‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 10 sur 137 · DISCUSSION SIR LE ‘2 SEPTEMBRE. H · texte numérisé non relu

DISCUSSION SIR LE ‘2 SEPTEMBRE. H

devait être assassiné. « Oui, continua-t-il , je crains le despotisme de Paris; je ne veux pas que ceux, qui ont su y égarer et assujettir l’opinion, dominent la Convention nationale — J’en veux à ces hommes qui n’ont pas cessé de provoquer les poignards contre les membres de l’Assemblée législative, contre les plus fermes défenseurs de la liberté. J’en veux à ces hommes qui, ne pouvant les écarter de la Convention et redoutant leur résistance, ont tenté de les faire égorger. J’en veux à ces bomqies qui, le jour même où se commettaient les massacres, ont porté la scélératesse jusqu’à décerner huit mandats d’arrêt contre des membres de la législature.... Je répète tout haut ce que j’avais dit au citoyen Merlin en particulier. Je crois qu’il existe un parti qui veut dépopulariser la Convention, la dominer ou là perdre, qui veut régner, en réunissant tout le pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prédiction sera peut-être justifiée par l’événement. »

Un membre de la commune, Osselin, essaya quelques paroles de conciliation; il invitait les membres delà députation de Paris, que Lasource venait évidemment de mettre en cause, à s’expliquer. « Pour prétendre à la dictature, il faudrait être stupide ou scélérat. Que chacun déclare, comme moi, qu’il veut vivre sous la république la plus démocratique possible. »

Osselin fut interrompu par un député de Marseille, Rebecqui, l’ami, le compagnon de Barbaroux. « Oui, s’écria-t-il , j’afïlrme qu’il existe un parti qui veut la dietature, le parti de Robespierre. Voilà l’homme que je dénonce. C’est pour le combattre que nous avons été envoyés ici. »

Alors l>anton monta à la tribune; lui qui avait tant attaqué, voyait arriver le jour où il avait à se défendre. « C’est un beau jour, dit-il, pour la république française, que celui qui amène entre nous une explication fraternelle. S’il y a des coupables, s’il y a des hommes assez pervers pour vouloir dominer despotiquement la représentation nationale, leur tête tombera aussitôt qu’ils seront démasqués. On parle de dictature , de triumvirat; cette imputation ne doit pas être vague et indéterminée.... Ce n’est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut inculper. Je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses membres. Je ne suis responsable pour personne; je ne parlerai que de moi.... Je suis prêt à retracer le tableau de ma vie publique. Depuis quatre ans, j’ai fait ce que j’ai cru devoir faire pour la liberté. Pendant la durée de mon ministère, j’ai employé toute la vigueur de mon caractère, et j’ai apporté dans le conseil tout le zèle et toute l’activité du citoyen embrasé de l’amour de son pays. S’il y a quelqu’un qui puisse m’accuser à cet égard, qu’il se lève et qu’il parle. — 11 existe, il est vrai , dans la députation de Paris un homme dont les opinions sont pour le parti républicain ce qu’étaient celles de Royou, « l’Ami du roi, » pour le parti aristocratique : c’est Marat. Assez et trop longtemps , on m’a accusé d’être l’auteur des écrits de cet homme. J’invoque le témoignage du citoyen qui vous préside; il a lu la lettre menaçante qui m’a été adressée par ce citoyen; il a été témoin d’une altercation qui a eu lieu enire Marat et moi. J’attribue ses exagérations aux vexations qu’il a éprouvées. Je crois que les souterrains où il a été enfermé ont ulcéré son âme. D’excellents citoyens ont pu être républicains par excès ;

mais n’accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout entière. »

Dans un intérêt général , autant que par un calcul personnel, Danton avait voulu être conciliant; il s’effrayait de cette guerre intestine; il en voyait toute la portée. Il conclut en proposant la peine de mort contre quiconque se déclarerait en faveur de la dictature; et comme, malgré son désir de ménager les Girondins , il ne voulait pas leur procurer une victoire complète, il demanda aussi la peine de mort contre ceux qui voudraient morceler la France et fonder une république qui ne serait pas une et indivisible.

Ainsi fut levé un drapeau contre ce qui fut appelé le fédéralisme. L’idée de laisser de larges attributions aux administrations locales, et de trouver dans ce partage de l’autorité des garanties pour la liberté, n’avait pas été jusqu’alors particulière aux Girondins; elle avait même obtenu quelque faveur dans le parti qu’on nommait désorganisateur. Danton ne pouvait l’adopter, et Robespierre la combattit aux Jacobins; puis ils en firent le stigmate de la Gironde, qui, sans avoir un système de constitution bien arrêté, parlait toujours contre Paris, au nom des départements.

Uuzot n'accepta point cette imputation. L’appel d’une garde choisie dans tous les départements, pour défendre la Convention, était, au contraire, une pensée d’unité.

Robespierre avait à répondre; il ne fut pas encouragé par une prévention favorable. Son ton déclamatoire, un début où il parlait de lui-mêine avec une

emphatique complaisance , provoquèrent de désagréables interruptions. On le rappela à la question; on lui dit de mettre fin à son propre éloge; on lui cria d’abréger. Les Girondins eux-mêmes demandèrent qu’il fût mieux écouté. 11 les accusa formellement de conspirer pour établir une république fédérative; mais il avait surtout à se justifier de la dénonciation portée contre lui. « Vous croyez donc que j’ai conspiré contre la liberté de mon pays? Est-ce produire une accusation réelle contre un citoyen que de lui dire : Vous aspirez à la dictature? Quels son! vos faits? Qù sont vos preuves? Ab ! vous n’avez rien dit; mais vous avez eu assez de confiance pour croire que ce mot lancé contre moi pourrait me rendre l’objet d’une persécution. Vous ne savez donc pas quelle est la force de la vérité? quelle est l’énergie de l’innocence, quand elle est défendue avec un courage imperturbable? Vous m’avez accusé; mais je ne vous tiens pas pour quittes. Vous signerez votre accusation; vous la motiverez. Elle sera jugée aux yeyx de la nation entière. 11 faut savoir si nous sommes des traîtres, si nous avons des desseins contraires à la liberté, contraires aux droits du peuple, que nous n’avons jamais flatté ; car on ne flatte pas le peuple; on flatte bien les tyrans; mais la collection de vingt-cinq millions d’hommes, on ne la flatte pas plus que la Divinité. »

Robespierre termina en appuyant les conclusions présentées par Danton; comme lui, il insista sur l’unité et l’indivisibilité de la république et les dangers du fédéralisme.

U avait sommé ses adversaires de signer la dénonciation; Barbaroux raconta comment Robespierre,

avant le 10 août, lui avait indiqué la nécessité d’une dictature, et comment Paris lui avait dit quel devait être le dictateur. « On vous dit que le projet de dictature n’existe pas! et jè vois dans Paris une municipalité désorganisatriee, qui envoie des commissaires dans toute la république pour commander aux autres communes, qui délivre des mandats d’arrêt contre les députés et les ministres. Quoi ! le projet de dictature n’existe pas ! et cette même commune de Paris écrit à toutes les autres communes de se coaliser avec elle, d’approuver ce qu’elle a fait, de reconnaître en elle la réunion de tous les pouvoirs.... On ne veut pas de la dictature ! et l’on s’oppose à ce que des citoyens appelés de tous les départements veillent à la sûreté de la Convention et de Paris. »

Puis Barbaroux menaça de mander une troupe de Marseillais, comme il l’avait fait pour accomplir le 10 août. « Nos commettants nous ont chargés de combattre les intrigants et les dictateurs de quelque côté qu’ils se trouvent. Voyez avec quelle rage les uns et les autres distillent la calomnie; ils nous accusent déjà d’avoir déclaré la guerre. La guerre' citoyens, elle a été entreprise pour la cause la plus juste, pour la liberté ; elle a tué Louis XVI. 11 faut donc la continuer avec courage. Jugez ensuite le ci-devant roi; vous réunissez tous les pouvoirs. Il vous appartient, dans cette circonstance, d’exercer le pouvoir judiciaire. Entourez-vous des Parisiens et des citoyens libres de chaque département qui veulent combattre sous vos yeux l’ennemi commun. Rappelez la municipalité de Paris à ses fonctions administratives. N’abandonnez pas cette ville, qui a tant servi la liberté, dussionsnous y être bloqués par l’ennemi. Mais si nous devons

mourir ici, décrétez que nos suppléants se réuniront dans une ville désignée. Proscrivons le gouvernement fédératif; ayons une république unique. — Quant à l’accusation que j’ai faite en commençant, je déclare que j’aimais Robespierre, que je l’estimais. Qu’il reconnaisse sa faute, et je renonce à suivre mon accusation. Mais qu’il ne parle pas de calomnie : s’il a servi la liberté par ses écrits , nous l’avons défendue de nos personnes. Citoyens, quand le moment du péril sera venu , alors vous nous jugerez ; alors nous verrons si les faiseurs de placards sauront mourir avec nous. »

Des applaudissements réitérés et presque unanimes accueillirent le discours de Barbaroux. La question était agrandie ; les Girondins semblaient avoir exposé la politique qu’ils allaient suivre. Avec un acharnement passionné, ou plutôt pour se donner une popularité révolutionnaire, leur orateur proposait le premier et préjugeait la condamnatiou du roi, sans réfléchir à la situation difficile et funeste où il allait jeter son propre parti En même temps, il élargissait le cercle

de leurs ennemis; il attaquait toute la faction jacobine et mettait en cause la commune de Paris.

Tallien s’opposa à l’impression du discours qui, de toutes parts, était réclamée. « Vous ne voulez pas, dit-il, imprimer une calomnie. On vient de dire que la commune de Paris avait invité les autres communes à se fédérer avec elle. — Oui! oui! criaiton. — Je soutiens qu’aucun acte public de cette nature »

Les murmures couvrirent la voix de l’orateur. Boileau, député d’Auxerre, attesta que des commissaires envoyés par la municipalité de Paris lui avaient an-

noncé qu’elle exerçait tous les pouvoirs, et qu’elle invitait le département de l’Yonne à se réunir à elle, en approuvant les mesures qu elle prenait pour le salut public.

Cambon rappela tout ce qui s’était passé à Paris : les affiches de Marat demandant un triumvirat, les dénonciations et les menaces contre les membres de l’Assemblée, les visites domiciliaires pour saisir leurs papiers, la violation des caisses publiques, le pillage des édifices nationaux.

Un député flamand rapporta que des commissaires de la commune avaient dit à la société populaire de Douai : « Dressez des échafauds; que les remparts soient hérissés de potences; que quiconque ne sera point de notre avis soit immolé à l’instant. » D’autres faits semblables furent encore cités; la liste en aurait pu être longue.

Panis, après avoir expliqué plutôt que démenti la conversation où , selon Rebecqui et Barbaéoux , il avait parlé de dictature pour Robespierre, chercha à justifier le comité de surveillance de la commune. « On ne se reporte pas assez aux circonstances où nous nous trouvions. Nous vous avons sauvés, et vous nous abreuvez de calomnies. Voilà donc le sort de ceux qui se sacrifient pour la liberté ! Notre caractère chaud, ferme, énergique nous a fait beaucoup d’ennemis. Qu’on se représente notre situation ; nous étions entourés de citoyens irrités des trahisons de la cour. On nous disait : Voici un aristocrate qui prend la fuite; il faut que vous l’arrêtiez, ou vous êtes vous-même un traître. On nous mettait le pistolet sous la gorge, et nous nous sommes vus forcés de signer des mandats, moins pour notre H. 2

DISCOURS DE MARAT

propre sûreté que pour celle des personnes qui nous étaient dénoncées. Nous étions en pleine révolution; les traîtres s’enfuyaient : il fallait les poursuivre; le numéraire s’exportait : il fallait l’arrêter. »

Telle fut la première excuse donnée pour les massacreg de septembre.

Marat demanda la parole. 11 n’avait point paru aux deux assemblées précédentes. Sa renommée jusqu’alors s’était composée d’horreur et de mépris. Personne n’aurait pu supposer qu’il fût jamais devenu un des représentants de la France; son élection était un produit de la terreur où Paris avait été plongé. Danton venait de le renier. L’Assemblée fut saisie d’étonnement et de honte, en le voyant monter à la tribune; il semblait quelle fût souillée. De toutes parts, on criait : «A bas! à bas! »

Lacroix demanda que Marat fût entendu.

«J’ai dans cette Assemblée, dit-il, beaucoup d'ennemis personnels. — Tous! tous! » s’écria l’Assemblée entière, se levant avec indignation*. Marat ne se troubla point. Sans être éloquent, sans changer les dispositions de la grande majorité, il se fit écouter, et finit par trouver même quelque sympathie parmi plusieurs des nouveaux représentants*, arrivés des clubs de province. 11 commença par avouer ses opinions et les souhaits qu’il avait souvent exprimés; il ne nia point ses continuelles provocations au massacre. «Si vous me les imputiez à crime, le peuple vous démentirait, car il a obéi à ma voix, et, devenu dictateur lui-même, il a su se débarrasser des traîtres Quand

• Moniteur. — * Mémoires de Levasseur.

DISCOURS DE VERGNIAJDD. 19

j’ai vu ces mouvements désordonnés se prolonger, j’en ai moi-même frémi. Pour qu’ils ne fussent pas éternellement vains, et pour que le peuple ne se trouvât point dans la nécessité de les recommencer, j’ai demandé qu’on nommât un bon citoyen , juste et ferme, pour les diriger et les faire servir au salut public. Mais une preuve que je voulais l’enchaîner à la patrie, c’est que je demandais qu’on lui mît un boulet aux pieds, et qu’il n'eût d’autre pouvoir que d’abattre des têtes criminelles. »

Puis Marat se justifia de toute vue ambitieuse, parla de son incorruptible fidélité à la cause populaire, des persécutions qu’il avait subies, du glaive de vingt mille assassins, qui, disait-il, était suspendu sur sa tête. Il termina en invitant l’Assemblée à écarter ces discussions scandaleuses, et à corriger la déclaration des droits , afin que le salut du peuple ne fût plus en suspens.

« S’il est un malheur pour un représentant du peuple, dit Vergniaud en prenant la parole, c’est de remplacer à cette tribune un tel homme, encore chargé de décrets de prise de corps. » — Ce début n’était pas heureux, et rappelait trop l’homme du barreau. Aux yeux de la Convention, ces décrets devaient être des titres de gloire. C’est ce que Tallien , Chabot, Marat lui-même, crièrent à l’orateur. H reprit :

« Un homme qui a élevé sa tête audacieuse audessus des lois, un homme enfin tout dégouttant de

calomnie, de fiel et de sang Puisqu’on est entré

dans cette affligeante discussion, je rappellerai la circulaire de la commune de Paris. Elle donnera lieu à des explications nécessaires pour ramener la fra-

DISfOLRS DE VERGNIAUD.

ternité parmi nous. Ce n’est point la députation de Paris que j’attaque; elle renferme Dussaulx, David et d’autres dont je respecte la probité; je combats des individus qui, j’espère, sauront se justifier. »

Et alors Vergniaud donna lecture de cette circulaire qui avait invité toutes les communes de France à imiter les massacres de septembre. « Vous voyez, ajouta-t-il, comment, dans cette lettre, on calomniait l’Assemblée, comment on dirigeait les poignards contre elle en désignant un grand nombre de ses membres comme complices des excès de la cour. C’est du 2 septembre qu’est datée cette lettre, et dans la nuit du 2 au 3, dans cette nuit terrible, Robespierre disait, qu’il existait un grand complot, qu’il le dénonçait au peuple parce que le peuple seul pouvait le faire avorter. Ce complot, selon lui, était tramé par Ducos, Guadet, Brissot, Vergniaud, Condorcet et d’autres encore.

— Cela est faux, » s’écria Sergent, un des signataires de la circulaire. « Je me félicite, continua l’orateur, d’une dénégation qui prouverait que Robespierre aussi a pu être calomnié ; il n’en est pas moins vrai que cette lettre est une invitation formelle à l’assassinat.

« Que le peuple lassé d’une longue suite de trahisons, se soit enfin levé, qu’il ait tiré de ses ennemis une éclatante vengeance ; je ne vois là qu’une résistance à l’oppression, et s’il se livre à quelques excès qui outre-passent les bornes de la justice, je n’y vois que le crime de ceux qui les ont provoqués. Le bon citoyen jette un voile sur ces désordres partiels, et cherche à faire disparaître autant qu’il est en lui les taches qui pourraient ternir l’histoire d’une si glorieuse révolution ; mais que des hommes revêtus d’un

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