HUIT OC 10 MARS
La foule allait voter, lorsque Dubois-Crancé accourut parmi ce désordre. « Vous perdrez la république, s’écria-t-il, en employant de telles mesures ; elles sont horribles. » il montra un tel effroi, il parla avec tant de chaleur, qu’il ramena les Jacobins à des dispositions moins insensées.
La bande de Fournier et de Lazowski ne se laissa point persuader; elle sortit en poussant des cris de fureur. Ils allaient, disaient-ils, se rendre au club des Cordeliers, où ils étaient attendus, où siégeait la Montagne. Ils entraîneraient les chefs de cette société et marcheraient ensuite à la Convention.
Les Girondins avaient été prévenus du danger qui les menaçait; la plupart n’étaient point venus à la Convention pour la séance du matin. Le comité de législation avait annoncé que le projet d'organisation du tribunal extraordinaire n’était pas encore rédigé. Les Montagnards s’étaient irrités de ce délai et avaient dédaigneusement accueilli les inquiétudes que Gamon, député du parti modéré, avait manifestées sur le maintien de la paix publique et la sûreté de la Convention.
C’était pendant la séance du soir que se passait la scène du club des Jacobins. La bande séditieuse de Fournier ne réussit pas mieux à entraîner les Cordeliers dans son mouvement; Marat lui-même y mit opposition.
La commune n’accueillit pas non plus les exigences de quelques sections, qui demandaient la fermeture des barrières; un blâme fut prononcé contre la section de la Cité qui s’était déclarée en état d’insurrection permanente. Santerre s’était refusé à protéger le désordre et avait menacé de le réprimer. Garat
NUIT Dl' 10 MARS. 423
était venu à la mairie avec un autre ministre pour concerter, s'il y avait lieu, des mesures de sûreté publique.
Les Girondins voyaient qu’en réalité aucune précaution n’était prise , et qu’ils étaient livrés aux hasards d’une émeute. Un d’entre eux, Kervelegan, courut à la caserne où se trouvait ce bataillon du Finistère, que les Jacobins avaient voulu renvoyer de Paris, et lui fit prendre les armes.
Le seul désordre de cette soirée, qui avait donné de si justes alarmes, ce fut une attaque contre l’hotel du ministre de la guerre. Beurnonville se déroba à ces brigands, en passant par-dessus le mur du jardin; il vint se mettre à la tête du bataillon du Finistère et de quelques autres soldats. Il ne rencontra personne à combattre. Après minuit, Paris était dans un calme complet.
Les subalternes instruments des séditions populaires s’étaient animés outre mesure ou avaient écouté quelques conseils imprudemment donnés. N’obtenant point l’aveu de leurs meneurs accoutumés, ils s’arrêtèrent. Rien n’était sincère dans leurs passions politiques ; le fanatisme de leur langage ne se traduisait en action que quand ils étaient employés et dirigés par leurs chefs. Or, il suffisait à ceux-ci d’obtenir par la peur une majorité pour leurs projets de tyrannie révolutionnaire.
Le conseil exécutif lui-même ne commença à s’inquiéter qu’au dernier moment , pendant la séance furibonde des Jacobins. Jusque-là, Garat , comme il le raconte, avait supposé qu’il s’agissait seulement de forcer les opposants à voter le tribunal révolutionnaire. « Des moyens semblables avaient été souvent employés durant toute la Révolution ; de
bons décrets avaient même passé par ces indignes moyens. » Dans cette pensée, il se tranquillisait.
A la séance dn 10 au soir, lorsqu’il fut reconnu que Paris était calme, les Girondins avaient repris leurs places à la Convention, et le débat s’ouvrit sur l’organisation du tribunal révolutionnaire. Toute discussion sur la situation des armées, sur la conduite de la guerre, sur le mérite ou le patriotisme des généraux avait été mise de côté pour s’occuper de ce tribunal. «C’était, selon les Montagnards, le seul moyen de sauver la république. » Toute autre question devait être subordonnée à celle-là. Cambacérès, qui, comme tant d’autres conventionnels, montrait parfois une obéissance empressée à l’opinion dominante, ou, pour mieux dire, à l’opinion menaçante, demanda que le décret fût voté séance tenante; il fut appuyé par la vive approbation d’une majorité nombreuse.
Buzot, au milieu des murmures de la gauche, demanda la parole. « Il y a quelque courage, dit-il, à s’opposer aux idées par lesquelles on veut nous mener à un despotisme plus affreux que celui de l'anarchie. Je rends grâce de chaque moment de mon existence à ceux qui veulent bien me la laisser. Ma vie est de leur part une concession volontaire. » — Les murmures devinrent bruyants. « Mais du moins qu’ils me laissent le temps de sauver ma mémoire de quelque déshonneur, en me permettant de voter contre le despotisme de la Convention.»
11 parla d’abord contre la suppression du conseil exécutif et contre le gouvernement direct et absolu de la Convention , qui avait été proposé dans une pré-
cédente séance. «Si vous confondez tous les pouvoirs , si tout est concentré ici , dites-moi quel sera le terme de ce despotisme, dont je suis enfin las moimême. »
On lui cria qu'il bavardait, qu’il confondait deux questions distinctes; que lui-même avait voulu mettre tous les pouvoirs entre les mains de Roland.
Lesage (d’Eure-et-Loir) était rapporteur du projet rédigé par le comité de législation , où les modérés étaient en majorité. Il proposait un tribunal siégeant à Paris, qui jugerait les individus mis en accusation par décret de la législature. Les quatre juges qui le composeraient seraient nommés par la Convention; les jurés élus par les départements; le recours en cassation était supprimé.
Les Jacobins ne voulaient point d’un projet présenté par leurs adversaires. Lors même qu’il eût réuni toutes les conditions révolutionnaires, il eût excité leur méfiance; il fallait que le tribunal révolutionnaire fût leur œuvre.
Robert Lindet proposa un contre-projet; le texte en est curieux, et ce document a conservé quelque célébrité. « Le tribunal extraordinaire sera composé de neuf membres nommés par la Convention. — Ils ne sont soumis à aucune forme pour l’instruction. — Ils acquerront la conviction par tous les moyens possibles. — Le tribunal pourra se diviser en deux sections. — Il y aura toujours dans la salle un membre chargé de recevoir les dénonciations. — Le tribunal jugera ceux qui lui auront été renvoyés par décret de la Convention. — Il pourra poursuivre directement ceux qui, par incivisme, auraient abandonné ou négligé l’exercice de leurs fonctions; ceux qui, par leur con-
duite ou la manifestation de leurs opinions , auraient tenté d’égarer le peuple; ceux dont la conduite ou les écrite, ou qui, par les places qu’ils occupaient sous l’ancien régime, rappellent des prérogatives usurpées • par les despotes. »
Cet effrayant projet, la suppression du jury, des formes de la procédure et de la définition des délite, ce droit de vie et de mort laissé au plus entier arbitraire, tout cela fut débité d’une voix larmoyante; l’exposé des motifs était écrit avec un patelinage sentimental qui provoquait le dégoût et l’horreur'. La Montagne soutenait la proposition par ses cris. On l’avait rarement vue si exaltée et si violente. La Plaine était affaissée, les Girondins découragés; un grand nombre de députés quittaient successivement la salle. On put croire un moment que le projet de Lindet allait être accepté par lassitude et par abattement. La gauche demandait qu’on allât aux voix sans discussion.
Vergniaud éleva la voix. «On vous propose l’établissement d’une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise. Nous mourrons tous plutôt que d’y consentir. Je demande que la discussion s’ouvre sur les deux projets. — 11 n’y a que cette mesure qui puisse sauver le peuple, criait Amar, autrement, il faudra qu’il s’insurge et que ses ennemis tombent. »
Deux orateurs, souvent dociles et zélés serviteurs de la faction révolutionnaire, Cambon et Barère, s’élevèrent avec indignation contre le projet de Lindet. « 11 est impossible , disait Barère , que nos
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1 Mémoires de Meillan. '
collègues, qui aiment tous la justice et la liberté, veuillent imiter les accès de rage des despotes, qu’ils veuillent rappeler les chambres ardentes, les commissions, et tout ce que notre histoire présente de plus odieux. Je suis aussi ennemi que vous des conspirateurs; mais, je vous le dis, les jurés sont la propriété de tout homme libre.
— Nous le voulons! « s’écria Billaud- Varennes.
« Ainsi parlaient les rois de l'ancien régime, » répliqua Barère.
La Montagne reconnut qu’elle n’obtiendrait point l'abolition du jury. Billaud s’excusa disant qu’on l’avait mal compris et demanda que les jurés fussent nommés par les sections de Paris. Des murmures l’interrompirent, il se reprit : « J’ai voulu dire parles sections de la république. »
Un représentant, alors zélé Montagnard et ami de Danton, Phélipeaux, prit la défense du projet de Lindet et de la suppression du jury. Lui-même ne devait pas tarder beaucoup à regretter qu’on eût dépouillé les accusés de toute garantie.
La Convention décréta à l’unanimité qu’il y aurait des jurés.
Comment et par qui seraient nommés ces jurés ? Telle fut la seconde question. 11 fut résolu qu’on prendrait un juré dans chaque département. Les Jacobins demandèrent que la nomination fût attribuée à la Convention; de l’autre côté on proposait de renvoyer la question au comité de législation. Les clameurs de la Montagne recommencèrent. Duhem disait que ce délai serait la contre-révolution ; Delmas demandait si les Prussiens et les Autrichiens ajourneraient leur marche, car il était admis que le tribunal
révolutionnaire donnerait la victoire aux armées.
La Convention décida qu’elle nommerait les jurés.
La séance allait être levée, Danton s'élança à la tribune : « Je somme les bons citoyens de rester à leur poste. » A sa forte voix chacun se remit à sa place et un silence profond s’établit dans la salle. « Quoi ! citoyens, au moment où notre position est telle que, si Miranda est battu , ce qui n’est pas impossible, Dumouriez enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous séparer sans prendre les grandes mesures qu’exige le salut de la chose publique! Il est important de prendre des mesures judiciaires, qui punissent les contre-révolutionnaires: car c’est pour eux que ce tribunal doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus, ils sont partout provocateurs; en voyant le citoyen honnête occupé dans ses foyers, l’artisan dans son atelier, ils ont la stupidité de se croire en majorité. Eh bien ! arrachez - les vousmêmes à la vengeance populaire, l’humanité vous l’ordonne. »
II était tard dans la soirée, la salle était peu éclairée; on écoutait dans un calme silencieux. Au moment où Danton prononça le mot d’humanité, du point le plus obscur de la salle, on entendit une voix expressive et accentuée proférer lentement cette parole : a Septembre. » C’était Lanjuinais.
Un frémissement parcourut les rangs de l’Assemblée; Danton, malgré son audace, fut un instant ému et troublé; il se remit et continua :
« Kien n’est plus difficile que de défiuir un crime
politique. N’est-il donc pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises en dehors de l’ordre social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables? Le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire; et puisqu’on a osé rappeler ces journées sanglantes, sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple, à qui on a si souvent et si cruellement reproché ces journées sanglantes, ne les aurait pas ensanglantées.... Faisons ce que n'a point fait l’Assemblée législative, soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être. Organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu’il se pourra, afin que le glaive de la loi pèse sur la tête de tousses ennemis.... Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les qualifications injurieuses et flétrissantes qu’on ose me donner. »
Danton se débattait vainement contre le souvenir de septembre , qui pesait sur sa tête. Il ne se faisait sans doute aucune illusion. Les massacres n’avaient pas été, comme il le disait, une volonté du peuple, mais une volonté du parti dont il avait la prétention d’être le chef. En même temps il s’irritait de ce qu’on lui imputait à crime et à férocité, une détermination qui lui semblait imposée par la force fatale des circonstances. Il trouvait injuste qu’on lui attribuât toutes les horreurs de la faction révolutionnaire, parce qu’il ne les avait pas empêchées. D'ailleurs, il était orgueilleux et ne voulait ni se repentir, ni plier sous une accusation, ni même accepter l’humiliation d’une amnistie : à supposer que ce mot pût être
DISCOURS DK DANTON.
prononcé, lorsqu’on ne savait combattre ses adversaires qu’en les tuant; puis Danton était fidèle à ses amis et ne consentait pas à les sacrifier, ni à s’en séparer.
Indolent et audacieux, paresseux et passionné, après trois mois d’insouciance et de désordre, après un interv alle de découragement où il avait renoncé à établir sur la république un pouvoir raisonnable et régulier, Danton se retrouvait donc dans la même position qu’en septembre. Les armées étrangères étaient redevenues menaçantes ; l’effroi et la fureur agitaient cette faction anarchique, qui était pour lui une sorte de patrie révolutionnaire. C’était pour la servir et non pour sauver la patrie française, qu’il avait encore recours à des mesures détestables, car c’étaient les seules que ce parti pût concevoir et agréer. 11 adopta de nouveau l’expédient insensé de l’exalter pour le gouverner, d’allumer ses passions et de les assouvir pour le calmer. Au fond de son âme, comme arrièrepensée, comme chance possible et heureuse, était une espérance de ramener cette multitude enivrée au respect de l'humanité et du bon ordre. Il aurait voulu employer sa popularité à apaiser le peuple. Ses fureurs démagogiques étaient une ruse impuissante.
Sans bonne foi, il alléguait aussi les conspirations et l’audace des contre-révolutionnaires , qui , selon son dire, levaient un front audacieux. C’était une imposture pareille au complot des détenus entassés dans les prisons la veille des massacres. La terreur courbait déjà toutes les têtes. Chacun se taisait et redoutait un lendemain plus triste encore que la veille; quelques journalistes risquaient parfois une