‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 131 sur 137 · CONVERSATION DU IRC DE CHARTRES ET DE DANTON · texte numérisé non relu

CONVERSATION DU IRC DE CHARTRES ET DE DANTON

n'était point concertée avec la Gironde, et dont il n’avait point prévenu les Jacobins.

Lamarque prit vivement la défense de Philippe- Égalité, parla de son patriotisme et de son dévouement à la Révolution; il demanda l’ordre du jour, qui fut adopté presque unanimement.

Robespierre, interrogé par ses amis sur les motifs de cette proposition imprévue, répondit en conversation qu’il voyait plus clair que d’autres et qu’on saurait bientôt si ses soupçons étaient fondés. Il faisait allusion sans doute à des bruits qui, peu après, devinrent publics; on disait que Dumouriez avait le projet de rétablir la monarchie constitutionnelle, en appelant au trône le duc de Chartres, fils aîné du duc d’Orléans, qui, depuis le commencement de la guerre, s’était constamment distingué par son courage, sa bonne conduite et son coup d’œil militaire. Rien n’a jamais constaté que Dumouriez ait eu un tel dessein; il l’a toujours nié.

11 n’était pourtant pas impossible que cette pensée eût trouvé place dans les entretiens intimes de Dumouriez avec Danton. L’un comme l’autre était sujet à admettre, en imagination, toutes les chances qui pourraient sortir du chaos révolutionnaire. Nulle opinion, nul préjugé ne les empêchaient de calculer les probabilités et d’interroger l’avenir.

Au mois d’octobre 1792, lorsqu’après Valmy, Dumouriez était à Paris, le duc de Chartres y était venu aussi. 11 s’expliquait assez ouvertement sur les horreurs, qui, peu de semaines auparavant, avaient ensanglanté Paris. Danton le sut; il fit venir, dans son cabinet au ministère de la justice, le jeune général.

et lui adressa quelques réprimandes, sur l’imprudence de son langage.

Le duc de Chartres protesta de son dévouement à la patrie et à la république ; il en avait déjà donné des preuves signalées sur le champ de bataille.

« Mais vous vous êtes exprimé en termes inconsidérés sur le 2 septembre : cela ne convient pas. » Le prince ne cacha point les sentiments que lui inspiraient ces cruelles exécutions.

« Jeune homme , vous parlez de ce que vous ignorez : c’est moi qui ai ordonné le 2 septembre, et je devais le faire ainsi. J’ai terrifié cette population de Paris , qui était prête à crier : « vivent les Prussiens! » J’ai exterminé ou j’ai épouvanté des aristocrates qui auraient toujours été les ennemis de la Révolution, qui sans cesse auraient conspiré contre elle. J’ai sauvé la république, la France me doit des remercîments, et vous peut-être plus qu’un autre. »

Le duc de Chartres s’étonna de cette parole.

Danton continua: « On ne saitee qui peut arriver. Ce pays-ci n’est pas fait pour la république. Quelque jour, il criera : « vive le roi ! » Ça peut vous regarder, et ce que j’ai fait aura servi à vous frayer le chemin, à écarter des obstacles. Ainsi, jeune homme, servez bien et fidèlement la république ; conduisez-vous sagement et prenez garde à ce que vous diteé. »

L’état de l’armée et la fermentation plus ou moins bouillonnante de la plupart des provinces jetaient l’anxiété dans tous les esprits; toutefois, au sein de l’Assemblée, la principale circonstance ne cessait point d’être la lutte des deux factions rivales. Les commissaires envoyés dans les départements écrivaient à* la

Convention, et surtoutaux Jacobins, que l'opinion publique était corrompue, qu’un mécontentement général envahissait la population, que les Girondins et les Rolandistes avaient, par leurs calomnies, inspiré partout des préventions hostiles contre les véritables patriotes , contre les révolutionnaires de la Montagne.

La société des Jacobins ne s’entretenait que de conspirations dont la république était menacée. Les sociétés populaires envoyaient des adresses pour se plaindre de l’indécision et de la mollesse de la Convention. Le club de Marseille, selon sa coutume, allait toujours plus vite et plus loin qu’aucun autre. Il écrivait à la Convention : « Mandataires infidèles , qui vouliez l’appel au peuple, votre perfidie est à son comble ; trop longtemps vous avez occupé le poste honorable que vous étiez indignes de remplir et où vous ne restez que dans le coupable espoir de perdre la république. Fuyez cette enceinte sacrée que vous souillez de votre souille impur; laissez aux seuls amis du peuple le soin de faire son bonheur. Marseille vous déclare que vous avez perdu sa confiance, et en vertu de son droit partiel de souveraineté, elle vous ordonne de vous retirer. Nous ne connaissons d’autre Convention nationale que cette Montagne tutélaire, qui, avec nous, sauvera la patrie. Fuyez ou craignez de ressentir les premiers le glaive vengeur d’un peuple républicain. »

Les Girondins ainsi attaqués ne s’étaient point mis d’accord sur les moyens de défense. Guadet regretta que la Convention n’eût pas depuis longtemps réprimé les anarchistes par des mesures de sévérité. « Le moment est venu, dit-il, de faire rentrer dans la pous-

sière des brigands qui veulent anéantir la république. Ne vous y trompez pas, elle chancelle, elle tombe en dissolution ; vous devez porter un décret d’accusation contre les signataires de cette adresse. »

A ce discours, prononcé parmi les clameurs et les interruptions de la gauche , succéda une proposition de Barbaroux. Organe d’une opinion qui semblait avoir faveur dans l’Assemblée, il demanda ce que plusieurs voix avaient déjà réclamé dans le cours de la séance , la convocation des assemblées primaires , qui décideraient quels hommes dans l'Assemblée avaient la confiance du peuple.

11 y avait longtemps que les Girondins entretenaient cette pensée; ils l’avaient manifestée pendant le procès du roi ; maintenant le parti contraire se montrait moins inquiet sur les résultats de cette épreuve; mais Robespierre y avait toujours été opposé, il avait des doutes sur le succès d’une nouvelle élection; et plusieurs fois à la tribune des Jacobins, il en avait parlé comme d’une occasion de guerre civile.

Barère parla en ce sens; en même temps il exprima un blâme sévère contre l’adresse et proposa qu’elle fût improuvée comme attentatoire à la liberté des opinions et tendant à dissoudre la représentation nationale et l’indivisible unité de la république. Son avis fut adopté.

Une autre pétition, remise au nom des sections de Paris, témoigna la même méfiance, et quelques jours après ramena la même discussion. L’appel aux assemblées primaires fut de nouveau demandé par Pétion. n Nous sommes arrivés , disait Gamon en l’appuyant, à ce point de méfiance et de haine, où il me paraît

impossible de nous réunir sincèrement et de marcher d’accord. »

Fonfrède proposa de dire aux pétitionnaires : « La Convention répond de sauver la patrie, mais vous, vous répondez du sort de la Convention. »

Cette réponse fut adoptée. Afin de rassurer les esprits inquiets de la situation présente, Barère fit ajouter que la Convention déclarait au peuple français qu’elle s’occuperait dans quinze jours d’une constitution qui ferait le bonheur de la France.

Chaque jour amenait un nouveau conflit et d’hostiles paroles: Marat dénonçait la faction scélérate, les ministres, les généraux, et même Danton. Buzot répondait : « Veut- il donc transformer en un club la Convention nationale? Je périrai plutôt que de la laisser avilir. On vous propose de révolutionner et, selon l’expression de quelques hommes exécrés de tout l’univers, de septembriser sans cesse. Malheur à nous si de pareils hommes pouvaient exercer ici la domination ! Au bord de l’abîme creusé par de prétendus amis du peuple, je leur dirai : — Oui, c’est vous qui nous y avez amenés , c’est sur vous, sur votre tête, que je rejette tous les maux de la république. »

Buzot n’exagérait point en citant le mot « septembriser. » Le langage de Robespierre, lors qu’il était à la tribune des Jacobins, prenait un caractère de cruauté alors inadmissible à la Convention ; il représentait toujours les patriotes comme contraints à se défendre des assassins et montrait une singulière activité à donner un nouveau branle à la Révolution.

« Le premier soin du peuple, disait-il, est de donner la chasse aux contre-révolutionnaires. Pour se ii. A 31

DÉFECTION DE DUMOUllIEZ.

sauver, la Convention a besoin du peuple. Elle a déclaré que tous les mauvais citoyens étaient hors la loi et que le peuple devait s’en délivrer. — .Vous voyez que d’après les principes de la nature, d’après la législation, nous ne devons pas nous embarrasser de vaines formules. — Comment concevoir que tandis que le peuple verse son sang pour repousser les ennemis du dehors, il s’abstînt de faire la guerre aux ennemis intérieurs? Les traîtres ont-ils invoqué les formes pour assassiner Lepelletier? Attendrons-nous qu’ils fassent une Saint-Barthélemy des patriotes? Sera-ce un tribunal révolutionnaire, sera -ce un corps administratif qui arrêtera leurs trames? En a-t-il le tempB? il n’y a que les sections qui puissent se purger de tous les mauvais citoyens. Alors nous aurons fait un pas décisif vers la liberté! »

Le lendemain il continuait cette exhortation au massacre. « Nos maux ne viennent pas du peuple ni des sociétés populaires, comme le disent les traîtres qui nous livrent aux ennemis; ils viennent des corps administratifs, du gouvernement et des scélérats ligués avec les cabinets de Londres et de Berlin, ils entretiennent dans nos départements le feu de la sédition, qui s’approche de nous et va nous embraser si nous ne nous hâtons de l’éteindre. Tous nos maux viennent des fonctionnaires publics aristocrates, feuillants, modérés, qui trahissent leur devoir par scélératesse ou par lâcheté. — 11 faut que le peuple se lève pour écraser ses ennemis intérieurs, pour les exterminer, en respectant seulement la représentation nationale. »

Les événements de la guerre avaient suscité cette

DÉFECTION DE DUMOCIUEZ.

nouvelle, fureur révolutionnaire ; la même cause allait bientôt aggraver la situation. Dumouriez, après avoir dans les premiers moments de sa retraite, maintenu l’obéissance et le courage de son armée et fait bonne contenance en face de l’ennemi, reconnut qu’il n’y avait rien à espérer. Les généraux donnaient l’exemple de l’insubordination et parfois de la lâoheté; les officiers désertaient à l’intérieur et les soldats les imitaient. 11 ne savait jamais si l’ordre qu’il donnait serait ou pourrait être exécuté; il lui était impossible de connaître la force effective de chacun des corps de l’armée. Aucun moyen de punir n’était entre ses mains. Les soldats étaient presque tous vaillants jusqu’à la témérité; beaucoup d’ofliciers étaient sans expérience, raisonneurs, mutins, préoccupés d’opinions politiques, prompts à se rebuter. En cessant d’être victorieux, Dumouriez avait perdu son autorité; les soldats avaient perdu la confiance et la soumission.

11 parvint encore à se retirer en bon ordre jusqu’à Louvain , en repoussant avec avantage une colonne autrichienne; c’était le 22 mars. Le lendemain, il eut une entrevue avec le colonel Mack, qui commençait alors une réputation d’habileté; et qui, douze ans après, devait trouver une chance si triste pour son honneur. Il était chef d’état-major du prince de Cobourg. On convint verbalement que les Impériaux ne feraient pas de fortes attaques, et que les Français se retireraient sur Bruxelles lentement et en bon ordre, sans chercher à livrer bataille. Dumouriez et Mack se quittèrent, en promettant de se revoir pour aviser à des résolutions ultérieures.

DÉFECTION DE DMOUHIEZ.

Cette convention non écrite n’était pas un engagement formel. Les Français furent attaqués dans leur retraite; une division se défendit mal; l’armée se trouva de nouveau compromise et hors d’état de se maintenir en Belgique ; il fallait se replier sur la frontière.

Mack eut avec Dumouriez une seconde conférence; ils conclurent une nouvelle convention plus formelle, mais encore non écrite et qui devait rester ignorée des deux armées. 11 était réglé que l’armée française resterait sur la frontière sans être attaquée. Dumouriez expliqua alors au colonel autrichien qu’il avait le projet de marcher à Paris et d’y opérer une contre-révolution. Il accepta ou demanda le concours des Autrichiens, à supposer qu’il le jugeât nécessaire; il alla même jusqu’à promettre, en ce cas, de leur remettre la ville de Condé comme place de sûreté.

Le lendemain arrivèrent à Tournai trois commissaires jacobins, envoyés par Lebrun ministre des affaires étrangères, Proly, Dubuisson et Pereyra; le premier passait pour fils naturel du prince de Kaunitz; Dubuisson était un homme de lettres de second ordre, auteur de quelques pièces de théâtre; Pereyra était un juif hollandais né à Bayonne. Tous les trois avaient été mêlés aux troubles qui, en 1789, avaient agité les provinces belges. Depuis la Révolution française, ils étaient venus jouer un rôle actif dans le parti jacobin et appartenaient à la portion intrigante et exaltée. Dès lors ils passaient pour être à la solde des gouvernements étrangers. Ce fut à ce titre qu’un an après ils montèrent sur l’échafaud révolutionnaire. Ce ne serait pas une preuve de la réalité des complots qu'on

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leur attribua; ils étaient probablement de cette classe d'espions qui reçoivent de l’argent pour rendre un compte vrai ou faux de ce qui se passe dans le parti dont ils professent les opinions et le langage, afin de ne pas exciter la méfiance et de mieux pénétrer les secrets.

Dumouriez en était au point de ne rien dissimuler. 11 les reçut fort mal, commença par les traiter avec hauteur et dureté, et leur parla sans ménagement aucun des Jacobins et de la Convention. Dans une autre con\ersation, car ils le virent plusieurs fois, il se radoucit et prit même un ton de familiarité et de confiance. Les commissaires avouèrent que la Convention perdait la France, et que lui seul pouvait la sauver. Ils cherchèrent en commun où il devait prendre son point d’appui et quel pouvoir il faudrait substituer à la Convention. Us lui montrèrent les Jacobins comme un gouvernement déjà tout établi : une assemblée centrale; dans toutes les villes, des sociétés correspondantes et subordonnées; une tribune; des orateurs; des chefs de parti, des discussions régulières sur la législation et les affaires du pays. La Convention était pour ainsi dire remplacée d’avance.

Le général crut, non sans vraisemblance, qu’ils avaient mission pour négocier ce projet avec lui. Peut-être cherchaient-ils seulement à lui faire confesser les desseins qu’il avait conçus. Ce n’était pas chose difficile ; Dumouriez avait perdu toute réserve et toute prudence. Depuis Nerwinde, il semblait un joueur troublé, qui veut ressaisir la fortune par quelque coup désespéré. 11 rejeta au loin toute alliance avec les Jacobins, parla de l’immoralité, de la gros-

DÉFECTION DE DUXOCRIEZ.

sièreté féroce, de la témérité insensée de cette société : cause principale des malheurs de la France. 11 peignit avec énergie la détresse de la situation.

« Les volontaires ont apporté dans l’armée le désordre et la lâcheté. D’ici à trois semaines, les Autrichiens seront à Paris, si je ne fais point la paix. 11 ne s’agit plus de république, ni de liberté. J’y ai cru trois jours : c'est une folie, une absurdité. Depuis Jemmapes, j’ai pleuré toutes les fois que j’ai eu des succès pour une aussi mauvaise cause. »

11 parla des horribles mesures que le danger de la patrie inspirait aux Jacobins de la Convention et de l’établissement du tribunal révolutionnaire. « Je ne le souffrirai pas; tant que j’aurai quatre pouces de fer à mon côté, je saurai bien empêcher cette horreur. Si on renouvelle des scènes sanglantes , je marche à l’instant sur Paris. La Convention n’a pas trois semaines d’existence'.

— Vous ne voulez donc pas de constitution? dit uu des commissaires.

— Celle que vient de proposer Condorcet est trop bête. Il faut celle de 1791 , toute vicieuse qu’elle est.

— Mais sans royauté?

— Non, avec un roi; il en faut un absolument. »

Les commissaires s’indignèrent, disant que les Français mourraient jusqu’au dernier, plutôt que d’y consentir, et que le nom de Louis....

« Et qu’importe le nom? interrompit Dumouriez; qu’il s’appelle Louis ou Jacques.

— Ou Philippe, » dit Proly.

A ce mot, le général repartit avec colère : « C’est encore une atrocité des Jacobins; ils m’accusent d’être du parti d’Orléans, parce que j’ai rendu un

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