‹ Histoire de la Convention nationaleChapitre 95 sur 119 · PAR M. LE COMTE LANJUINAIS · texte numérisé non relu

PAR M. LE COMTE LANJUINAIS

l’AlK Uli FRANCE, ANCIEN CONVENTIONNEL.

D^embi'c i8j5.

On avait massacré à Paris , à Reims, etc., dans le mois de septembre 1792 ; on avait écrit de Paris à toutes les villes de France la fameuse lettre qui signifiait : Tuez, nous avojis tué- Cette circulaire avait été remise aux clubs affiliés , par des orateurs de Paris , chargés de la commenter de vive voix. Les massacreurs signataires et d’autres complices étaient dans la Convention. Us n’y étaient pas sans inquiétude; les procédures contre eux étaient ordonnées; malgré les efforts audacieux des chefs et des complices ; elles arrivaient au ministère de la justice , qui avait été ministère de Danton, et d’où était parti l’ordre des massacres. Trois fois én un mois ou deux, le feu prit dans les bureaux de ce ministère , où j’avais vu ces pièces déposées en plusieurs liasses. Ije nombre des coupables , leur audace même procurèrent enfin l’impunité. Ils voulaient se venger.

AiTivalc 21 janvier; ce fut une nouvelle caiïse dc^

2y() LE 5l MAI 1795 .

discordes et de haines. La crête de la Montagne faisait établir le système des emprisonnemens des suspects, à I.yon, Nantes, Marseille, Strasbourg, etc. La majorité des députés avait ordonné, pour la sûreté de la Convention, une garde départementale; la crête de la Montagne en frémit; et , pour contrebatterie, elle inventa le crime du fédéralisme. Elle ne voulait pas .souffrir, elle ne souffrait pas qu’on travaillât à la constitution ; si elle la voulait , c’était seulement anarchique , telle qu’elle fut ensuite votée. Depuis janvier jusqu’en juin lyyS, au nom de la commune de Paris , elle ne cessa de demander des victimes parmi les députés modérés, et sans reproche , qu’elle affectait d’appeler traîtres et infidèles.

Danton , Mamt et Robespierre , kvec leurs affidés, conspiraient pour épurer la Convention. Pitt et les émigrés à Londres, et leurs correspondans à Paris , fomentèrent ce projet et y concoururent effectivement. La crête de la Montagne voulait régner par le sang, l’anarchie , la terreur et l’immoralité ; les émigrés et la première coalition , première sainte alliance., si l’on veut , prétendaient détruire la Convention, la dissoudre, et tout au moins déshonorer par des troubles et des excès la cause de la liberté ; il fallait ne rien laisser faire de bon à ces gens-là (i). Sept étrangers, sept

(i) Voyez les t'onslilulioiis franç.niscs , par l’-nitcur; in-8“ , t. [, p. 44.

FHAGME^T PAR .M . I.E COMTE LANJOINAIS. 297

agens du dehors , Desfieux , Proly, Pereyra , Dubuisson, les deux frères Frey , Gusman, etc., tirés du club des Cordeliers et de celui des jacobins , furent par la commune érigés en comité dUnsurrectioii. Us dirent bientôt dans leui-s écrits séditieux (jue le peuple souverain avait retiré à lui ses pouvoirs et les leur avait confiés. Avant le 3i mai , une commission de douze conventionnels, chargée de prévenir les complots que l’on tramait dans la capitale, fut dissoute par suite d’intrigues et de procédés qui répandirent de plus en plus la terreur; Pache , maire de Paris , et Chaurnette , procureur de la commune de Paris , tous deux ex-instituteurs d’émigrés, et tous deux grands acteurs dans les conciliabules anarchiques , firent publier, placarder , présenter des pétitions contre les <léputés in~ Jidèles, contre moi qui avais à Rennes mal parlé de la circulaire sauglante ; qui n’avais point voté la mort du tyran ; qui avais combattu les mesures acerbes ; qui avais refusé à haute voix y et en séance même , de concourir à organiser le tribunal révolutionnaire; enfin qui avais obtenu le décret de partage de la grande commune en douze municipalités.

Des commissaires de cette gratide commune , accompagnés des secrétaires municipaux, avec tables , encre et des papiers et des registres , se promenèrent dans Paris au son d’un taniKour d’alarme , et précédés d’une milice , demandant et recueillant les signatures des passans contre les vingt-deux dont les noms varièrent trois fois en

agS LE 3 i MAI 1793.

peu de mois. Cela se faisait peudant des haltes solennelles où l’on déclamait contre les vingtdeux. J’ai entendu, j’ai vu cela de mes yeux; j’ai entendu Marat , se disant visiter les postes de la garde nationale , et suivi d’une troupe de déguenillés qu’il appelait le peuple ; je l’ai entendu se retournant leur dire très-haut : Peuple !

s cesb là ne peuvent pas te sauver ; ilte faut

un roi....... C’est avec cette audace qu’il avait écrit

en ses feuilles incendiaires : Jl faut cent vingt mille

têtes Peuple malheureux^ pille les boutiques....

L’épouse de Roland a reçu hier Lanjuinais dans son

boudoir et l’a caressé par de petits soufflets

Notez que je n’ai vu madame Roland dans aucune occasion; j’étais absent de la séance quand elle comparut à labarfe de la Convention, et je ne lui ai jamais fait de visite.

Le 3o mai, j’allai à l’Évêché assister, dans le parterre, aux séances du comité insurrecteur de la commune ; j’entendis arrêter les dernières mesures , et notamment le son du tocsin pour le 3i mai, à l’heure de minuit prochaine; j’annonçai de suite ces projets , comme témoin , à la séance du soir de la Convention , ledit jour 3omai; les conjurés, entre autres Chabot, Legendre, etc., me traitèrent de peureux, de rêveur , de calomniateur, et firent passer à l’ordre du jour.

Cependant le 5 1 mai le tocsin est sonné, ensuite la générale bat, le canon d’alarme est tiré; cela recommence trois jours de suite. Les courriei'sde la

FRAGMENT PAR M. LE COMTE LANJUINAIS. 3gQ

poste et les administrateurs sont arrêtés par ordre du comité insurrecteur qui ose violer le secret des lettres ; les barrières de Paris sont fermées; ce même jour 5 1 mai , la Convention s’assemble à six heures du matin; on cherche' à la rassurer, cela est connu. Elle résiste deux jours de suite, et une grande partie du troisième , aux cris , aux pétitions , aux scènes violentes des insur recteurs, et au spectacle de cent un mille honftnes de cavalerie, d’artillerie et d’infanterie qui entourent les Tuileries, lieu des séances; on voyait eu armes avec eux les fameux Marseillais , les soi-disant défenseurs de la république et tous les gardes nationaux trompés la ^ plupart , ou marchant avec répugnance , et en vue de maintenir l’ordre ; tous étaient commandés par le trop fameux Heuriot.

Le I*'' et le 2 juin (i) les scènes d’anarchie, les rassemblemens, les menaces, et les pétitions séditieuses continuent; le 2 juin la Convention rend son second décret en notre faveur, dont le sens est que les députés qu’on veut proscrire sont innocens. Ce jour je parlai deux fois contre les arrestations arbitraires dénoncées par des pétitions. A la seconde fois , Legendre , boucher, faisant avec effort le geste du merlin , me menaça et cria : Descends ou je vais dassommer. Son geste m’inspira; je le fis taire et s’asseoir eu lui disant à

(1) J’ai vu, le 3 juin , distribuer publiquement des assignats â l’ëlite des cent un mille hommes.

3 oO LE 3 l MAI 1793.

regret : Fais décréter que je suis bœuf^ et tu m'assommeras. Revenu bientôt de son trouble extrême, il vient m’assaillir à la tribune avec Chabot, Turreau , Drouet , Robespierre jeune , et d’autres armes de pistolets ; il m’applique le sien immédiatement «ur la gorge, pour me forcer à descendre ; d’autres viennent à mon secours armés aussi de pistolets : parmi ces derniers étaient Biroteau , Defermon, Leclerc de Loir-et-Cher, Lidon, Pénières , Pilastre, etc. Ces derniers me protègent et les autres me saisissent, me poussent, m’injurient et me menacent ; je demeure impassiblement cramponné à la tribune ; enfin le tumulte s'apaise, tous se retirent’, et je recommence à tonner contre l’affreuse théo-^ rie des suspects.

Dans une fameuse procession du soir en dehors de la salle , il fut constaté que la commune , Son général Henriot et son comité d’étrangers étaient en révolte contre la Convention , et que ceux qui commandaient les troupes la tenaient précisément bloquée , bravaient ses ordres et la menaçaient en face. Alors nombre de députés perdirent courage, surtout quand ils virent des étrangers entrer dans notre salle , quand ils entendirent Couthon proférer cette impudente ironie : Maintetiant que vous êtes rassurés sur votre liberté y je demande qu’on fasse justice au peuple , qu’on arrête les députés conspirateurs; quand ils virent des insurgés, non députés, siéger dans nos rangs et voter avec le parti factieux, jusqu’alors en minorité habituelle. Presque

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tous ceux qu’on appelait girondins avaient jugé à propos de s’absenter. Seul je luttais contre la tempête. A la fin de la séance, Barbaroux et deux ou trois autres ayant paru et parlé , on injuria Barbaroux^: c’était le prêtre capucin Chabot qui proférait les paroles outrageuses ; je le repris exactement dans ces termes : Je dis au prêtre Chabot y on a vu y daris tantiquitCy orner les victimes de fleurs et de bandelettes ; mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas et je continuai mon

discours ; je persistais à refuser ma démission , parce que j’étais innocent et que la Convention venait de le décréter itérativement ; parce qu’elle n’était pas libre; parce qu’au contraire elle était assiégée et menacée par des troupes d’anarchistes. La Montagne parut hésiter à me mettre en arrestation ; quelques-uns lui faisaient honte de son projet à mon égard , et Chabot dit assez haut , répondant à Legendre : Pourquoi Lanjuinais est-il dans la *

liste? /. , c’est un bon b Tel était l’indigne

langage des factieux. Alors deux montagnards égarés et que je pourrais nommer , luttèrent contre ceux qui me défendaient , en criant , en hurlant : Lanjuinais catholique catholique catholique Le président, qui favorisait le complot,

voyant l’assemblée très-faible et mêlée d’etrangers à la chambre , mit de suite aux voix mon arrestation. Les conjurés députés votèrent avec les étrangers ; les autres restèrent assis en grand nombre aux deux épreuves ; quelques - uns protestèrent

3oa LE 3l MAI 1793. FR AG. DE M. LE LANJUINAIS. contre le défaut de liberté, et la Convention fut non pas dissoute, comme on l’avait projeté à Londres, mais elle fui mutilée de vingt-deux membres, et successivement de cent trente -trois. A celte soirée du 2 juin commença le cours libre de^ horreurs législatives, administratives et judiciaires qui signalèrent la fatale période de 1793, terminée seulement en 1 795 , et pendant laquelle les armées , toujours fidèles à la patrie , souvent sans paie , sans vêtemens et sans subsistances, triomphèrent de l’Europe conjurée.

DISCOURS

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