DÉFECTION DE DUMOURIEZ
velles. «Les commissaires, disait-il, vous feront un tableau exact de ce qu’ils ont vu et de ce que je leur ai dit. Ils ne vous peindront pas encore la moitié de nos désastres, du brigandage et du désordre désespérant où nous sommes plongés. »
Après avoir donné beaucoup de détails, il terminait ainsi : « Pesez bien ces tristes vérités, et voyez quel parti on devra prendre. Jamais crise n’a été plus dangereuse pour un peuple, et jamais il n’a été frappé autant de d’esprit de vertige. L’ennemi est à nos portes , et je ne puis lui opposer que des fuyards, sans armes, sans habits, sans vivres, sans munitiqns. Les ennemis paraissent employer avec nous des ménagements dont il est possible de profiter; ils ont éloigné les émigrés sur les derrières, et n'en souffrent aucun dans leur armée; ils traitent avec douceur nos prisonniers et nos blesses, quoiqu’ils n’ignorent pas que beaucoup de lâches d’entre nous ont massacré les leurs. Réfléchissez sur cette conduite, à laquelle je ne m’étais pas attendu. Prenez un parti avec le conseil et les comités, et inBtruisez-moi sur-le-champ de ce que je dois faire. Je ne dirai ni mes opinions ni mes conjectures. On a craint jusqu’à présent de suivre mes avis, et ces avis sont devenus des prophéties funestes. Si l’imprudence et l’exagération dirigent encore les personnes qui gouvernent, la France sera perdue. On ne fonde les républiques que sur la vertu, et on ne les soutient que par le courage, l’ordre et la sagesse. »
Beurnonville apporta cette lettre au comité de défense générale. L’effroi y fut grand. Dumouriez semblait si assuré de l’obéissance et de l'amour de ses soldats qu’on n’osa rompre ouvertement avec lui.
DÉFECTION DE DÜMOÜRIEZ.
Danton raconta alors beaucoup de choses qu'il n’avait point dites à son retour. « 11 n’y a plus rien à espérer de Dumouriez, ajouta-t-il; il est insolent envers le peuple, altier avec la Convention. Il faut le décrocher de son armée , et puis nous en ferons justice. »
Cet avis fut écouté. Aussitôt après, Camus fit à l’Assemblée un rapport en quelques lignes. « Les dépêches annoncent des trames que nous ne connaissons pas encore complètement; le comité est sur la voie. Je n’ai pas besoin de vous indiquer les motifs des articles que nous vous présentons. » C’était en effet un soin superflu : un grand nombre de députés avaient assisté à la séance du comité de défense générale.
Le décret mandait le général Dumouriez à la barre; ordonnait au ministre de se rendre à l’instant à l’armée et déléguait quatre commissaires avec plein pouvoir de faire arrêter tous généraux, officiers, fonctionnaires publics ou citoyens qui leur paraîtraient suspects. Marat se méfiait de Beurnonville et ne voulait pas qu’il fut envoyé à l'armée.
Les quatre commissaires étaient Camus , Quinette , Lamarque et Bancal. La Montagne blâmait ce dernier choix; Bancal était ami intime de Roland et n’avait point voté la mort du roi.
Ce nouvel et grave incident, les alarmes qu’il produisait ne suspendirent pas pour un seul instant la discorde des deux factions ennemies. Les soupçons que faisait naître la liaison de Danton avec Dumouriez, le silence qu’il avait gardé au retour de sa dernière mission , semblèrent une occasion pour l’attaquer. Lui-même provoqua cette nouvelle lutte.
Un représentant en mission, Levasseur, écrivit à la Convention que Salles, dans une correspondance par-
ticulière, avait parlé de lui en des termes qui pouvaient aliéner la confiance des iiabitants du département où il avait été envoyé. Salles nia que la lettre fût telle que le disait Levasseur et offrit de la montrer. Danton demanda que toute la correspondance fût mise sous les yeux de l’Assemblée. De violents murmures éclatèrent. ,
« Demandez l’inquisition , s’écriait-on. — Que Danton rende ses comptes. — Qu’il justifie les quatre millions de dépenses secrètes. »
La proposition de Danton fut rejetée à une grande majorité. On demanda qu’il s’expliquât sur son voyage de Belgique. Il monta à la tribune. Son accent était moins hautain et moins menaçant que de coutume; il promettait d’amples explications et restait dans des termes généraux; il appelait en témoignage le conseil exécutif.
k Pour mieux payer mon contingent à la république, en m'occupant uniquement de la servir, j’ai fait pour quelques instants le sacrifice de ma réputation. J’appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, tous les genres d’accusation, car je suis résolu à tout dire. — Nos maux viennent de nos divisions. Eh bien! connaissons-nous tous. Comment se fait-il qu’une portion des représentants du peuple traite l'autre de conjurés? que ceux-ci accusent les autres de vouloir les faire massacrer? Il a été un temps pour les passions : elles sont dans l'ordre de la nature. Il faut enfin que tout s’explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple ne sait plus où reposer sa confiance. Êtes-vous une assemblée composée d’hommes travaillés de soupçons respectifs; ou
tendez-vous tous au salut de la patrie? Voulez-vous la réunion, concourez d’un commun accord aux mesures fermes et sévères que réclame le peuple indigné des trahisons dont il a été victime. »
Il continuait à parler ainsi en paroles vagues et générales, exhortant la Convention à l’énergie et à la concorde. « Citoyens , nous n’avons pas un instant à perdre. L’Europe pousse fortement la conjuration. Vous voyez que ceux qui ont prêché le recrutement, que ceux qui ont demandé le tribunal révolutionnaire, qui ont provoqué l’envoi des commissaires pour souffler l’esprit public dans les départements, sont aujourd’hui présentés comme des conspirateurs. On se plaint de misérables détails; on prétend que tel homme est un ambitieux, un usurpateur, parce qu’il a un tempérament chaud et des formes robustes. Des corps administratifs ont demandé ma tête. — Ma tête! — Elle est encore là; elle y restera. Que chacun emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites passions , mais pour servir la république. — Je suis resté inébranlable; j’ai marché d’un pas ferme vers la liberté. On verra qui touchera au terme, quand le peuple arrivera après avoir écrasé ses ennemis. »
11 fut décidé que toutes les explications seraient ajournées jusqu'au moment où Dumouriez serait entendu. En même temps Lasource dénonça les étrangers, qui étaient sans-culottes aux Jacobins ou aux armées , tandis que datiB leur pays , ils étaient comtes ou barons. Évidemment il s’agissait de Proly. Les Girondins espéraient qu’ils allaient découvrir quelque grand complot tramé parmi les Jacobins.
Danton avait aussi à se justifier à cette autre tribune. Marat le somma de déchirer le voile qui couvrait la plus noire des conspirations. Il parla un autre langage qu*à l’Assemblée. C’était devant son parti qu’il comparaissait; non-seulement il en avait toujours partagé les passions, mais c'était là qu’il avait ses racines et qu’il puisait sa force. Pour conserver sa situation , il usa du moyen qu’il avait si souvent employé; il se montra plus violent que ses amis de révolution.
« Citoyens, qui n’êtes point membres de la Convention, vous avez bien rempli vos devoirs en la surveillant; je suis votre justiciable; je suis responsable de ma conduite devant les amis de la liberté. Vous me sommez de rendre compte de ma mission, je vais vous donner les explications que vous désirez. » 11 prit Marat à témoin des informations qu’il avait présentées au comité de défense et des paroles qu’il avait dites contre Dumouriez.
« Je suis né dans le peuple, j’en ai reçu l’éducation; j’ai étudié le cœur humain et je déclare que je n’eus jamais confiance dans un seul noble. C’est ici la guerre du peuple contre des scélérats. J’ai vécu avec une partie de ces hommes de la minorité de la noblesse, qui d’abord montrèrent beaucoup de courage et de philosophie; mais ils se sont relâchés dès qu’ils ont vu qu’on attaquait les abus dont ils profitaient. C’est à cette même tribune que La Fayette a été démasqué par moi; et, si l’on m’avait écouté, La Fayette, après le départ du roi, eût payé de la tête sa trahison.
« L’ambition de Dumouriez est de jouer un grand rôle dans le ministère; il a eu l’art de ménager l’un
et l’autre parti , et sa conduite a prouvé qu’il voulait une première place, quel que fût le système qui prévalût. L’intérêt de la république me détermina à épuiser les moyens de ramener cet homme aux bons principes. J’eus des rapprochements avec Dumouriez: je le dis. Je flattai d’abord son ambition. Dumouriez nous servit par ses vices. J’ai fait son éloge dans un moment où il pouvait perdre toute notre armée. Entré dans la Belgique , il débuta par pervertir l’opinion, en répandant des écrits empoisonnés. Le parti de Roland et de Brissot peignait les Jacobins comme des scélérats, des buveurs de sang. Dumouriez se crut bientôt au-dessus de la Convention, parce qu’il correspondait avec des hommes qui lui présentaient la Convention comme influencée par des scélérats.
« J’étais moi-même l’objet de leurs calomnies. Moi, qui n’ai jamais eu d’autre ambition que de servir la cause du peuple, on prétendait que j’aspirais à la dictature. Dumouriez revint à Paris; vous savez la conduite qu’il y tint. Parfois il donna l’espérance qu’il reviendrait parmi nous. Des vérités fortes prononcées contre lui l’aigrirent. La faction de Roland l’entraîna. Longtemps il avait demandé au conseil exécutif de l’autoriser à entrer en Hollande. Tout a été concerté pour lui faire manquer celte expédition. »
Il entrait dans le projet de Danton de faire des Girondins les complices de Dumouriez, et de rejeter sur eux l’accusation qu’ils dirigeaient contre lui. Il lui convenait donc d’imputer à Miranda les mauvais succès de la guerre; car Miranda était l’ami particulier de Brissot.
Puis Danton raconta son dernier voyage en Belgi-
que , lorsqu’il était venu demander à Dumouriez de retirer sa lettre, n Nous passâmes la soirée avec lui ; nous trouvâmes un homme anéanti. Tout ce qu’il y a de plus insolent contre le peuple et la Convention il le proféra. Nous lui fîmes envisager sa chute comme certaine; puis nous le menaçâmes de le faire arrêter s’il n’écrivait pas à la Convention de regarder sa lettre comme non avenue.
« Figurez-vous ce que sont à l’armée des commissaires de la Convention. Quand nous parlions de la république aux soldats , nous étions écoutés avec intérêt et vénération. A cinquante pas de là, on nous prenait pour des secrétaires du général. J’ai pensé plusieurs fois à faire arrêter Durtiouriez, mais je me disais : si je tente ce grand coup et que l’ennemi vienne à en profiter , je serai en butte aux reproches , et peut-être aux soupçons. Qu’auriez-vous fait à ma place? Cet homme, qui a trahi la cause du peuple, nous l'avons trouvé combattant et s’exposant à la tête de ses bataillons; cet homme singulier a la rage militaire. Nous étions donc fort indécis. Nous voulions que le comité prît une résolution; maintenant il l’a prise.
« Je désire que cette affaire s’éclaircisse pour confondre les scélérats qui voudraient faire retomber sur les représentants en mission la désorganisation actuelle. — Je reconnais le projet perfide d’une faction criminelle; elle voudrait diviser la Montagne, mais la Montagne est indivisible comme les Jacobins et la république. — La France est loin d’avoir perdu sa force. 11 faut combattre les ennemis intérieurs; il faut que les résolutions fortes partent des Jacobins. Toutes les sociétés populaires sont en ébullition. Oui! il faut nous lever; et voici comment. Il nous faut une armée
centrale, qui raffermisse nos frères combattant sur la frontière. Cette armée doit se composer indépendamment du recrutement général. C’est à nous, Jacobins, à faire un appel à tous les bons citoyens; qu’un camp de cinquante mille hommes se forme.
« Nous annoncerons à l’univers que Paris sera le centre de la liberté, ou que Paris périra. Les ennemis n’y entreront qu’à travers un monceau de cendres; j’y mettrais le feu de ma main, plutôt que de le livrer aux Autrichiens. Point de dissolution de la Convention, mais que les sociétés populaires disent: On ne peut représenter la nation française , que lorsqu’on a eu le courage de dire : 11 faut tuer un roi.
« Demandons que ceux qui se sont montrés assez pusillanimes ou assez pervers pour ne pas s’inscrire Bur la liste de ceux qui ont voté la mort du dernier des tyrans, soient traités comme des lâches. Nous ne voulons rien qu’en vertu de la raison et de la loi; si les départements nous secondent; si les adresses arrivent de toutes parts, nous nous serrerons dans la Convention, et forts de l’opinion publique, qui nous bloquera de toutes parts, nous emporterons le décret qui nous délivrera des hommes qui n’ont pas su défendre le peuple. La Convention est infectée d'anciens constituants et d’aristocrates. Tâchons qu’elle se purge sans déchirement. La France fera justice quand nous aurons épuisé tous les moyens de l’opinion publique. Nous avons perdu l’illusion de la conquête de la Belgique; faisons de la France un camp retranché et impénétrable. Exerçons-nous au maniement des armes; nos ennemis se consumeront, s'anéantiront par la seule force de l’inertie. Employons contre nos ennemis intérieurs des mesures fortes. Ayons soin sur-
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tout que le tribunal révolutionnaire ne tourne pas au détriment de la chose publique. Disons à nos ennemis : Nous voulons bien encore nous montrer sages et froids, mais si vous levez la tête, vous serez tous anéantis. »
Marat donna des louanges au patriotisme et au courage de Danton, mais il lui reprocha d’avoir manqué de prévoyance et de fermeté, comme aussi de n’avoir rien dit de positif. « Je ne me contente pas de paroles; il me faut des faits. Je ne serai jamais satisfait tant que la tête des traîtres de cette faction scélérate, qui a provoqué la déclaration de guerre, ne roulera point sur l’échafaud. Je somme Danton de déchirer le voile et de prêter avec moi le serment de mourir pour sauver la patrie. »
Alors Marat fit briller un poignard , et avec une de ces démonstrations théâtrales qui lui étaient familière, il s’écria: « Voici l’arme avec laquelle je jure d’exterminer les traîtres; voici l’arme que je vous invite à fabriquer pour les citoyens qui ne sont pas au fait des évolutions militaires : je vous propose d’ouvrir une souscription, et je vais moi-même en donner l’exemple. »
La société des Jacobins accepta avec acclamation l’idée de Marat. Ce fut Marat qui proclama que le poignard était l’arme des haines politiques.
Le premier général de la république avait traité avec l’étranger. 11 avait le projet avoué de tourner ses armes contre la Convention; l’armée était en désordre; la frontière était menacée, et Danton, l’homme le plus considérable de la faction révolutionnaire, ne s’occupait de la défense du territoire que pour faire retentir des déclamations vides de sens , pour ne pron. 32
DI SCUll K S DE BUBESPIERBE.
poser des projets qui, lorsqu’ils furent essayés, n’eurent d’autre résultat que d’augmenter le désordre. Sa seule volonté pratique, sa seule passion véritable, c’était d’exterminer les mécontents et les ennemis de la Révolution. Pour sauver le pays des Autrichiens, il se fiait à la force d’inertie; contre un parti aristocratique muet, tremblant et caché , il provoquait l’activité du tribunal révolutionnaire, et au besoin les vengeances du peuple. 11 allait plus loin et voulait détruire des hommes qui aimaient la république autant et plus que lui; à qui on ne pouvait pas imputer aussi justement qu’à lui des intrigues avec Dumouriez ; des hommes revêtus de la représentation nationale, et dont le seul crime était de ne pas vouloir accepter les échafauds, les massacres, la violation des propriétés et de la liberté individuelle comme des moyens de salut pour la France.
Pour Robespierre plus encore que pour Danton, la principale affaire était de perdre les Girondins en les présentant comme complices de Dumouriez. Aussi, après quelques déclamations froides et vides de tout conseil utile, il s’anima contre « les lâches intrigants, les infâmes égoïstes , les ambitieux qui aiment la royauté, car la république ne convient qu’au peuple, qu’aux sans-culottes. La royauté a beaucoup de partisans, parce qu’elle rallie autour d’elle tous les hommes corrompus. — La conspiration est en France; elle est dans le ministre de la guerre, l’ami et l’élève de Dumouriez, qui chasse les patriotes de nos armées et les remplace par des aristocrates et des parents des prisonniers du Temple. La conspiration est dans les corps administratifs et dans les tribunaux qui favo-