CRÉATION DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC
En même tempe, les nouvelles des provinces Tde l'ouest devenaient désolantes; la guerre envahissait un vaste territoire, et nul moyen de répression n’avait encore suffi à arrêter ses progrès, à résister aux entreprises des insurgés. La Convention ignorait les causes du mal et son étendue; elle croyait à des complots , tandis qu’elle avait à combattre un vaste mouvement populaire, une opinion qu’elle avait exaspérée par ses exigences et par la conduite de ses agents. Tallien, rendant compte de sa mission, attribuait la guerre de la Vendée à un débarquement de prêtres réfractaires.
Les dangers de la patrie, l’intérêt national, le sort de la république, que les deux factions révolutionnaires avaient proclamée en commun, ne pouvaient toutefois les réunir dans une même pensée, dans une action concertée. Des tentatives furent renouvelées pour réconcilier les Girondins et Danton. Comme eux et plus qu’eux, il s’effrayait, pour le salut de la France, et même pour sa propre sûreté, de la domination des ambitieux qui, pour se placer au premier rang, étaient prêts à déchaîner les fureurs insensées de l’arrière-ban du jacobinisme. 11 regardait comme funeste la politique des Girondins, et comme funeste aussi la lutte qu’il faudrait soutenir contre eux, pour les priver de tout pouvoir et de toute influence. Il ne voulait point leur laisser la victoire et l’autorité; mais il craignait ce qui adviendrait après leur défaite.
11 eut des conférences avec les principaux du parti. Guadet ne voulut entendre à aucune transaction sur les massacres de septembre; il exigeait la continuation des poursuites qu’un décret avait ordonnées. « Tu ne sais point faire à la patrie le sacrifice de tes ressen-
DISCOl'RS DE DANTON.
timents, disait Danton; tu ne saiB point pardonner; tu seras victime de ton opiniâtreté. »
La rupture ne tarda point à éclater. Au moment où plusieurs généraux allaient être privés de leur commandement et où conséquemment des promotions devaient avoir lieu, Ducos rappela qu’un décret, oublié comme vain et ridicule, avait défendu aux députés de solliciter des places auprès des ministres. « Je demande, dit-il, que les ministres, en vous donnant la liste des officiers généraux, vous fassent connaître les recommandations qu’ils ont reçues, a C’était une attaque contre Danton.
11 répondit : « Je déclare avoir recommandé d’excellents patriotes , d’excellents révolutionnaires; la loi dont on parle est absurde ; elle a été révoquée par la Révolution. » Puis, laissant cette puérile accusation, il épancha toute sa pensée ou plutôt toute sa passion ; car ses déterminations prenaient toujours cette forme. « Il faut enfin que la Convention soit un corps révolutionnaire; il faut qu’elle soit peuple; il est temps qu’elle déclare la guerre la plus implacable aux ennemis de l’intérieur. Quoi ! la guerre civile est allumée de toutes parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a été créé, et ce tribunal n’est pas encore en activité ! Que dira donc ce peuple , car il est prêt à se lever en masse ; il le doit, il le sent. Il dira : Quoi donc! des passions misérables agitent nos représentants , et cependant les contre-révolutionnaires tuent la liberté. — Je dois enfin dire la vérité; je vous la dirai sans mélange : que m’importent toutes les chimères qu’on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie. — Oui, vous ne faites pas
DISCOURS DE DAHTON.
votre devoir. Pourquoi vous éloignez-vous du peuple? Rapprochez- v ous de lui, et il entendra raison. La Révolution ne peut marcher, ne peut être consolidée qu’avec le peuple. Ce peuple en est l’instrument, vous n’avez qu’à vous en servir.
« Vous dites que les sociétés populaires fourmillent de dénonciations absurdes et atroces. Hé bien! que n’y allez -vous? Une nation en révolution est comme l’airain qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n’est pas fondue; le métal bouillonne; si vous ne surveillez pas le fourneau, vous serez tous brûlés.
« Ne voyez-vous pas qu’il faut que la Convention décrète aujourd’hui que tout homme du peuple aura une pique aux frais de la nation ? Les riches la payeront; ils la payeront en vertu d’une loi, et les propriétés ne seront pas violées. — Il faut décréter que, dans tous les départements où la contre-révolution s’est manifestée, quiconque a l’audace d’appeler cette contre-révolution sera mis hors la loi. — Puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont insultés; puisque dans les spectacles on applaudit avec fureur aux applications qui se rapportent aux malheurs de la patrie , je déclare que quiconque oserait appeler la destruction de la liberté ne périrait que de ma main , dussé-je après porter ma tète sur l’échafaud : heureux d’avoir donné un exemple de vertu à ma patrie.
« Je demande que la Convention déclare au peuple français, à l'Europe, à l’univers, qu’elle est un corps révolutionnaire, qu’elle est résolue à maintenir la liberté, à étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie. — 11 faut sortir de cette léthargie politique.
Marseille vous a écrit qu'elle voulait être la montagne de la République ; elle se gonflera cette montagne; elle roulera 4es rochers de la liberté, et les ennemis de la liberté seront écrasés.
« Je ne veux pas rappeler de fâcheux débats ; je ne dirai qu’un mot. Roland écrivait à Dumouriez, qui m’a montré la lettre : « 11 faut vous liguer avec nous, pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton. » Mais tirons le rideau sur le passé; il faut nous réunir. C’est cette réunion qui devrait établir la liberté d’un pôle à l’autre. Je ne demande pas d’embrassade particulière. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre mon plus cruel ennemi; que ce sentiment sacré enflamme toutes les âmes, il faut tuer les ennemis intérieure pour triompher des ennemis extérieurs. Vous de\ iendrez victimes de vos passions et de votre ignorance, si vous ne sauvez la république. La république! elle est immortelle. L’ennemi pourrait bien faire encore quelques progrès; il pourrait prendre encore quelques-unes de nos places; mais il s’y consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage, que le Français, en touchant la terre de son pays , comme le géant de la Fable, reprenne de nouvelles forces. »
En terminant, Danton répétait encore : « Soyez peuple. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, malgré ce qu’elles peuvent avoir de défectueux, car il n’y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force et redeviendra victorieuse. « 11 n’y avait dans ce discours aucune proposition réellement praticable pour écarter les dangers dont la France était menacée; rien qui pût donner aux armées une administration plus régulière, une disci-
DISCOURS DE ROBESPIERRE
pline meilleure; rien qui dût hâter d’un seul jour le recrutement et l’arrivée des renforts, rien qui changeât lu situation politique de Dumouriez. Ce qui eût été important, c’était de lui concilier, en les calmant, les opinions révolutionnaires. Danton venait, au contraire, de flatter et d'exalter les passions déchaînées contre l’ordre public et contre le général. Son discours n’ën obtint que mieux le succès qui s'attache aux représentations théâtrales, aux paroles exaltées et retentissantes, il fit voter, en toute précipitation, un décret ainsi conçu : « La Convention nationale déclare la ferme résolution de ne faire ni paix ni trêve aux aristocrates et à tous les ennemis de la Révolution ; elle décrète qu’ils sont hors la loi. »
Ce fut la première fois que cette expression, « hors la loi, » prit place dans la législation. Trois jours après , entendant la lecture du procès , un député remarqua que ce décret donnait aux assassins droit de vie et de mort sur toutcitoyen qu’ils voudraient appeler aristocrate. 11 fut répondu que la Convention avait seulement voulu que les formes ordinaires ne fussent pas suivies dans le jugement, mais qu’elle n’avait pas entendu que le premier venu pourrait égorger un contre-révolutionnaire à sou choix. L'interprétation parut suffisante. 11 n’était pas évident que le ministre du 2 septembre eût compris dans ce sens le décret qu’il avait proposé.
Robespierre lui succéda à la tribune; son thème était pareil. Avec un langage plus froid, avec son habituelle dénonciation contre les traîtres et les conspirateurs, il gourmands aussi la Convention de son inertie et de son aveuglement. 11 ajouta des accusa-
DISCOURS DE ROBESPIERRE
tions contre le monopole et l’agiotage, en demandant des lois populaires pour régler la liberté commerciale et les impôts. Il se plaignit de la liberté de la presse. Mais son discours avait un objet spécial, qui en fut la conclusion.
« La punition d’un tyran obtenue après tant d’odieux débats sera-trelle donc le seul hommage que nous ayons rendu à la liberté et à l'égalité? Souffrirons-nous qu'un être non moins coupable, non moins accusé par la nation, et qu’on a ménagé par un reste de superstition pour la royauté atteude tranquillement ici le fruit de ses crimes? Une grande république outragée avec tant d’insolence, trahie avec tant d’audace, attend de vous l’impulsion qui doit ranimer dans tous les cœurs une sainte antipathie pour la royauté et donner une nouvelle force. » Alors il proposa le bannissement de tous les parents de Capet, et le jugement de Marie- Antoinette par le tribunal révolutionnaire. Le fils de Capet devait rester détenu au Temple.
Robespierre n’avait jamais pris part aux relations que plusieurs membres des Jacobins et de la commune entretenaient avec le duc d’Orléans; il avait plusieurs fois déclaré que son opinion était conforme aux propositions des Girondins et que le bannissement de tous les Bourbons aurait son approbation; mais jusqu’à ce moment il avait paru ne se point préoccuper de ce qu’on disait des intrigues ou des projets du Palais-Royal ; il voyait sans doute que le duc d’Orléans n’avait aucune autre ambition que de sauver sa vie et de conserver sa situation , autant que pouvaient le comporter les circonstances révolutionnaires. Aussi fut-on surpris de cette démarche, qui