , que de Robespierre qui les avait constamment protégés, sans doute pour se faire d’eux un rempart en cas de besoin. Cependant comme il n’existait point d’autre moyen, les montagnards recoururent à nous. Des émissaires nous abordèrent de leur part. Ils s’adressèrent à Palasne-Champeaux , à Boissy -d’Anglas et à moi , tous trois constituans, et dont l’exemple devait entraîner les autres. Ils mirent en usage tout ce qui était capable de nous déterminer. Ils nous dirent que nous étions responsables des nombreux assassinats de Robespierre, si nous refusions de concourir aux moyens de les faire cesser; que laprotectiou politique que Robespierre nous avait accordée n’était que passagère, et que notre tour arriverait. Renvoyés une fols , ils revinrent aussitôt à la chai’ge ; nous cédâmes à la troisième fois. Il n’élait pas possible de voir plas long-temps tomber soixante, quatre-vingts tètes par jour sans horreur. Le décret salutaire ne tenait qu’à notre adliésion ; nous la donnâmes , et , dès ce moment , les fers furent au feu.
Le 9 thermidor , quelques momens avant la £i\meuse séance, Bourdon-de-l’Oise me rencontra dans la galerie , me toucha la main en disant : Oh ! les braves gens que les gens du côté droit ; je monte à la salle de la Liberté, je m’y promène un • instant avec Rovère, Tallîen nous aborde, mais
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aussitôt il voit Sairit-Just à la tribune, et nous quitte en disant ; V oilà Saint-Just à la tribune, iljaut en finir', nous le suivons, et nous l’entendons de sa place, du haut de la montagne, interrompre vivement Saint-Just et commencer l’attaque. La scène ainsi engagée, Billaud-Varenne succède à Tallien, et parle encore plus fortement que lui.
Robespierre monte à la tribune pour défendre Saint-Just ; on n’entend plus que les mots à bas le tyran ! Son arreUation ! Comme la montagne s’agitait seule encore , Robespierre se tourne vers nous et nous dit : Députe's du côté droit, hommes probes, hommes vertueux , donnez-moi la parole que les assassins me refusent. 11 espérait cette récompense de sa protection envere nous. Mais notre parti était pris ; point de réponse et grand silence jusqu’à la délibération pour le décret d’arrestation de Robespierre et de ses complices , auquel nous donnâmes tous notre suffrage , ce qui rendit la délibération unanime.
*- Voilà donc Robespierre , le tout-puissaiit Robespierre décrété d’arrestation, arrêté, mais non tout-» à-fait vaincu. On le refuse au Luxembourg, et il est conduit à l’Hôtel-de-Ville où tous les siens se réunissent pour le défendre et pour concerter la ruine de la Convention. Henriot vient avec sa troupe à la nuit close s’emparer des comités de salut public et de sûreté générale, et il arrive à la porte de notre salle avec du canon. Cette attaque subite nous est annoncée lorsque nous délibérions en '*
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séance du soir. On propose de mettre Henriot hors la loi , ce qui est aussitôt décrété. Si jamais j’ai cru mourir, c’est bien dans ce moment. Ce décret est aussitôt connu d’Henriot , et au lieu de fondre sur nous, de nous bloquer au moins pour nous tenir désarmés, et sous sa main , il se retire ; j’avais peine à le croire ; mais il parait que d’après le décret de mise hors La loi, personne ne voulut plus lui obéir.
Quoi qu’il en soit , dans cet état de crise mortelle , un député de l’Orne , Plat-Beaupré, monte à la tribune ; il siégeait au côté droit, et on l’entendait avec la défaveur qui accompagnait toujours les orateurs de ce côté proscrit ; mais l’importance de sa motion la fit goûter. « M. le président, dit n Beaupré , vient de nous exhorter à nous mon- M trer dignes, par notre fermeté, du caractère na- » tionaldont nous sommes revêtus. Mais il ne s’agit » pas de nous ici , il s’agit de la république , de » son salut. Si vous ne vous hâtez pas d’instruire U les sections de Paris de notre atcord unanime » contre Robespierre , ses partisans , qui sont en )) très-grand nombre , ne manqueront pas de dire^ M qu’il a été la victime d’une faction , ce qui pour- » rait diviser les esprits et fortifier les rebelles de « l’Hôtel-de-Ville et leur général Henriot. « Rien n’était plus sensé et plus salutaire que cette proposition. Elle fut suivie d’un décret qui nomma douze commissaires, au nombre desquels fut Beaupré. Ils se transportèrent aussitôt dans les sections que •des émissaires de l’Hôtel-dc- Ville avaient déjà sol- «
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licitëes ; mais les conventionnels les eurent bientôt gagnées, en leur faisant connaître la vérité que leur avait cachée la commune, l.es sections n’hésitèrent pas à prendre la défense de l’Assemblée, et elles vinrent successivement assurer la Convention de leurs bons sentimens pour elle.
Les manœuvres des réfugiés à la commune devinrent dès-lors tout-à-fait inutiles. Réduits à eux seuls , les uns se donnèrent la mort , les autres prirent la fuite. Roliespierre voulut se tuer d’un coup de pistolet , et il se fracassa seulement la mâchoire. On le prit tout baigné de son sang, et, après avoir mis un appareil à sa blessure , on le porta au comité de sûreté générale sur un brancard. Ce comité ordonna de le conduire aux prisons de la Conciergerie. Son procès ne fut pas long. Dès le lendemain il fut guillotiné avec Saint- Just, Couthon et ses autres complices. Du Palais-de- Justice h l’échafaud il y a fort loin , et pour y arriver il faut traverser la gfande et longue rue Saint-Honoré. Pendant tout ce long trajet, le peuple poui'suivit Robespierre de ses huées et de ses malédictions. Il était placé en évidence sur le tombereau , la ligure à moitié couverte d’un linge sale et sanglant qui enveloppait son menton. Ou peut dire que cet homme, qui avait causé tant d’angoisses aux autres , souffrit dans ces vingt - quatre heures tout ce qu’un mortel peut souffrir de plus douloureux et de plus cuisant.
Les olliciers municipaux, qui avaient soutenu son