FERMENTATION DES ESPRITS
tis, qui se disputaient la domination, ne pouvaient confesser que le mal avait sa vraie source dans le torrent révolutionnaire qu’ils avaient déchaîné; ils s’imputaient l’un à l’autre cette déplorable situation. La corruption de l’opinion populaire, l’anarchique excitation de cette plèbe qu’ils avaient accoutumée au désordre dans les idées, à la violence dans les actes, leur semblaient produites par des intrigues et des complots. Ils s’en accusaient réciproquement. Les manœuvres et l’or de l’étranger, l’action souterraine des contre-révolutionnaires, la présence de dix mille émigrés , qu’ils croyaient cachés à Paris , étaient aussi présentées comme causes du mal.
Ces soupçons étaient sincères; ils étaient inspirés par la crédulité haineuse de l’esprit de parti. L’aveuglement et les illusions de l’opinion royaliste contribuaient aussi à accréditer cette accusation. Les ennemis de la Révolution, tout écrasés et menacés qu’ils étaient, n’avaient pas encore, depuis quatre ans, appris à connaître le véritable esprit de la nation. Réjouis de voir la populace mécontente et agitée, ils imaginaient que bientôt elle apercevrait la cause réelle de ses souffrances, qu’elle regretterait et rappellerait le passé, et que quelque terrible convulsion allait relever le trône' ; ils se complaisaient à écouter et à encourager les murmures de la boutique et de l’atelier; ils s’irritaient contre les amis plus clairvoyants et plus modérés qui ne mettaient pas , dans l’aggravation du mal , l’espérance du mieux.
Toutes ces influences indirectes n’avaient que peu d’action, line multitude successivement recrutée et
* Beaulieu, Essai* sur la Révolution.
augmentée par les insurrections avait été livrée à ses passions brutales, à une révolte orgueilleuse contre l’ordre social, à l’oisiveté, au club et au cabaret. Les excitations étaient donc maintenant superflues; le feu avait été allumé; l’incendie continuait et s’étendait, lors même que ceux qui avaient apporté la première flamme auraient voulu l’arrêter.
D’ailleurs les orateurs de club, les impitoyables logiciens, les faiseurs de systèmes sociaux, ne croyaient pouvoir atteindre leur but, qu’en poussant toujours le peuple en avant. La question des subsistances et du commerce convenait plus qu’aucune autre pour agiter les esprits.
Ainsi on disait à la tribune des Jacobins : « Il faut, pour détruire le fléau des accaparements, placer une guillotine auprès des greniers et faire des exemples. » Marat écrivait dans son journal : « Quand les lâches mandataires du peuple encouragent au crime par l’impunité, on ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse justice lui-même. — Dans tous les pays, où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration , le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait fin aux malversations. »
La société des Jacobins n'était pas le plus bas étage de la démagogie et ne s’associait pas toujours à ce travail de désordre et d’insurrection, à moins qu’il ne fût destiné à servir un projet déterminé. Hassenfratz, l’ami de Pache, membre d’une coterie, que dans le langage actuel on nommerait socialiste, fut un jour repoussé lorsqu’il demandait que les sections de Paris
s’occupassent sans relâche des subsistances. C’eût été en effet une grave atteinte portée à l’autorité centrale de la commune. Les patriotes ne savaient que penser, disait-on à Hassenfratz, d’une proposition qui tendait à soulever la division et le trouble dans la république.
Les Jacobins étaient dans l’usage de donner place, dans tes salles du vaste couvent où ils siégeaient, à des sociétés patriotiques, dont ils étaient les patrons et les protecteurs. 11 y en avait une entre autres intitulée (f société fraternelle des deux sexes. » Elle avait été formée pendant l’Assemblée législative , et M“* Roland y allait alors quelquefois « pour donner le bon exemple'. » Depuis, la composition de ce club s’était fort abaissée. Les fédérés et autres politiques de môme trempe y affluaient et s’y mêlaient, à quelques femmes beaux esprits d’ordre inférieur. La femme et les filles de Pache y étaient assidues. Une citoyenne Lacombe était le grand orateur de la société fraternelle et venait présenter à la Convention , à la commune et aux Jacobins des adresses et des pétitions plus insensées et plus violentes que toutes autres.
Sous la direction de la société fraternelle, une députation des citoyennes de la section des Quatre-Nations vint demander aux Jacobins qu’une salle fût mise à leur disposition pour délibérer sur les moyens de combattre le double fléau des accaparements et du renchérissement des denrées.
Robespierre le jeune demanda que l’hospitalité ne fût pas accordée à ces citoyennes. « Il est question, dit-il, de demander à la Convention la taxe des
' Lettres de M”* Roland.
denrées. Vous sav ez que rien n’est plus propre à alarmer la république et à exciter des troubles. » Les tribunes publiques murmurèrent hautement. Un membre de la société remarqua que le maire avait permis la réunion de ces citoyennes.
Le frère de Robespierre insista, et la salle ne leur fut point prêtée; le tumulte devint bruyant; les spectateurs traitaient les Jacobins d’accapareurs enrichis des malheurs publics. Ils tinrent ferme; plusieurs conventionnels défendirent la liberté du commerce. Dubois-Crancé et Saint-André dirent qu’il fallait d'abord conquérir la liberté , pour avoir ensuite les denrées à bon marché ; que si le sucre était trop cher , il fallait s’en passer. Toute cette séance prouvait un véritable désir de maintenir l’ordre public.
Les citoyennes , qui voulaient délibérer sur la liberté du commerce, étaient des blanchisseuses. Elles envoyèrent une députation qui fut admise à la barre de la Convention.
« Législateurs, disaient-elles, les blanchisseuses viennent dans le sanctuaire sacré des lois et de la justice déposer leurs sollicitudes. » Elles se plaignaient non-seulement du renchérissement des denrées, mais du prix excessif du savon. « La classe du peuple la moins fortunée sera hors d’état d’avoir du linge blanc. Ce n’est pas la denrée qui manque; elle est abondante; c’est l’accaparement et l’agiotage qui la font enchérir. Vous avez fait tomber la tête du tyran. Que le glaive des lois s’appesantisse sur la tête de ces sangsues publiques. Nous demandons la peine de mort contre les agioteurs. »
Le président leur fit une sorte de réprimande sur une démarche qui effrayerait le commerce et ferait
excitation des passions populaires. 393
hausser les prix; puis il les admit aux honneurs de la séance.
Le même jour, 24 février, on annonça à la Convention qu’il y avait beaucoup d’agitation dans la ville, et que malgré les sacrifices consentis pour favoriser les approvisionnements, la tranquillité publique était menacée. Ces faits étaient rapportés par un Girondin, Lesage, d’Eure-et-Loir. Tallien affirma que ces bruits étaient répandus par les malveillants et les contrerévolutionnaires. Il fit un grand éloge de Pache. Thuriot, parlant dans le même sens, proposa qu’afin de mieux rassurer l’opinion parisienne, le trésor fît encore de nouvelles avances pour augmenter les approvisionnements. il fut décrété que les comités d’agriculture . des finances et de sûreté générale se concerteraient avec la municipalité pour connaître l’état des approvisionnements et pour concerter les mesures à prendre.
La Convention et le conseil exécutif étaient comme frappés de terreur, et disposés à toute espèce de concession pour prévenir les mouvements populaires. Aucun moyen de réprimer le désordre n’était sous leur main; il n’y avait nulle possibilité de résister ouvertement à des exigences qu’on blâmait, à des excès qu’on déplorait. La conférence de la municipalité avec les comités eut pour résultat un projet qui fut présenté le lendemain. Il prorogeait d’une année l’impôt progressif et ordonnait que le trésor ferait sur-lechamp une avance de quatre millions.
En même temps, Barère, au nom du comité de sûreté générale, annonça qu'il régnait encore quelque fermentation dans la ville. C’était, disait-il, les derniers efforts de l’aristocratie. En conséquence, il
proposait d’autoriser la municipalité à prendre toutes les mesures nécessaires pour rétablir l’ordre et même à faire battre la générale, si les circonstances l’exigeaient.
Le décret fut voté sur-le-cbamp dans les termes les plus explicites et les plus impératifs.
Le ministre de l’intérieur rendit compte des approvisionnements. Les boulangers avaient tous des farines au moins pour huit jours, quelques-uns pour un mois. La commune avait encore deux millions à dépenser sur la contribution extraordinaire, ce qui assurait l’approvisionnement pour deux mois. Mais cet impôt n’était pas encore recouvré, encore qu’il fût réparti et échu, puisqu’il était censé appartenir à l’année 1792. Ainsi l’on pouvait craindre de ne pas trouver de crédit. Afin de prévenir les alarmes de la population, la municipalité demandait que tout le montant de l’impôt pour 1792 et 1793 fût avancé par le trésor: c’était sept millions.
Quelques Girondins s’écrièrent contre une telle faveur accordée à la ville de Paris, et contre une condescendance si lâche. Le décret fut pourtant voté presque sans discussion. Par compensation, les députés de Bordeaux obtinrent la libre entrée des navires étrangers chargés de grains.
La docile timidité de la Convention n’était pas un bon moyen de maintenir la paix publique ; pendant qu’elle accordait inutilement des millions à de séditieuses menaces, de graves désordres troublaient la capitale.
Dans la journée du 24, il y avait eu des rassemblements tumultueux à la porte des boulangers. La plu-
part d’entre eux avaient par précaution cuit double fournée, de sorte qu’ils suffirent aux demandes. Mais les blanchisseuses n’étaient pas occupées du pain ; c’était du savon qu’elles voulaient. Des bateaux en avaient apporté une cargaison ; elles se rendirent en foule sur le quai , les envahirent et se firent délivrer toute la marchandise à un prix dérisoire taxé de leur propre autorité. La municipalité avait envoyé des agents de police, qui aidèrent ces femmes à poser des planches pour passer sur les bateaux.
Le lendemain , encouragée par ce premier et facile succès , l’émeute des femmes procéda à l’invasion des boutiques d’épicerie. Elles s’emparèrent du sucre, du café, du savon, de la chandelle, toujours en taxant selon leur caprice. Nul empêchement ne leur fut opposé; ni commissaire de police, ni employé d’aucune sorte ne fit une sommation ; pas une patrouille de garde nationale ne parut. Santerre était à Versailles et s’était borné à faire une proclamation, pour dire au peuple de se méfier des anciens amis de La Fayette et des agents de l’étranger.
Vers le milieu de la journée , le conseil de la commune fut assemblé. Le maire assura que les mouvements étaient manifestement dirigés par des instigateurs contre - révolutionnaires. Les délégués de plusieurs sections rendirent compte du pillage des épiciers. « Tant mieux ! tant mieux ! » criaient les tribunes publiques. On raconta comment un des municipaux , Jacques Roux , ce prêtre qui avait présidé au supplice du roi et qu’on appelait le Marat de la commune , encourageait le pillage des boutiques. Jacques Roux répondit qu’il avait toujours professé les vrais principes, et le conseil passa à l’ordre du
jour. Les plaintes étaient toutefois si générales, les députations envoyées par les sections étaient si pressantes que la municipalité se résolut à prendre quelques mesures de répression; Santerre fut mandé.
On persistait à attribuer les pillages aux manœuvres des aristocrates et des royalistes. Cette explication du désordre avait un tel caractère d’impudence que le Moniteur, journal soumis dès lors à l’influence de Robespierre', en rendant compte des journées du 24 et du 25 février, s’exprimait ainsi : «11 ne faut pas croire, comme les endormeurs le disent, qu’il n’y ait que les menées et l’or de nos ennemis qui agitent la république; les besoins du peuple qui vont croissant; l’anarchie qui se prolonge; la nullité de lagarde nationale qui n’a point d’ordre ou qui n’en reçoit que le lendemain du désordre; la fatigue de cette perplexité : voilà des causes qui n’appartiennent ni aux tyrans coalisés, ni aux aristocrates. Ce sont des maux réels : pour les guérir, il faut les voir, et il y a des gens qui les voilent sous de vagues déclamations. On prend des mesures : il faut plus ; nous avons besoin de garanties pour les propriétés. »
La complaisance ou la complicité de la commune était si évidente que, pendant la nuit, on pillait encore dans la rue Saint-Jacques. Le lendemain , à l’heure où la Convention ouvrait sa séance, l’ordre n’était pas encore rétabli. La parole fut donnée à Barère.
« J’étais venu à l’Assemblée, dit-il, le cœur flétri de ces honteuses altérations de la foi commerciale, de
' Lettre du rédacteur du Moniteur, 18 juin 4794.
celte immorale et froide violation des propriétés.... Tant que je serai représentant du peuple, je ferai imperturbablement la guerre à tous ceux qui mettent le vol et le pillage à la place de la morale publique , et qui couvrent les crimes du masque de la politique.... Là où je ne vois pas le respect des propriétés, je ne reconnais plus l’ordre social. Nous faisons une révolution d’hommes libres et non pas de brigands.... Nous ne sommes plus gouvernés par l'habitude de la police ou d’un gouvernement quelconque ; les idées religieuses sont anéanties ; les idées morales sont affaiblies par l’immoralité d’étrangers, de riches, d’égoïstes, de financiers et de gens chassés de leur pays, qui circulent dans cette atmosphère empestée.... Hier on a pris des denrées coloniales ; demain on prendra les propriétés les plus nécessaires, car toutes les propriétés se tiennent : c’est une chaîne dont le législateur ne doit pas laisser briser un seul anneau.
« Les troubles ont commencé hier à dix heures du matin, et la force publique s’est mise en mouvement à dix heures du soir. Est-ce ainsi que les autorités sont informées ou prévoyantes ? Même dans l’ancien régime attendait-on que le mal fût fait pour y porter remède? Peut-être ne serait-il pas difficile de prouver que l’on connaissait les préparatifs de ce pillage, appelé du saint nom d’insurrection par de prétendus amis de la liberté ? Pourquoi le commandant général était-il absent? Était-ce le moment de quitter la ville lorsque tout annonçait que l’ordre public serait troublé ? Depuis plusieurs jours ces troubles étaient annoncés et comme organisés par les journaux.... Si je voulais salir ma bouche des paroles d’un journaliste
atroce et insensé , trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous verriez que, sans être ni sorcier, ni prophète, on pouvait présager ce qui vient d’arriver. »
Après cet exposé nettement énergique, quelques passages, indispensables dans un discours de Barère, venaient en atténuer l’effet. Il fallait bien ne pas disculper complètement les riches égoïstes et l’or de l’étranger.
Un projet de décret prescrivait des poursuites contre les auteurs et instigateurs du désordre, mandait la municipalité pour rendre compte de sa conduite, ordounait un recensement des individus, et promettait des mesures contre l’accaparement, l’agiotage et l’accroissement indéfini de la masse des assignats. v <
Le décret fut aussitôt voté; puis Salles donna lecture d’un passage du journal de Marat, auquel Barère avait fait allusion. Une grande partie de l’Assemblée se leva, criant : « En accusation ! « Marat voulut répondre. Les tribunes l’encourageaient par leurs applaudissements.
11 commença par injurier la criminelle faction de la Gironde , qui voulait la guerre civile et la contre-révolution. «‘Il est tout simple, disait-il, qu’elle m’accuse pour avoir usé de la liberté des opinions et proposé au peuple le seul moyen qui puisse le sauver. » •
L’indignation et les cris pour l’accusation redoublaient. 11 restait imperturbable, imputant le désordre aux émissaires de la faction criminelle, et répétant : «J’ai dit qu’il fallait piller les magasins des accapareurs, et les pendre à leur porte; c’est le seul moyen
de sauver le peuple. » Puis il descendit de la tribune en riant et disant à haute voix : «Les cochons! les imbéciles ! »
C’était à qui témoignerait le plus d’horreur, à qui plus vivement réclamerait l'accusation. « Qui osera défendre Marat? » criait-on. Quelques Montagnards tentèrent de défendre non point Marat, mais la liberté de la presse. Buzot demanda la parole en faveur de Marat.
« Si la Convention , dit-il , décrétait d’accusation monsieur Marat.... — C’est vous qui êtes un monsieur, cria-t-on du sommet de la Montagne — et qu’il fût acquitté par le jury : car n’avez-vous pas entendu dire à cette tribune qu’il fallait s’écarter des lois de la justice pour suivre les lois révolutionnaires? Que Marat ait rédigé son journal de telle ou telle manière , ce n’est point là ce qui doit nous affliger, mais bien les tripots où il va puiser les maximes qu’il débite à deux sous la feuille; ce sont les manœuvres de ces hommes qui veulent faire régner l'anarchie , parce qu’elle conduit à la royauté. Marat est excusable; il a écrit ce qu’on dit à cette tribuûe , ce que vous avez déjà entendu. »
L’ironie et l’amertume de l’orateur augmentèrent le tumulte de l’Assemblée; il avait peine à se faire entendre. •
« Le décret d’accusation serait impolitique. Vous avez rejeté une loi contre les provocateurs au meurtre; ainsi Marat serait acquitté, grâce à la liberté illimitée de la presse. Le décret serait dangereux, parce qu’il donnerait de l’importance à un homme qui n’est que l’instrument d’hommes pervers. »
Les uns continuaient à vouloir l’accusation; d’autres demandaient que Marat fût expulsé de l’Assemblée; quelques-uns qu’on le déclarât fou. Tallien, Bazire, Albitte vociféraient de leur côté en faveur de Marat. Quant à lui, il continuait à pousser des cris injurieux contre la faction des hommes d’État.
Salles avait remarqué qu’aux termes du code pénal, l’instigateur devait être puni comme complice du crime; ainsi Marat pouvait, selon le cours régulier de la justice, être compris dans la procédure qui allait être instruite. Sur ce motif, la dénonciation fut renvoyée au ministre de la justice pour rendre compte, dans les trois jours, des poursuites entamées. Les trois jours s’écoulèrent, et la Convention n’entendit aucun rapport.
Les alarmes de la population parisienne et de toute la partie modérée des représentants devenaient plus pressantes. Dans quelques quartiers, les citoyens honnêtes et paisibles, tirés de leur apathie par la peur, se rendaient à l’assemblée de la section. 11 y eut des délibérations où l’incurie de l'autorité municipale excita de vives plaintes. Le renouvellement du conseil général fut demandé; l’exclusion de Jacques Iloux fut votée. On demanda que Santerre ne réunît plus le commandement de la garde nationale au commandement de la division militaire. Des bandes se répandaient dans les environs de Paris. 11 y en eut une qui poussa jusqu’à Orléans , et voulut massacrer les prisonniers prussiens enfermés dans une caserne. On parlait d’un comité d’insurrection. Les circonstances paraissaient les mêmes que pendant l’intervalle menaçant qui avait séparé le 10 août du 2 septembre.
Les Girondins avaient obtenu , comme prix de leur vote dans le procès du roi, l’ordre de poursuivre les massacreurs de septembre. Ils n’avaient pas aperçu qu’en contribuant à la victoire tant désirée par la faction des révolutionnaires extrêmes, ils donnaientplus qu’une amnistie aux coupables, et que désormais une sauvegarde leur était accordée contre toute poursuite.
Toutefois les tribunaux essayèrent d’obéir au décret de la Convention. Ce ne fut point à Paris que la justice risqua cette tentative. La société des Jacobins n’avait jamais cessé de célébrer les journées de septembre. C’était, ainsi que l’avait dit Collot d’Herbois, leur grand Credo. On y entendait vanter le patriotisme des sociétés populaires de Marseille et de Bordeaux, qui proclamaient la nécessité de ces journées, et qui ajoutaient, à leur adhésion, l’idée qu’il conviendrait peut-être de les renouveler. « Je demande qu’on déclare, disait un membre de la société, que le plus grand reproche qu’on puisse faire à ces journées, c’est qu’elles ont été imparfaites. »
Les poursuites ordonnées par la loi devaient donc offenser les Jacobins. Le conventionnel Thirion disait qu’en incriminant les justes vengeances du 2 septembre, on découragerait les patriotes de se défaire des aristocrates qui existaient encore au sein de la république; tandis que si les ennemis revenaient à nos portes, il faudrait encore user de ce moyen.
Un comédien nommé Dorfeuille ajoutait : v L’aristocrate déteste le patriote comme le voleur frémit à l’aspect du bourreau. » Sur quoi un autre Jacobin remarquait qu’il conviendrait de supprimer ce rapprochement entre le patriote et le bourreau.
La société prit donc fait et cause pour les assassins
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de Meaux, par qui on avait commencé les poursuites; Ronsin, homme important aux Jacobins, se trouvait impliqué comme chef et ordonnateur.
Une députation fut envoyée à l’Assemblée nationale. L’orateur commença par le mensonge accoutumé : « Le premier mouvement de ceux qui s’armèrent pour aller à la rencontre de Brunswick fut de mettre à l’abri leurs femmes et leurs enfants; ils se portèrent aux prisons, punirent les conspirateurs, mirent en liberté les innocents; puis, libres de toute inquiétude, ils marchèrent fièrement à l’ennemi. » La procédure n’était, disait-il, qu’un ridicule échafaudage contre-révolutionnaire; elle devait embrasser comme complices les huit cent mille habitants de Paris. Les Jacobins demandaient que leurs frères de Meaux fussent mis en liberté et soustraits aux persécutions des traîtres qui , au nom de la loi , voulaient assassiner le peuple.
11 s’agissait donc de rapporter le décret voté trois semaines auparavant. Les Jacobins de l’Assemblée savaient d’avance que cette pétition serait présentée ; la scène était préparée. Saint-André , appuyé par Albitte et quelques autres amis , demanda le rappel du décret. «Ne fallait-il pas, disait-il, pardonner ce que la Révolution avait exigé?»
Alors Lanjuinais osa articuler, pour la première fois, ce qu’avait été le 2 septembre.
« Je ne fais pas au bon peuple de Paris l’outrage de croire qu’il a commis ces affreux massacres. Il est trop connu que ce fut un complot de cinq ou six tyrans, exécuté par quelques brigands stipendiés; il est connu que les listes furent dressées par des hommes en place; on sait par quels ordres les vic-
times furent accumulées dans les prisons; on sait, par les registres de la commune, le salaire des bourreaux. Vous avez entendu l’affreuse lettre de ce comité qui écrivait : « Nous avons tué, tuez; nous « avons massacré, massacrez! » — il caractérisa comme elles le méritaient les apologies de ce crime; il montra comment les circonstances du moment rendaient indispensable de le flétrir et de le punir.
Chabot récrimina contre les Girondins qui avaient commencé par applaudir au 2 septembre, contre leurs journalistes qui l’avaient excusé, contre Manuel qui y avait coopéré. Puis il voulut absolument l’imputer au peuple. « Je vous dirai que j’ai pris les mains de plus de cent cinquante fédérés, que je les ai baignées de mes larmes pour les en détourner. » Chabot, en parlant des fédérés, exagérait sans doute, mais ne disait pas un mensonge. Beaucoup de Marseillais, venus pour le 10 août, avaient été employés par la commune au 2 septembre.
La discussion se prolongea; les Jacobins étaient empressés à la clore et à voter; Lamarque jeta aux Girondins le souvenir des massacres d’Avignon qu’ils avaient amnistiés. L’Assemblée devenait de moment en moment plus tumultueuse. On s’adressait de part et d'autre d'injurieuses apostrophes. Quand la discussion fut fermée on débattit les amendements et la rédaction.
Grangeneuve , se voyant interrompu , s’écria : » Que la France sache qu’il n’est pas permis de proposer un amendement qui contrarie les provocateurs de septembre. »
Les Montagnards descendirent devant la tribune en vociférant. Un nommé Ruamp3 s’adressant à Grange-
404 NOUVELLE CAMPAGNE DE DUliOURIEZ.
neuve, lui dit : « Tu as voulu faire égorger ton collègue Jouneau. — • Tu es un scélérat, » répliqua Grangeneuve.
Salles proposa que la procédure fût continuée , mais qu’il fût provisoirement sursis au jugement. U lui arriva de dire : « Tout le monde est d’accord que les chefs, les auteurs et les provocateurs de ces massacres soient punis. — Non ! non ! » s’écria la Montagne.
Elle obtint la majorité ; la Convention décréta que la procédure serait suspendue. Tout ce qui semblait prévenir ou terminer une lutte obtenait le suffrage de cette portion craintive de l’Assemblée , qui voulait et espérait le calme.
Pendant que Paris et l’Assemblée étaient dans cette situation anarchique et précaire, qui annonçait une crise prochaine , la guerre recommençait. Dumouriez avait mis son armée en mouvement le 1 7 février; elle était peu nombreuse, à peine de dix mille hommes, quoique nominalement elle en comptât quinze mille. Les armées des généraux Valence, Dampierre, Miranda et Stengel étaient aussi sous son commandement; mais il les avait destinées à contenir l’armée du prince de Cobourg, à assiéger Maastricht et à entrer dans les Provinces-Unies par leur frontière orientale. Il comptait trouver peu de résistance, en y pénétrant le long de la côte. Son point de départ était Anvers. Dès le 25 février Bréda s’était rendue.
Ce premier succès encourageait la Convention à suivre la politique qu’elle avait adoptée et à faire une guerre d’invasion et de conquête révolutionnaire. Des
RÉUNION UK LA BF.LCIQUE.
députations envoyées par les sociétés populaires qu s’étaient formées en Belgique et dans l’évêché de Liège, avec l’encouragement et l’appui des commissaires français, vinrent apporter le vœu de ces provinces pour être réunies à la république française.
Carnot fut rapporteur du projet de décret qui prononçait cette réunion. « Je n’examine point, disait-il, quels peuvent être les intérêts respectifs des deux peuples. Dans ce moment une seule pensée doit nous fixer, la gloire nationale, l’engagement que nous avons pris d’aider et de défendre tous les peuples qui veulent conquérir la liberté. Bruxelles ne peut conserver la sienne sans nous. C’en est assez, dès ce moment, Bruxelles est française. »
« Voilà le moment heureux, disait Cambon, où le décret du 15 décembre, tant calomnié, a fait triompher la démocratie en Belgique. » En effet, le régime de conquête proposé par Cambon; cette nuée de commissaires envoyés dans les seize arrondissements que les représentants en mission avaient substitués aux anciennes provinces belges; les réquisitions de toute sorte; les vexations exercées sur les classes supérieures; les déclamations des clubs étouffant l’expression véritable de l’opinion publique, avaient contraint les habitants à souhaiter la réunion comme un soulagement. Cambon y voyait une ressource. Dumouriez avait remontré vainement que c’était diminuer les ressources de l’armée et qu’une administration étrangère au pays, composée d’hommes sans expérience, sans mesure et la plupart sans probité, serait évidemment moins régulière, moins bien obéie, moins productive que les administrations indigènes. On lui répondait » qu’une