CHAPITRE XIII
Mission de Ouraiid-Maillanc dans le Var et les Ilouclics-du- Rhâne. — Massacres de Tarascon. — ÉTénemcns de vendémiaire. — Mise en activité de la constitution de l’an III. — Fin de la Convention nationale.
Personne dans la Convention n’etait moins porté que moi pour les missietns dans les départemens , et cependant il me fallut céder au besoin qu’on eut de mes secoure, pour faire cesser, dans mon district de Tarascon , les massacres qui s’y commettaient dans un pur esprit de vengeance sur ceux qu’on appela patriotes ou jacobins. J’ai déjà eu lieu de dire que l’exemple de cette barbarie fut donné à Lyon le 16 floréal de l’an III, et qu’on le suivit ailleurs. Mais ces assassinats ne furent nulle part aussi horribles qu’à Tarascon. On jetait les victimes du haut de la tour du château bâti sur le roc au bord du Rhône. Pendant l’été ce fleuve laisse le rocher à découvert , et c’était sur ses pointes aiguës que tombaient tout vivans les corps de ces infortunés. Comme député de ce district, je reçus les procèsverbaux des officiers municipaux d’Aix et de Marseille qui faisaient connaître ces massacres , et qüi se justifiaient d’y avoir pris part. Ne recevant rien des officiers municipaux de Tarascon, je leur écrivis pour me plaindre de leur silence et leur reprocher
a80 HISTOIRE DE LA COHVENTJOK SATlONAl-fe.
le tort bien plus grand d’avoir laissé massacrer les prisonniers dont la loi leur confiait la garde. Point de réponse, ou bien la l’éponse fut un nouveau massacre de trente ou quarante autres prisonniers jetés comüie les autres du haut de la tour sur le rocher.
Le comité de sûreté générale , ayant eu connaissance de toutes ces horreurs , allait sévir contre cette commune et contre l’administration du district, lorsqu’un député fit observer que, peut-être dans un pareil temps, son autorité serait compromise s’il ordonnait des arrestations ou des mandats à la barre. 11 dit qu’il valait mieux m’envoyer sur les lieux pour y faire cesser ces violences et pour y ramener le calme , si la chose était possible. Cette mission m’ayant été proposée, je l’acceptai toute fâcheuse qu’elle était, dans l’espoir de m’aider à rétablir dans mon propre district l’ordre et la paix, en mettant un terme aux assassinats qui le déshonoraient: ne pouvant être envoyé dans mon propre département, on me donna une mission dans le Var , et je fis nommer, pour les Bouches-du-Rhône, Guérin du Loiret. Il était urgent de se rendre sur les lieux; il me fallut néanmoins attendre, comme membre de la commission des onze, que le projet de la constitution fût terminé , ce qui ne tarda pas beaucoup. Je partis pour mon district sur la fin de messidor an 111, avec mon collègue Guérin. Nous trouvâmes le pays entièrement subjugué par les adversaires des patriotes qu’on avait mis en fuite ou en prison. Ceux qui dominaient à Tarascon , non
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contens d’avoir déjà fait périr à deux reprises trente ou quarante prisonniers par le martyre dont j’ai parlé, résolurent de les achever à l’époque du g thermidor. Un décret .de la Convention avait or-
donné de célébrer ce jour-là dans toute la France l’anniversaire de la mort de Robespierre. Cette cérémonie n’était pas du goût de nos cruels réacteurs , parce qu’elle avait lieu en l’honneur et pour la consolidation de la république dont ils ne voulaient sous aucune forme.
En conséquence, dans la nuit du 8 au g thermidor, les réacteurs se présentèrent à la tour, pour enlever le reste des prisonniers au nombre de plus de cent. Mais ceux-ci , prévenus de l’assaut , se bairicadèrent dans leur prison , de manière à se défendre comme des désespérés. Ils tinrent jusqu’au jour. Alors on les fit rançonner en assignats, sous la promesse de n’y plus revenir ; tandis que les réacteurs , irrités de l’inutilité de leurs efforts , jurèrent de s’y rendre la nuit suivante avec de tels moyeqs'qu’aucun d’eux ne pût échapper. Les pri.sonniers ayant eu connais- •sance de ce projet, instruits en même temps de notre arrivée, m’écrivirent le g, pour me donner avis que si nous ne les allions pas défendre avant la nuit suivante, c’en était fait d’eux tous. Cela me fut confirmé par les cris et les larmes des parens qui m’apportèrent leur lettre. Guérin était parti pour Arles, et je n’avais que cinq dragons pour escorte. Mais voyant tout le danger que couraient ces malheureux , et engagé comme je l’étais par ma mis-
aSa msToiBK de la convention nationale.
sion à réprimer des assassinats qui faisaient liorrenr, je ne balançai pas. Je [me rendis à Tarascon avec deux dragons, après avoir pris pour moi le cheval d’un troisième. Nous arrivons à la nuit close à la maison de* ville :1a procession civique était encore par les rues. Dès^u’elle fut de retour , je m’adressai aux officiers municipaux et je leur fis part du sujet de mon vpyage et de ma mission. Je ne me doutais pas des périls auxquels je m’étais exposé. Je me vis tout-à-coup assailli de propos injurieux et menaçans de la part des sicaires qui m’entouraient ; *'■
ils disaient tout haut et en colère : Quoi! celui-ci vient protéger les scélérats de terroristes , il vaut aussi peu queux tous, U jaut s en défaire. Heureusement pour moi , les gens eu place et d’autres là présens , se trouvèrent être des prévenus d’émigration que j’avais fait rayer de la liste. Ils se déclarèrent ouvertement pour moi et conti’e les vociférateurs. Après m’avoir entendu, ils me promirent de faire transférer, comme je le demandais , les prisonniers dans d’autres prisons hors de Tarascon, et * m’assurèrent qu’en attendant ils veilleraient si bien pour eux qu’aucun mal ne leur serait fait. Je leur avais dit avec courage que le sort de cette ville en dépeiulait , et que la Convention eu ferait un exemple, si elle continuait d’égorger des hommes sans défense , privés de leur liberté et placés sous la pro- *■ tection des lois. Enfin cette ville qui avait si mal commencé, finit assez bien. Ou tint fidèlement les promesses qu’on me fit, on ne maUx’aita plus les
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prisonniers et on les tira des prisons de Tarascon.
Cel objet principal de ma mission une fois rempli avec succès, au risque de ma tête , j’avais à m’acquitter de celle qu’on m’avait donnée pour le Var où il y avait à secourir les patriotes également persécutés, mais moins cruellement que dans le dépar- ^ lement des Bouches-du-Rhône où je laissai Guérin. J’eus pour système dans celte mission de ne mettre en place que des 3fns instruits , qui avaient reçu quelque éducation , aün de ne pas laisser plus ® long-temps les administrations à ceux qui n’avaient pour tout mérite qu’un patriotisme excessif et aveugle ; mais j’eus soin que , dans ce temps de réaction, on ne vexât pas les patriotes par cela seul qu’ils étaient patriotes, quand on n’avait ni vol ni meurtre à*îeur x’eprocher. Cet esprit de justice et d’impartialité n’était pas celui qu’avaient montré dans le même département Barras et Fréron quand ils y furent eiivoyés pour le recrutement de trois cent mille hommes. Satis doute qu’alors il fallait , suivre une conduite plus vigoureuse. Je n’ai point ici à les censurer ; mais plusieurs citoyens me portèrent des plaintes contre ces deux représeulans. Cela leur parvint , et je me ressentis bientôt de leurs manœuvres sur les lieux contre moi , et de j leur crédit dans la Convention. Ma mission et celle de Guérin, qui ne méritaient que des éloges , furent calomniées de façon qu’oiPvit tout-à-coup Fréron provoquer la Convention contre les anciens torts desToulonnais, par la loi intempestive du 20 fruc-
tldor, 'Vendue dans un temp'fe où le déparlement bénissait Dieu de la nouvelle constitution de l’an IV.
Cette loi me fut adressée à Toulon où se rendit pour son exécution Icreprésentant Servîèré. Je^me comportai, dans cette occasion, comme je le devais envers une loi émanée de la Convention nationale, à qui, pour l’exemple, je devais une entière s<^mission. En même temps je m’acquittai envers Tl justice et la vérité , en )|bistruisant de tout a.yéè fidélité. Mais je pris une peine inutile ; Fréron parvint à faire révoquer tous les députés alors en mission dans le Midi , et à se faire députer lui seul pour les remplacer tots (i). Fréron termina cette seconde mission par une accusation contre, tous ses prédécesseurs qui tous répondirent de manière à le réduire au silence. La loi du 20 fructidor que Fréron obtint ne fut de sa part qu’un moyen employé pour faire oublier ses propres torts , en renouvelant ceux auxquels on ne pensait plus depuis trois ans. Une pareille loi était d’autant plus déplacée, que la Convention ne respirait que paix et concorde, et que la constitution, acceptée universellement dans le Var, devait resserrer pour jamais
les liens de la fraternité entre tous les Français,
Fréron soutenait lui-même ces principes dans son Orateur du Peuple , et tout-à-coup , parce qu’il redoute nos rapports à notr^ retour, plutôt par les' reproches de sa conscieAe, que parla crainte d’une
(1) Voyez dans lu Collection les Méraoives de Fréron sur les troubles du Midi . ( Kole des édit. ) ■ ?
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