LEVÉE DE TROIS CENT MILLE HOMMES
seulement l’ardeur de nos soldats, mais leur supériorité numérique, avaient contribué à la victoire.
Sur ce point, il y avait unanimité dans la Convention; pendant la discussion, chaque orateur avait répété à l’envi que le recrutement importait avant tout
Une levée de trois cent mille hommes fut ordonnée. La répartition fut faite par département, et les autorités locales furent chargées de partager le contingent de chaque département entre les districts, les cantons et les communes. Bien que le décret fît appel aux enrôlements volontaires, il n’y avait pas à y compter. Chaque commune fut chargée de choisir, en assemblée générale des habitants, le mode qui serait employé pour fournir le contingent fixé. Ce fut presque partout le tirage au 6ort entre les hommes de dix-huit à quarante ans, non mariés ou veufs. Le remplacement était admis. Les autorités municipales étaient chargées de fournir l’habillement dont le ministre de la guerre rembourserait le prix.
Jusqu'alors la Révolution n’avait point porté des atteintes directes aux intérêts des classes pauvres et laborieuses. Elle avait supprimé des impôts onéreux et des redevances féodales; le papier-monnaie rendait facile le remboursement des dettes. Si le commerce et l’industrie étaient en souffrance, si la prospérité du pays était interrompue, il n’en résultait pas de sacrifices exigibles. Les armées s’étaient recrutées par des volontaires. Maintenant une levée de trois cent mille hommes allait atteindre toutes les familles. La république, qui s’était imposée à l’inertie docile du vulgaire, allait lui demander de la résignation. Cet immense recrutement ne pouvait pas être
facile; il suscita non-seulement un mécontentement universel, mais un esprit de désobéissance qui ne fut pas vaincu facilement. Il y eut des résistances partielles, qu’il fallut réprimer à main armée. La levée des trois cent mille hommes fut le signal de la terrible guerre civile des départements de l’ouest.
Une autre cause de fermentation populaire était le renchérissement des grains et la perturbation de ce commerce, dont les autorités locales n’osaient plus protéger la liberté contre des méfiances aveugles et des irritations violentes. Dès le mois de novembre 1792, les inquiétudes avaient commencé à se manifester. Le ministre de l’intérieur disait alors à la Convention : «L’Assemblée verra que nous n’aurions rien à craindre, si la circulation des denrées avait la liberté qui lui est nécessaire. Le corps municipal de Paris fait vendre la farine à un prix inférieur au prix d’achat; c’est une dépense de douze mille francs par jour ; dès lors toute la région environnante vient s’approvisionner à Paris. Je ne veux pas supposer que de telles opérations sont dictées par le désir de capter la popularité, mais je ne puis répondre de rien, lorsque des mesures désastreuses rendent inutile la prévoyance des autorités supérieures. Les fermiers et les laboureurs n’osent plus paraître sur les marchés, ni se mettre en route avec un sac de blé. Le prétexte d’accaparement les met en péril d’être égorgés. Au sein même de l’abondance, nous sommes prêts à périr de misère. Les fripons s’agitent; les sots
s’épouvantent La commune ne répond pas à mes
lettres; les sections reçoivent son impulsion; c’est un désordre affreux, que je dénonce de nouveau,
DISCUSSION SIR LE COMMERCE DES GRAINS Ü7.‘l
dussé-je y perdre la tête sur l’heure.... La sûreté, la propriété, la liberté du commerce ne sont plus protégées. J’ose dire que l’esprit de la commune de Paris finira par perdre Paris et la Convention elle-même, si elle ne met pas un terme à l’agitation des sections, à leur permanence, qui n’est plus que celle du trouble et de la désorganisation , ainsi qu’à l’existence de cette commune , foyer de toutes les intrigues. »
Le désordre, dont la cause première était à Paris, ne pouvait manquer de se propager dans les départements voisins. La municipalité, en achetant des grains, troublait le cours naturel et les habitudes du commerce ; elle amenait une exagération des prix, tandis qu’en vendant la farine au-dessous de sa valeur vénale, elle donnait aux populations environnantes le désir et la volonté d’obtenir les subsistances au même prix que les habitants de Paris.
Une pétition des électeurs du département de Seineet-Oise fut le signal du mouvement de l’opinion révolutionnaire contre la propriété et la liberté; ils demandaient des visites domiciliaires chez les fermiers; ils voulaient que le même homme n’exploitât qu’un nombre déterminé d’arpents ; que chaque propriétaire fût tenu de porter sur un marché désigné une quantité prescrite de grains ; que l’exportation de département à département ne fût possible qu’avec la permission de l’autorité ; que chaque marchand fût limité dans ses achats.
De pareilles exigences, se produisant pour la première fois , étonnèrent et indignèrent presque la Convention. «C’est le code de la famine, » disait-on. La proposition d’imprimer la pétition fut repoussée par la question préalable.
Une députation de la commune de Paris vint peu de jours après parler d’un ton plus impérieux. « La partie la plus nombreuse du peuple , celle qui a fait la Révolution et qui la maintiendra, est livrée aux plus grandes inquiétudes, à la plus cruelle misère. Une coalition de capitalistes veut s’emparer de toutes les ressources territoriales et industrielles. Une nouvelle aristocratie veut s’élever sur les débris de l’ancienne par le fatal ascendant des richesses. Les maisons de commerce, de banque, de secours étaient liguées avec le tyran des Tuileries pour affamer le peuple. La Révolution est faite ; il n’en faut pins d’autre. L’Assemblée constituante décréta la suppression des droits d’entrée, le peuple allait être soulagé; mais elle décréta la liberté du commerce, et son bienfait devint nul. Au nom du salut public, nous vous demandons de rendre aux autorités constituées le droit de taxer les denrées de première nécessité. »
Cette députation eut les honneurs de la séance, mais on ne lui promit rien de ce qu elle commandait. Peu de jours après, un représentant nommé Faye, ami des Girondins, proposa un décret qui supprimait toute liberté dans le commerce des grains, plaçait sous la main de l’administration la totalité de la récolte, afin qu’elle fût distribuée entre les communes, les districts et les départements, selon leurs besoins présumés , en réservant toutefois au propriétaire sa consommation et sa semence. Après avoir ainsi réglé la part de chacun, l’administration n’en prenait pas livraison et laissait le commerce exercé ou surveillé par elle acheter ce qu’il était permis de vendre, et vendre ce qu’il était permis d’acheter.
Les motifs de ce projet étaient conformes à ses
prescriptions ; les commerçants étaient injuriés et désignés aux colères du peuple. « Ce ne sont pas les négociants, mais les administrateurs, les législateurs qui doivent être les pourvoyeurs des Français. » Les propriétaires qui ne voulaient point se dessaisir de leurs denrées n’étaient pas mieux traités. Le dernier argument était curieux. « Si vos armées occupaient un pays où les hommes riches tiendraient leurs grains resserrés ; si vos soldats après la victoire avaient faim , respecteriez-vous cette prétendue liberté des propriétés?)! Cette assimilation de la France à un pays conquis se retrouvait dans presque tous les actes de l’administration révolutionnaire.
Lequinio, un Montagnard très-exalté, prit la défense du commerce libre. « Un homme qui se livre au commerce des blés est un des bienfaiteurs de la patrie. » C’était une autre exagération.
Saint- Just traita la question dans le même sens; il peignit avec énergie la situation politique d’où provenaient tant de calamités et de périls. « Dans quel affreux état d’anarchie veut-on nous jeter ? L’homme, redevenu comme sauvage, ne reconnaît plus de frein légitime. L’indépendance armée contre l’indépendance n’a plus de lois, plus de juges. Toutes les idées de justice enfantent la violence et le crime. Par le défaut de garanties , toutes les volontés isolées n’en obligent aucune. Chacun agissant comme portion naturelle du législateur et du magistrat, les idées que chacun se fait de l’ordre opèrent le désordre général. »
11 semblait B’être proposé d’exposer tous les maux que la Révolution infligeait à la France. « Ce qui a
renversé le commerce des grains, c’est l’émission déréglée du signe. Toutes les valeurs sont déterminées par le commerce et n’ont rien de certain lorsque la consommation n’a plus un cours régulier. Nous avons beaucoup de signes et nous avons très-peu de valeurs. Le luxe est aboli; les métaux, achetés chèrement, sont par là retirés de la non-valeur où le faste les retenait, et en même temps le signe en papier est en quantité double de la circulation précédente. Si cela continue ce signe sera sans valeur, notre industrie tarie, nos ressources épuisées, et il ne nous restera plus que la terre à partager et à dévorer. — Lorsque je me promène dans cette grande ville, je gémis sur les maux qui l’attendent. Si nous ne prévenons point la ruine de nos finances, notre liberté aura passé comme un orage et son triomphe comme un coup de tonnerre. L'abîme se creuse tous les jours par les nécessités de la guerre. Les manufactures ne font rien; on n’achète point; le commerce ne roule plus que sur la fourniture des soldats; je ne vois plus dans le commerce que notre imprudence et notre sang. Je ne sais pas de quoi vivent les marchands. Il faut lever le voile; personne ne se plaint, mais que de familles pleurent solitairement. Bientôt on ne verra plus dans l'État que de la misère et du papier.
v Dans un tel état de choses vous vous flatteriez vainement de fonder une république. Le peuple affligé ne serait point propre à la recevoir. Si l’artisan n’a point d’ouvrage qui payera son oisiveté? Il y a dans Paris un vautour secret. Que font maintenant tant d’hommes qui vivaient des habitudes du riche? La misère a fait naître la Révolution, la misère pourrait la détruire.
DISCOURS DK SAINT-J l'ST. 377
« Nous ne nous sommes pas encore demandé quel est notre but et quel système de commerce nous voulons frayer. Je ne crois pas que votre intention soit de vivre comme les Scythes ou les Indiens. Nos climats et nos humeurs ne sont propres ni à la paresse, ni à la vie pastorale; cependant nous marchons vers une vie pareille.... Tout le monde veut bien de la république; personne ne veut de la pauvreté ni de la vertu. Voilà les vices du caractère public, et que nous aurons à vaincre pour arriver à l’état républicain. Personne n’a d’entrailles; la patrie est pleine de monstres et de scélérats. »
Ailleurs Saint-J ust disait: « Un peuple, qui n'est pas heureux, n’a point de patrie; il n’aime rien. Si vous voulez fonder une république, tirez le peuple de l’état d’incertitude et de misère qui le corrompt. Faites qu’il ait le courage d’être vertueux. On n’a point de vertus politiques sans orgueil; on n’a point d’orgueil dans la détresse. »
A entendre cet exposé triste et amer de la situation du pays , de sa ruine et de la disposition des esprits, on aurait pu croire que l’orateur, qui jugeait ainsi le présent, désespérait de l’avenir et de la république. Mais il appartenait à cette funeste école de philosophie politique qui a eu une si grande part dans nos malheurs. 11 croyait à la fois deux choses contradictoires : que la loi doit être l’expression de la volonté générale , et que la loi est chargée de régler les sentiments et les habitudes d’une nation. Ainsi il disait: « On ne voit pas que la morale doit être la théorie des lois avant d’être celle de la vie individuelle. La morale qui gît en préceptes isole tout;
mais fondue dans les lois, elle incline tout vers la sagesse.... Vous qui nous préparez des lois, les vices et les vertus du peuple seront votre ouvrage.... 11 est des mœurs politiques que le peuple prend le même jour qu’il a des lois. »
Une telle illusion, un orgueil si absolu contenait évidemment le germe prêt à éclore de la plus dure tyrannie. Un système de gouvernement qui n’acceptait point la société telle qu'elle était et qui avait la prétention de la façonner à sa guise, ne pouvait tarder à la violenter. « Un législateur ne connaît pas l’effroi; il calcule avec son jugement. » Saint-Just annonçait ainsi le règne, qui allait peser sur la France. Toutefois, ses opinions étaient moins systématiques que la forme qu’il leur donnait. 11 ne tarda pas beaucoup à soutenir des idées absolument contraires sur la liberté du commerce et sur les jouissances de la civilisation. Entraîné par un mouvement qu’il était loin de diriger, il était inspiré dans ses discours soit par le désir de flatter les passions de son parti , soit par un goût littéraire pour les effets de langage et l’exagération. Trois mois plus tard, il n’eût pas répété la phrase où défendant le commerce contre les gênes qu’on voulait établir , il disait : « Contraindrez-vous les propriétaires; chasserez-vous les facteurs? La terreur est l’excuse des méchants. » En définitive , il demandait que les biens des émigrés fussent vendus , non en assignats, mais en annuités représentées par des contrats et destinées à rembourser la dette. Il voulait que l’impôt foncier fût payé en nature, que la Convention déclarât la libre circulation des grains et la mît sous la sauvegarde du peuple, après avoir afliché une instruction dans toutes les communes;
enfin il proposait d’abolir les droits de navigation sur les rivières.
Ce discours obtint le plus grand succès et fut fréquemment interrompu par des applaudissements.
Cette discussion se passait pendant le procès du roi ; mais les troubles séditieux du pays Chartrain devenaient tellement graves , que la Convention avait dû s’en occuper toutes choses cessantes. Les commissaires qu’elle envoya revinrent pleins d’effroi. Ils avaient été pendant une journée entière entre la vie et la mort. Ils se hâtaient de venir demander des secours; peut-être la ville de Chartres, à l’heure présente , était-elle incendiée. Deux bandes nombreuses couraient la campagne, exigeant que le prix des denrées fût taxé; un procureur municipal avait été massacré; des magasins et des greniers avaient été pillés. On entendait le tocsin sonner dans les villages. Les représentants s’étaient rendus à Courville, où était le principal attroupement; un bataillon de volontaires s’y était mêlé; on y avait reconnu quelques septembriseurs. Plus de six mille hommes armés de fusils, de haches, de faux, de fourches, étaient rassemblés. Les représentants avaient essayé de les haranguer; ils avaient été injuriés, menacés et bientôt après saisis par les séditieux. Biroteau était traîné vers la rivière ; Lecointre-Puyravaux allait être étranglé. On leur commandait de taxer les grains; ils cédèrent et parvinrent à se retirer avant d’avoir été contraints de signer la réduction du prix des baux et même une loi agraire.
Parmi les motifs de la sédition, les commissaires avaient entendu de vives plaintes au sujet d’une pro-
position récemment faite à l'Assemblée pour supprimer le traitement des curés. « Si le simple projet cause tant d’effervescence, jugez, disait Biroteau, quels troubles susciterait un pareil décret! » La Montagne voulut murmurer. « Ecoutez en silence, cria Danton, car je soutiendrai la même opinion. On bouleversera la France par l'application trop précipitée des principes philosophiques que je chéris , mais pour lesquels le peuple , et surtout celui des campagnes , n’est pas encore mûr. »
Pétion, puis Danton, demandèrent un grand déploiement de forces militaires contre la révolte, mais avec de prudents ménagements pour l’opinion populaire, qu’il fallait éclairer par des explications et calmer par des promesses. On se borna à prescrire au conseil exécutif d’envoyer des troupes en nombre suffisant. La conduite des commissaires fut improuvée. « Ils auraient dû mourir plutôt que de signer, » disait Manuel.
Avant même l’arrivée des troupes, les administrateurs du département, avec l’aide de la garde nationale et d’un faible détachement de troupes, avaient fait entendre raison aux mutins et les rassemblements se dispersèrent. Ils en rendirent compte à la Convention, en demandant qu’elle s’occupât sans délai de la grande affaire des subsistances.
La discussion fut reprise. Robespierre voulut traiter cette question, qui avait pris une importance politique. Sa prétention fut de concilier la liberté du commerce avec l’intervention de la puissance publique dans l’approvisionnement du peuple, le respect de la propriété avec la mainmise sur une partie de ses produits. Tout discours de Robespierre était
une dénonciation ; cette fois elle fut dirigée contre les accapareurs.
« Nul homme n'a le droit d’amasser des monceaux de blé à côté de son semblable, qui se meurt de faim. Le premier des droits c’est celui d’exister. La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société le moyen d’exister. Toutes les autres sont subordonnées à celle-là. C’est pour vivre d’abord qu’on a des propriétés. La propriété ne peut jamais être en opposition avec la subsistance des hommes, aussi sacrée que la vie elle- même. Tout ce qui est nécessaire pour la conserver est une propriété commune à la société entière. 11 n’y a que l’excédant qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants. »
Détournant ainsi la question de son sens pratique, Robespierre ne voulait pas voir qu’il s’agissait d'examiner quels sont les meilleurs moyens de protéger et d’augmenter la production; quelle est la voie la plus assurée pour transmettre le superflu de la consommation du producteur au consommateur qui ne cultive ni ne recueille. Ainsi il arrivait à d’inconciliables contradictions.
« Je veux qu’on laisse la liberté au commerce ; je veux qu’on anéantisse les monopoles et les accaparements contre-révolutionnaires. »
Parmi ces mesures, une seule était conforme au véritable intérêt du consommateur et pouvait prévenir ou atténuer les disettes.
Il conseillait à l’administration de reconnaître aussi exactement que possible le produit de chaque récolte annuelle et de donner une grande publicité à ce document; mais la visite des greniers, l’inquisition
chez les propriétaires , les ventes forcées allaient évidemment contre le but qu’on devait se proposer. Elles étaient mal calculées, injustes et préjudiciables aux consommateurs comme aux producteurs. La Convention était destinée à faire la funeste épreuve de ces mesures tyranniques.
Des doctrines économiques de la faction révolutionnaire résultèrent la ruine entière du commerce et la plus cruelle disette que la France eût souffert depuis un siècle.
C’était non pour servir le peuple, mais pour flatter ses passions aveugles, que Robespierre proposait ce régime vexatoire ; en les flattant, il les excitait. Ce n’était pas innocemment qu’il parlait du brigandage des monopoleurs et des riches, qu’il leur reprochait de dévorer la subsistance de cent familles infortunées, et qu’il enjoignait aux législateurs de ne pas être les représentants d’une classe privilégiée.
Pendant que la discussion était continuée , des troubles éclatèrent en Touraine. L’autorité parvint à les réprimer sans effusion de sang, grâce à la fermeté de la garde nationale. Après plusieurs ajournements, un décret du 8 décembre maintint, de la manière la plus formelle, la liberté du commerce intérieur et la circulation des grains. En même temps l’exportation à l’étranger fut prohibée sous peine de mort.
Aucun orateur n’admit la pensée de taxer le prix des denrées; elle fut repoussée unanimement par les uns comme un préjugé de l’ignorance populaire, par les autres comme une suggestion des agitateurs. Le meilleur discours de cette discussion fut prononcé par Barbaroux. L’expérience lui avait enseigné les
avantages de la liberté du commerce ; il était de Marseille, qui reçoit une grande partie de son approvisionnement par cette voie.
Un des orateurs habituels du faubourg Saint- Antoine, qu’on nommait le patriote Gonchon, révolutionnaire déclamatoire et sentimental, se donna à lui -même la mission d’éclairer les populations où s’étaient élevés de séditieux désordres ; il leur adressa une proclamation raisonnable dans le fond, rhétorique dans la forme. La Convention y applaudit beaucoup, la fit imprimer et distribuer dans les départements. Des achats considérables furent faits à l’étranger. Le prix était, au commencement de décembre, d’environ vingt et une livres l’hectolitre pour les blés venant d’Irlande. Mais il y avait une telle inégalité entre les divers départements, que dans quelques-uns l’hectolitre avait pu coûter soixante livres, et quinze livres dans d’autres, tant la circulation commerciale était imparfaite, gênée et troublée par le défaut d’ordre public.
La ville de Paris avait continué à acheter des grains pour les revendre , sur la halle et aux boulangers , à un prix inférieur au prix d’achat. On n’osait pas augmenter le prix du pain dans une ville où la population, disait la municipalité, avait fait tant de sacrifices pour la Révolution. Afin de subvenir à cette dépense , la commune fut autorisée à établir une contribution de quatre millions : ce fut le premier exemple d’un impôt progressif. Au-dessous de neuf cents livres de revenu , il y avait .exemption de la taxe. Les contribuables étaient divisés en quinze classes; la première devait payer trois centimes de son revenu; la quinzième était taxée au vingtième.
Lanjuinais, qui, sur chaque question, avait le courage de dire toute sa pensée, protesta contre le privilège conféré aux habitants de Paris. « C’est- donc , disait-il, une nouvelle aristocratie élevée sur les débris de l’ancienne, et qui n’est l’aristocratie ni de la vertu, ni de la science. La livre de pain vaut sept sous partout ailleurs. On a essayé, ces jours derniers, d'augmenter à Paris la taxe de trois sous; aussitôt les sections se sont fait entendre, c’est-à-dire ce qu’on appelle les sections, un centième des citoyens, cartes quatre-vingt-dix-neuf autres centièmes n’osent pas se montrer, ce qui prouve quelle est l’oppression. » De telles choses ne pouvaient être entendues patiemment par la Montagne. Lanjuinais fut interrompu, et le décret fut voté sans autre résistance.
Peu après une amnistie fut accordée à tous les prévenus d’actes de sédition et de violence commis à l’occasion du commerce des grains, sans même excepter les hommes coupables de meurtre ou d’incendie. Levasseur, de la Sarthe, dit qu’il n’y avait d’autre coupable que Louis, et qu’il avait été condamné.
De semblables faiblesses appelaient des exigences nouvelles. Une députation de ces quarante-huit sections de Paris, dont Lanjuinais avait expliqué la puissance, vint apporter à la Convention des réprimandes menaçantes. « Est-ce donc qu’il est impossible de gouverner les États, quand les tyrans sont abattus. Citoyens, vous êtes ici constitués pour notre salut. Eh bien ! vous n’aurez rien fait tant que vous ne frapperez point les économistes, qui abusent des avantages de la loi pour s’enrichir aux dépens du pauvre. »
La députation demandait que « jamais, soûs peine
de six ans de fers pour la première fois et de mort pour la seconde, il ne fût permis à aucun agriculteur ou marchand de vendre un sac de blé du poids de deux cent cinquante livres plus de vingt-cinq francs. » Un pétitionnaire, adjoint aux députés des sections, éleva la voix. « Comme vice- président des subsistances, je viens au nom de mes commettants, au nom de mes frères des départements.... »
Ces façons impérieuses étaient permises aux sections de Paris, mais on ne pouvait les tolérer de la part d’un pétitionnaire de province. On l’interrompit. » Y a-t-il donc deux représentations nationales? » s'écria Louvet. Le président demanda où étaient les pouvoirs de cet orateur. « Je n’en ai point , répondit-il. — Vous avez commis une grave imprudence. La Convention pèsera dans sa sagesse ce qu’elle doit aux sections de Paris et aux citoyens de toute la république. Vous avez les honneurs de la séance. — Non, non ! » cria-t-on de toutes parts.
Marat lui-même vit dans la démarche des pétitionnaires de Paris, comme dans les paroles du prétendu délégué des départements, un grave désordre; il jugea leurs propositions tellement destructives de la liberté du commerce et propres à exciter des troubles, qu’il les dénonça comme les agents d’une intrigue aristocratique. Buzot appuya Marat. « Non pas, dit-il, que Marat ne sache parfaitement bien que les pétitionnaires sont en effet délégués par les sections, puisque lui et d’autres députés de Paris sont allés leur parler hors de la salle, afin de calmer un peu leur violence.... On disait il y a quelque temps : Si le pain est cher, la cause en est au Temple. — Maintenant on dira de même : Le pain est cher, la cause i. 25