BATAILLE DE NERWINDE
Après avoir quitté la tribune, Barère y remonta, s’excusant d’avoir omis un objet d’intérêt général. Il demanda que l’Assemblée s’occupât d’un système d’instruction publique révolutionnaire, qui aurait pour objet de changer les idées et les opinions anciennes et d’établir la morale qui convient à la liberté et à la république.
Le rapporteur du comité d’instruction publique promit de lire, dès le soir même, un projet qui accomplirait les indications de Barère. Cette loi devait sembler urgente : quelques jours auparavant, on avait dit aux Jacobins que le seul moyen à employer pour réprimer les émeutes, était l’instruction primaire.
La Convention était dans une de ces séances où tout est voté par entraînement , où ne sont admis ni examen, ni objection. La Montagne fit adopter sans débat un décret conçu en ces termes : « Tout citoyen qui reconnaîtra un émigré ou un prêtre déporté, qui serait rentré en France, est autorisé à le faire arrêter. Dans le cas où la personne arrêtée sera convaincue d’être un émigré ou un prêtre , elle sera exécutée dans les vingt-quatre heures. »
Vergniaud avait développée les idées politiques et la conduite que devait suivre son parti. La réponse de Barère était un premier programme du gouvernement révolutionnaire.
Maintenant, sa mise à exécution allait être exigée avec d’autant plus d’empressement que les dangers de la république devenaient chaque jour plus menaçants. La guerre de la Vendée prenait des proportions plus effrayantes ; Lyon était dans un état de fermentation qui n’était comprimé que par l’autorité tyrannique
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dont s’était emparée la faction jacobine. Le recrutement continuait à s’opérer avec lenteur. Enfin, pour ajouter aux désastres de cette situation, Dumouriez venait de perdre la bataille de Nerwinde; il allait être contraint d’évacuer la Belgique; les commissaires de la Convention annonçaient que la désertion était nombreuse.
Lorsque ces tristes nouvelles arrivèrent à l’Assemblée, Aubry demanda, au nom du ministre de la guerre, qu’on s’occupât d’un code pénal militaire. « Il est temps, disait-il, que la Convention sache qu’il n’y a point d’armée, quand il n’y a point de discipline. »
Marat montait à la tribune. Un grand nombre de voix répétèrent : « Voilà la cause du désordre qui règne dans nos armées. »
« C’est l’artifice ordinaire des chefs perfides, dit l’orateur, lorsqu’ils ont éprouvé un revers, d’en accuser les soldats patriotes et de solliciter des lois de sang contre les hommes que leur zèle brûlant a conduits aux frontières. Ce ne sont point les soldats qui sont des voleurs; ce sont quelques-uns de leurs chefs; c’est sur ces chefs que la loi doit s’appesantir. Nous sommes arrivés au moment de déchirer le voile et de tout dire. Nous n’avons point de généraux capables de livrer bataille. »
Marat avait été interrompu presque à chaque phrase. A ces paroles éclata un mouvement presque unanime d’indignation. « 11 est payé par nos ennemis, » criaiton de toutes parts. 11 insistait pour garder la parole, afin d’exposer un plan de défense. « Ce ne sont point les généraux qui doivent sauver la patrie, c’est moi, h et il proposait d’armer tous les Français. «S’il y avait dix hommes tels que Marat, disait Lecointre-Puyra-
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vaux, la république serait perdue. Je demande qu’il soit déclaré en état de démence. »
Dumouriez avait quitté l’armée avec laquelle il pénétrait en Hollande, pour venir prendre le commandement des troupes qui, d’Aix-la-Chapelle, de Liège et du siège de Maëstricht, s’étaient repliées en Belgique. II retrouva ce pays en proie à la tyrannie, aux désordres, aux spoliations des commissaires jacobins envoyés pour l’exécution de l’odieux décret du 1 5 décembre. Les villes étaient gouvernées par un ou plusieurs de ces agents. Ils mettaient sous le séquestre l’argenterie des églises , le mobilier des châteaux ou des hôtels de la noblesse, puis les vendaient à vil prix; ils saisissaient les revenus, supprimaient les impôts pour gagner la faveur de la populace, cassaient les magistratures municipales , ouvraient des clubs et troublaient la discipline de l’année afin qu’il fût impossible aux généraux d’employer contre eux la force militaire.
Les représentants en mission n’osaient pas ou ne voulaient point mettre un terme à un désordre qui devait nécessairement amener un soulèvement des populations. Ce danger devenait imminent par l’approche de l’armée autrichienne et par les échecs que venait d’éprouver l’armée française.
Lorsque Dumouriez revint à Anvers, la ville était dans la consternation : un homme de lettres qui s’aj>pelait Publicola Chaussard, et dont on avait fait un commissaire, venait de donner l’ordre d’arrêter l’évêque, les magistrats et plusieurs notables habitants. Dumouriez lui fit intimer l’ordre de sortir sur-le-champ d’Anvers; il fit fermer le club. 11 en agit de même
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avec plusieurs autres commissaires. Les généraux, qui s’étaient faits jacobins et qui favorisaient ces désordres, furent renvoyés sur le territoire français; les corps francs, les légions de sans-culottes furent dissous. Dumouriez promettait justice aux magistrats et aux citoyens belges, délivrait ceux qu’on avait emprisonnés, restituait aux églises leurs ornements et désavouait hautement les procédés des commissaires.
Par une telle conduite, il se plaçait en rupture ouverte avec les Jacobins et même avec la Convention. Les représentants Camus et Treilhard lui firent de vives représentations et alléguèrent les décrets. Il leur répondit que le premier de tous les décrets était le salut de l’armée; qu’il avait la responsabilité de la guerre et de l’honneur de la France; qu’il était sur les lieux, qu’il avait vu et réfléchi avant de se décider, et qu’il était temps de mettre un terme aux crimes et à la tyrannie qui pesaient sur les Belges et déshonoraient le nom français. « Si la Convention applaudit à de tels crimes ; si elle ne s’en offense pas , si elle ne veut pas les punir, tant pis pour elle et pour notre malheureuse patrie. Sachez que s’il fallait commettre un crime pour sauver la Convention, je ne le commettrais point. »
La discussion s’anima; Camus, irrité, finit par dire à Dumouriez : « Général , on vous accuse d’être César; si je le croyais, je serais Brutus, et je vous poignarderais. — Mon cher Camus, je ne suis point César; vous n’êtes pas Brutus; et si je ne dois périr que de votre main, c’est un brevet d’immortalité.»
Au moment où il quittait, la Hollande, Dumouriez avait écrit au président de la Convention une lettre, où il expliquait avec détail et avec une rude franchise les
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causes qui venaient d’amener les revers des armées françaises et de faire échouer le plan qu’il avait conçu. Le ministère de Pache, qui avait désorganisé l’armée et tous les services ; l’oubli où avaient été laissés les divers mémoires où il avait exposé les besoins de l’armée et les conditions du succès; les souffrances que le manque d’une bonne administration avait fait subir aux soldats dans les cantonnements d’Aix-la- Chapelle et de Liège; la solde de l’armée arriérée; les maladies et les désertions qui s’en étaient suivies; le siège de Maastricht entrepris sans que rien eût été préparé pour cette expédition : telles étaient les circonstances qui avaient amené les désastres.
11 disait ensuite comment la conduite de l’administration française dans les pays conquis compromettait le sort de nos armes en révoltant les populations. «Tant que notre cause a été juste, nous avons vaincu l’ennemi ; dès que l’avarice et l’injustice ont guidé nos pas, nous nous sommes détruits nousmêmes. On vous flatte; on vous trompe. Je vais déchirer le bandeau. On a fait éprouver aux Belges tous les genres de vexations; on a violé à leur égard les droits sacrés de la liberté; on a insulté impudemment à leurs croyances religieuses ; on a profané par un brigandage lucratif les ornements de leur culte ; on a opéré la réunion du Hainaut à coups de sabre et de fusil; celle de Bruxelles a été demandée par une vingtaine d’hommes turbulents et par quelques hommes de sang, qu’on a rassemblés pour intimider les citoyens. Cambon , qui peut être un honnête citoyen, mais qui, certes, ne mérite pas votre confiance en matière de finances, a cru trouver des ressources en s’emparant des richesses de cette fertile n. 30
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contrée. Il a proposé le fatal décret du 15 décembre; vous l’avez accepté unanimement, tandis que chacun d’entre vous à qui j’en ai parlé, m’a dit qu’il le trouvait injuste et qu’il le désapprouvait. Ses commissaires envoyés en vertu de ce décret ont été très-mal choisis. La plupart sont des insensés, ou des tyrans, ou des hommes sans réflexion, qu’un zèle brutal et insolent a toujours conduits au delà de leurs pouvoirs. La terreur et peut-être la haine ont dès lors remplacé cette fraternité qui a accompagné nos premiers pas dans la Belgique. Les prêtres et les moines ont profité de nos imprudences, et nous regardent comme des brigands qui s’enfuient. Les villages s’arment contre nous; le tocsin sonne de toutes parts. Ce n’est point une guerre d’aristocratie, car notre révolution favorise les habitants des campagnes; c’est pour eux une guerre sacrée , c’est pour nous une guerre criminelle. Vous prononcerez sur les mesures que la nécessité m’a forcé de prendre pour sauver l’armée française, l’honneur de la nation et de la république. Vous tenez dans vos mains le sort de l’empire. Je suis persuadé que la vérité et la vertu conduiront vos décisions. Vous ne souffrirez pas que vos armées soient souillées par le crime et en deviennent les victimes. »
Cette lettre était un acte de rupture avec la politique révolutionnaire. Cela était si grave que le président ne risqua point d’en donner lecture. Danton et Lacroix repartirent pour la Belgique, afin d’engager Dumouriez à retirer sa lettre et à ne point se mettre en révolte ouverte contre le gouvernement de la république.
Sa résolution était prise ; il la jugeait indispensable pour le salut de l’armée ; elle était plus indispensable
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encore pour sa situation personnelle. Un général tel que Dumouriez était évidemment incompatible avec l’esprit révolutionnaire qui dominait la France. 11 aimait l’ordre et la discipline; il les regardait comme des conditions de succès; il comprenait qu’un général en chef devait avoir sur son armée un pouvoir de gouvernement. L’intervention de commissaires délégués par une autorité supérieure à la sienne lui semblait dangereuse et insupportable. Quelle que fût sa complaisance pour les formes républicaines, quel que fût le vernis jacobin dont il consentait à se colorer, il était un homme de l’ancien régime , de l’ancienne armée; il en conservait les habitudes et l’esprit. 11 s’entourait de généraux et d’officiers qui ne devaient pas leurs grades à la république; en somme, il ne lui était pas irrévocablement dévoué. Son ambition, ses opinions réelles, s’il en avait, ou du moins ses calculs le conduisaient à jouer une autre partie; on pouvait s’attendre à le voir plus ou moins prochainement former quelque entreprise contre-révolutionnaire. Ses victoires mêmes devaient sembler dangereuses aux Jacobins ; il était en butte à leurs méfiances. Sans cesse dénoncé; à tout instant menacé d’être sacrifié à de démagogiques exigences signifiées par des émeutes, son sort était écrit d’avance. Les généraux coalisés et les émigrés répétaient déjà que bientôt il serait un second tome de La Fayette; il avait perdu tout prestige aux yeux des ennemis, qui le savaient dénué d’autorité.
Les commissaires de la Convention ne se trompaient donc pas dans leurs soupçons. Dumouriez voulait se rendre indépendant à la tète de son armée, occuper la Belgique, et déterminer en France un retour au
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gouvernement monarchique et constitutionnel. Pour un tel projet, la victoire était nécessaire ; elle lui manqua. Après un combat heureux à Tirlemont, il avait perdu la bataille de Nerwinde. Sa retraite s’était opérée en meilleur ordre qu’on ne pouvait l’espérer, lorsque des bataillons entiers désertaient et se débandaient.
Ce fut à ce moment que Danton arriva près de Dumouriez. Il le conjura de retirer sa lettre, et parvint, non point par la menace, mais par des paroles de confiance et d’amitié, à lui faire écrire quelques lignes au président de la Convention. Il priait l’Assemblée de ne rien préjuger sur sa lettre avant qu’il eût le temps d’envoyer de nouvelles explications.
Camus était revenu à Paris; en rendant compte de la bataille de Nerwinde, il n’accusa nullement ni Dumouriez, ni les généraux; il donna de grandes louanges à la bravoure du général Valence, qui avait commandé l’aile droite, et n’imputa la mauvaise fortune de Miranda qu’à l’arrivée d’un renfort survenu aux Autrichiens pendant l’action.
Il ajouta : « Le général Dumouriez a raison de se plaindre de l’indiscipline des troupes, et des pillages qu’elles ont trop souvent exercés. Il s’est commis d’affreuses barbaries; les cours martiales ne peuvent rien, tant leur juridiction exige de formalités. » Camus convenait aussi de l’imprudence avec laquelle plusieurs commissaires avaient exécuté le décret du 15 décembre. « Ces peuples demandent à être ménagés; ils veulent qu’on respecte à leur égard les droits de l’homme; en se conduisant envers eux avec sagesse et modération, on en fera des Français. » Au total, sauf la différence du langage et la timidité des
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conclusions , ce rapport était conforme à la lettre de Dumouriez.
Camus convenait aussi des inconvénients de l’élection des officiers, que la Convention avait adoptée sans écouter de raisonnables objections. « Les intrigants, pour être élus, permettent aux soldats l’indiscipline et l'impunité; si vous ne réformez pas ce mode d’élection, vous n’aurez jamais de troupes. »
Albitte essaya de parler contre les généraux. On lui cria : « Voilà du Marat ; vous prêchez le désordre. » Au contraire, la Montagne l’approuvait et l’appuyait.
Quinette demanda une nouvelle organisation du comité de défense générale, qui se reconnaissait luimême comme insuffisant. «Aussitôt, dit-il, qu’on fait quelque proposition pour rapprocher le pouvoir exécutif de la Convention , on crie à la dictature ; on ne voit pas que c’est le seul moyen d’éviter un dictateur. Si vous ne prenez pas toutes les mesures pour bien gouverner, vous verrez qu’il se présentera un homme qui saura gouverner, et alors!... » On murmura beaucoup.
isnard proposa de changer le comité de défense générale en comité de salut public. «Nos divisions, ditil , causent tous les maux de la patrie ; il faut mettre la Convention en harmonie avec elle-même , et composer ce comité des membres les plus accrédités de chaque parti. 11 résultera de la lutte des opinions dans le comité une opinion unique, adoptée par tous. » Isnard demandait aussi qu’on déterminât le mode de la surveillance à exercer sur le pouvoir exécutif par la Convention.