‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 127 sur 137 · TROUBLES DANS LES DÉPARTEMENTS · texte numérisé non relu

TROUBLES DANS LES DÉPARTEMENTS

de propos révolutionnaires, il se rendit à la société populaire, où, encouragés par sa présence, les orateurs s’emportèrent en imprécations contre les aristocrates, les riches, les négociants, les accapareurs. Il était question de piller et de brûler les maisons. L’alarme se répandit dans la ville. Le conseil général de la commune se rassembla; la foule se groupa autour de la municipalité. Bourdon se risqua imprudemment au milieu de cette population agitée. 11 fut insulté et même frappé avant que l’autorité municipale eût réussi à rétablir l’ordre.

Le récit que Bourdon envoya à la Convention représentait comme une rébellion ouverte, comme un horrible attentat contre la représentation nationale, ce tumulte accidentel, produit par sa conduite inconvenante dans une ville, où quelques mois auparavant il était venu avec Fournier chercher les prisonniers qui devaient être massacrés à Versailles.

L’Assemblée fut très-émue à la lecture des lettres de Bourdon et de son collègue Prost. Une force considérable fut envoyée à Orléans. La municipalité fut destituée; des arrestations nombreuses furent ordonnées, et le tribunal révolutionnaire fut chargé de poursuivre les auteurs et complices de cet attentat.

L’arbitraire tyrannie des autorités locales, installées par des représentants en mission ou par des émeutes populaires , était la principale cause de tous les désordres dans les départements. La partie paisible et honnête de la population n'était pas encore faite à cette oppression. Elle essayait parfois de se débattre contre le joug, ou s’irritait contre les menaces et les insultes. Ces explosions de mécontentement étaient, sans nul examen, attribuées à des complots

MAI* PORT DE HA HÈit K.

soudoyés par l’étranger, à des agents contre-révolutionnaires, à des émigrés rentrés, à des prêtres réfractaires. Quelques faits isolés, quelques rapports exagérés ou sans vérité , confirmaient dans cette idée presque tous les hommes d’opinion révolutionnaire. Quelle que fût leur nuance, les uns et les autres se refusaient à reconnaître la cause première et générale du désordre. Aucun ne songeait à rentrer dans les voies de la justice et de la raison. 11 leur eût fallu avouer qu’ils s’étaient trompés , qu’ils avaient obéi à la passion et à l’illusion. Revenir en arrière leur était impossible. Ils ne concevaient pas une autre conduite, qu’une guerre indéfinie au dehors et une domination absolue à l’intérieur.-

A ce premier moment , les mesures destinées à vaincre les résistances, à réprimer les insurrections, à punir les attentats, étaient à la fois aveuglément rigoureuses et insuffisantes. La Convention ordonnait que les prévenus seraient justiciables du tribunal révolutionnaire; elle cherchait des chefs de complot et de grands coupables ; parfois même elle semblait excuser les paysans égarés , et se refusait à voir qu’elle s’était mise en guerre avec des populations entières.

« Le vaisseau de l’État fait eau de toutes parts , disait le Montagnard Duhem ; il faut , pour y remédier, prendre une mesure générale. Je demande qu’une discussion solennelle s’engage sur les moyens de guérilla plaie de la république. Je demande qu’il soit fait là-dessus un rapport philosophique, qui nous éclaire et qui nous mette à même de sauver la patrie. »

Barère commençait à être le rapporteur accrédité de la Convention. Sa facilité à parler, à écrire, à ex-

primer l'opinion dominante, à la suivre dans ses progrès, faisait de lui l’homme utile, le serviteur empressé de la Révolution. Après avoir résumé les nouvelles que , depuis plusieurs jours , ou recevait des départements, il disait : « 11 est encore un remède à tant de maux, mais il faut le saisir. Tout, jusqu’aux crimes de nos ennemis, concourra à sauver la liberté, si vous montrez de la fermeté, de l’union et du courage. Une partie de l’Assemblée se croit, et a raison de se croire en pleine révolution; l’autre ne le croit pas. De ces deux dispositions très-disparates résultent des divisions intestines entre ceux qu’on accuse d’exagération et ceux que la Révolution semble traîner à sa suite. — Considérez votre situation actuelle; la contre-révolution est commencée; des complots éclatent de toutes parts; les troubles se propagent. Vous ne délibérez qu’après les événements, lorsque votre ministère serait de les prévoir et de les prévenir. Si la Convention ne prend pas elle-même le mouvement révolutionnaire, la liberté est près de rétrograder. Elle ne doit plus délibérer; elle doit agir, elle doit combattre.

« La plaie n’est pas à Orléans; elle n’est pas dans la Vendée; elle est dans la Convention, qui malheureusement a été divisée sur plusieurs points importants. — L’affaire du roi a causé de grands déchirements; on avait cru que le lendemain du supplice l’opinion de la majorité deviendrait l’opinion de tous; mais il est resté dans les esprits une lie de haine. — Abjurons-la. Paris a été un sujet de débats; les uns voulaient que cette ville fût tout; les autres, rien. 11 faut que Paris soit ce qu’il doit être; il prendra naturellement sa place dans

la république. Le bon esprit qui l’anime depuis quelques jours m’en donne l’espoir. Sans l’insurrection de Paris , la Révolution n’eût pas été faite. Le despotisme était un géant, il ne fallait rien moins qu’une niasse colossale pour l’abattre; mais les torrents laissent souvent après eux des eaux stagnantes et pestilentielles; elles ont produit le méphitisme politique dont nous sommes dévorés depuis quatre mois.

« Vous êtes un corps révolutionnaire, et vous n’avez encore eu que trois jours révolutionnaires depuis le commencement de votre session : le premier, lorsque vous fondâtes la république; le second , lorsque vous l’avez déclarée une et indivisible; le troisième, lorsque vous avez condamné le tyran. Le reste est couvert de passions, d’intrigues, de divisions qui ont fait le malheur de la république. Oublions ces sujets de discorde. En révolution, il ne faut jamais voir que le lendemain et jeter un voile sur la veille. — Un autre objet d’alarmes pour les départements, ce sont les déclamations contre les propriétés. 11 faut dire que vous ne souffrirez pas la moindre atteinte contre la propriété territoriale ou industrielle. — Ce sont les prêtres et les émigrés qui provoquent les attaques contre la propriété. Ils veulent se venger d’avoir été dépouillés de leurs biens. »

Barère se proposait surtout de déclarer la nécessité d’un régime révolutionnaire. «Caton, au milieu des agitations de Rome, ne voulait suivre que les lois faites pour les temps paisibles; il n'était pas révolutionnaire. Aussi lui disait -on : « Ta vertu et ta u sagesse te font oublier que nous sommes hors des « temps ordinaires. Quand le vaisseau est battu par « la tempête, on se sauve comme on peut. » Laissez

RAPPORT DE BAHÈRK.

donc de côté toutes les demi-mesures. Il faut vous déclarer en état révolutionnaire; si vous ne prenez pas cette détermination, tous êtes perdus. — Si je ne croyais pas insensés les hommes qui, sans savoir ce qu’ils disent, parlent de la loi agraire, je proposerais de porter la peine capitale, contre les hommes qui prêchent une loi subversive de tout ordre social. « L’Assemblée entière, à commencer par le côté gauche, se leva en criant : « Oui! la peine de mort! » Une seule voix se risqua à faire entendre : « Point de dé*cret d’enthousiasme ! »

L’orateur motiva ensuite sa proposition sur la nécessité de vendre les biens nationaux, ce qui serait impossible si on ne donnait pas pleine sécurité aux acquéreurs. La confiscation servait d’argument à Barère en faveur de la propriété.

Sans le laisser achever, sans discussion, et par incident avec acclamation, la peine de mort fut ainsi décrétée par la Convention « contre quiconque tenterait d’établir ou proposerait toute loi ou mesure subversive des propriétés territoriales , commerciales ou industrielles. « Une fois de plus, les opinions furent érigées en crime capital.

Après cette parenthèse, Barère reprit le cours de son rapport et proposa une autre décision, qui fut aussi adoptée d’enthousiasme. Les citoyens étant rassurés quant à leur propriété, il fallait reconnaître que les secours publics étaient une dette sociale, et mettre à l’ordre du jour un projet de loi pour les organiser.

Il fit voter ensuite le principe de l’impôt progressif, qu’il regardait comme infiniment juste, encore qu’il avouât que plusieurs personnes le regardaient comme impossible.

L’Assemblée décréta, toujours sans discussion, ni examen, que les biens communaux seraient partagés entre les citoyens qui avaient moins de cent livres de revenu.

Le rapporteur insista ensuite sur l’exécution d'une mesure déjà décrétée et qui n’avait pas été réalisée. On avait prescrit de vendre les biens des émigrés en parcelles, afin qu’ils fussent achetés parles citoyens pauvres. Comme mesure de finances, vendre à ceux qui n’ont pas de quoi payer, était un projet peu sage. Mais on ne pensait qu’à l’effet des paroles.

« 11 est, disait Barère, une dernière mesure efficace pour le Buccès de la Révolution daus les campagnes : elle tient à la destruction de tout vestige féodal; il y a une infinité de châteaux d’émigrés, vieux repaires de la féodalité, qui ne pourront servir pour établir des écoles publiques, ni pour réunir les assemblées primaires. Ces masures souillent le sol de la liberté; leur démolition servira à créer des villages en même temps que vous fertiliserez les campagnes. » *

Les relations entre le comité de défense générale et le conseil exécutif devaient être plus fréquentes et plus régulières. Ce fut aussi l’objet d’une nouvelle proposition du rapporteur. Enfin, une loi qui reçut une sanction empressée et unanime portait : « Les étrangers sans aveu seront chassés des terres de la république. »

« La voilà donc cette Assemblée tant calomniée, qu’on a représentée au peuple comme déchirée par des divisions, comme incapable de faire le bien! La voilà qui d’un commun accord, par un enthousiasme vraiment social et civique, a adopté toutes les mesures que réclamait le salut public. »

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