DISCUSSION SIR LA CONDUITE DE DUMOURIEZ
semblait prouver qu’il ne les avait point révélées, précisément parce qu’il les connaissait trop bien. Une insinuation de Pénières, député de la Plaine, appela Danton à la tribune. Il établit que depuis le commencement de la guerre de Belgique, il avait été opposé sur tous les points à Dumouriez : administration militaire, réunion des pays conquis, système politique à suivre envers les populations belges : tels avaient été les sujets d’un continuel dissentiment.
Puis selon son plan de défense, il reporta l’accusation sur ses adversaires et attribua à leur impulsion, à leurs discours, aux écrits de leurs amis, l'égarement de Dumouriez. Il répéta ce qu’il avait dit aux Jacobins du courage, de l'infatigable activité de Dumouriez pendant la retraite après Nerwinde. Pouvaiton le faire arrêter à un tel moment? Quel général eût voulu exécuter un pareil ordre, qui pouvait perdre l’armée? Nous avons fait notre devoir. J’appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr que ma tête, loin de tomber, sera la tête de Méduse qui fera trembler les aristocrates.
Lasource proposa, non pas une accusation, mais des conjectures. S’il n’avait pas été homme de parti, si l’animosité politique ne l’eût pas rendu soupçonneux et crédule, il se serait borné à soutenir avec vraisemblance que des rapports de confiance n’avaient jamais cessé d’exister entre Dumouriez et Danton ; que l’un avait dû parler de ses projets à l’autre qui ne les avait point révélés. Mais il voulut construire une conspiration et emprunta aussi le langage révolutionnaire. « Souvenez-vous que le peuple veut la justice ; assez lqngtemps il a vu le Capitole et le trône; maintenant il veut voir la roche Tarpéienne
DISCOURS DE D ASTON
et l'échafaud. Le tribunal révolutionnaire que vous avez créé ne marche pas. » Il proposa qu’Égalité et Sillery fussent mis en arrestation comme inculpés, encore qu’il ne les crût pas coupables; qu'une commission fût nommée pour faire une enquête ; enfin qu’une adresse au peuple fût votée par la Convention. u Lorsque le peuple voit une adresse émanée de ses représentants, il la regarde comme un oracle; elle prouvera que nous ne capitulerons jamais avec un tyran. Chacun de nous va prendre l’engagement de donner la mort à celui qui voudrait se faire roi ou dictateur. « Cette formule dramatique rie manquait jamais son effet. L’Assemblée entière se leva; les représentants, le bras tendu, dans l'attitude du serment, répétèrent les paroles de Lasource.
Un autre Girondin, Biroteau, raconta que, peu de jours auparavant, Fabre d’Églantine, l’ami le plus confident de Danton, avait,1 au comité de sûreté générale, indiqué à mots couverts qu’un roi était le seul moyen de sauver la patrie.
« Cela n’est pas vrai ! criait-on de la gauche. — C’est une scélératesse ! disait Danton ; vous avez voulu sauver le roi , et vous voulez rejeter le crime sur nous ! » Biroteau maintint son récit.
La discussion devenait scandaleuse et imprudente; elle fut étouffée, et la commission d’enquête fut votée.
Danton , pressé par touB ses amis, demanda à parler; il courut à la tribune, encouragé par les acclamations de la Montagne et des spectateurs.
« Je commence par vous rendre hommage comme vraiment amis du salut du peuple. Vous, citoyens,
placés à cette Montagne, vous avez mieux jugé que moi. J’ai cru longtemps que, quelle que fût l’impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m’a départis; que je devais employer, dans les circonstances où m'a placé ma mission, la modération que les événements m’ont paru commander. Vous m’accusiez de faiblesse; vous aviez raison, je le reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux qui, par impéritie ou par scélératesse , ont voulu constamment que le tyrau échappât au glaive de la loi. Ce sont ces mêmes hommes. ...»
De bruyants murmures de la droite se mêlèrent aux clameurs de la gauche.
« Vous me répondrez , continuait Danton de sa voix tonnante : ce sont ces mêmes hommes qui prennent aujourd’hui l’attitude insolente de dénonciateurs. » — Le bruit redoubla; Grangeneuve voulut interrompre.
— «A l’Abbaye! » lui criait la Montagne.
« Que vous a dit Lasource? Quelle que soit l’origine de son roman, qu’il soit le fruit de son imagination ou la suggestion d’hommes adroits, je n’examinerai point ses intentions. » — 11 reprit une à une toutes les circonstances. Aucune n’avait la valeur d’une preuve. Prises toutes ensemble et interprétées par la connaissance du caractère et de la conduite antérieure de Danton , elles pouvaient donner lieu à des soupçons plus politiques que judiciaires. 11 parla avec plus de chaleur du reproche d’avoir désorganisé l’armée.
— « Nous désorganisateurs! nous qui avons rallié les soldats; nous qui avons fait déloger l’ennemi de plusieurs postes importants. Ah! sans doute, tel nous impute d’avoir sonné l’alarme qui, s’il eût été témoin
rite de la Convention, il n’y a que ceux qui ont voulu puDir Paris de son civisme et armer contre lui les départements. »
Les Montagnards se levèrent, criant: « Oui ! oui ! ils l’ont voulu. — Et leurs petits soupers! a interjetait Marat.
« Oui , continuait Danton , acceptant cet argument, il n’y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec Dumouriez. »■ — Les applaudissements étaient répétés. — « Eux seuls sont les complices de la conjuration et c’est moi qu’on accuse ! Moi ! je ne crains rien ni de Dumouriez ni de tous ceux avec qui j’ai été en relation. Qu’on produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à l’ombre d’une inculpation, et je livre ma tête. »
Marat interrompit encore : « C’est Gensonné qui était en relation intime avec Dumouriez. »
Gensonné interpella Danton : « J’en appelle à votre bonne foi. Vous avez vu mes lettres; dites ce qu’elles contenaient. »
Danton manquait de preuves contre les Girondins encore plus que les Girondins contre lui. 11 répondit : « Je ne parle pas de vos lettres, je ne dis rien de vous. J’ai , moi , des lettres de Dumouriez qui prouveront qu’il n’y a aucune identité entre son système politique et le mien. C’est à ceux qui ont voulu le fédéralisme. — Nommez-les! criait-on. — Voulez-vous que je désigne ceux de qui je parle ? — Oui ! oui ! — Eh bien ! écoutez. Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous? — Oui ! oui ! — Eh bien ! je crois qu’il n’est plus de trêve entre la Montagne , entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui , voulant le sauver, nous ont calomniés devant la France. »
DISCOURS OF. DAHTON. 507
La gauche se leva en applaudissant et B’écriant : « Nous sauverons la patrie ! »
Danton était monté à la tribune, étouffant de colère. Ses paroles, les applaudissements de ses amis, les bravos des tribunes publiques, les interruptions de la droite, le tumulte de la séance l’avaient de plus en plus exalté : il déroula une longue diatribe injurieuse et menaçante contre les Girondins et contre Roland. 11 rappela leur conduite indécise au 10 août, leurs frayeurs au 2 septembre, leur aversion contre Paris. « Quand Paris périra, disait-il, il n’y aura plus de république; Paris est le centre constitué et naturel de la France; c’est le centre des lumières : on nous accuse d’être des factieux ; eh bien ! nous avons dévoilé notre vie devant la nation. Elle a été celle des hommes qui ont marché d’un pas ferme vers la Révolution. Les projets criminels qu’on m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous, et l’on espère maintenant nous effrayer! oh! non. » La gauche, et bien plus encore les tribunes publiques , faisaient retentir leurs applaudissements. On demanda que la dignité de l’Assemblée fût mieux respectée par les spectateurs.
Danton leur adressa ses remercîments et ses flatteries. « Je sais que le peuple n’est pas dans les tribunes; il ne s'y en trouve qu’une petite portion; mais ceux, qui l’ont calomnié, étaient les Maury et leB Cazalès, des partisans du despotisme. Ce peuple des tribunes se compose de citoyens pris dans tou6 les départements, peuple exercé à juger bien ceux qui le servent, à discerner ceux qui prostituent leur talent; peuple qui voit bien que celui qui combat avec la Montagne ne peut pas servir les projets d’Orléans. Je
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prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire immuable, et je résisterai à toutes les atteintes. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs et en même temps adhérer aux mesures que vous avez décrétées. »
Revenant à comparer le patriotisme de9 Girondins avec le sien, il leur reprochait d’avoir voulu conserver les débris de la royauté, d’avoir voulu sauver l’individu et par là donner espérance à ses partisans. « Tout s’éclaircira; on ne croira plus que celui qui a détruit un trône veut en rétablir un autre. Parmi les rois, quiconque est convaincu d’avoir frappé l'un d’entre eux, est pour tous les autres un ennemi mortel. — Et Cromwell? » s’écria un interrupteur. •
Danton se retourna vers lui : « Vous êtes bien scélérat de me dire que je ressemble à Cromwell , je vous cite devant la nation. »
Quelques voix s’élevèrent, demandant que l’interrupteur fût envoyé à l’Abbaye. * Oui, reprit Danton, qu’il soit envoyé à l’Abbaye, le vil scélérat qui m’a insulté. Ou bien, dédaignant d’insister sur la justice qui me serait due, je répéterai que quiconque a frappé un roi à la tête devient P objet de l’exécration des rois. Et croyez-vous que ce Cromwell fut l’ami des rois? 11 a été craint, parce qu’il a été le plus fort. Ceux qui ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront craints , parce que la liberté se sera engraissée du sang du tyran ; ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Je vous interpelle tous. Est-ce par terreur, est-ce par envie d’avoir un autre roi que vous avez proscrit le tyran? — Non ! non ! > répondit unanimement l’Assemblée.
« Si donc c’est le seul sentiment de vos devoirs qui vous a dicté son arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, vous qui avez prononcé cet arrêt, ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l’épargner. » — Et son geste montrait la droite. — « Serrez-vous; appelez le peuple à se réunir contre l’ennemi du dehors et à écraser l’ennemi du dedans. Confondez par la vigueur et l’immobilité de votre caractère tous les scélérats , tous les aristocrates , tous les modérés , tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. >i — Et il désignait toujours le côté droit. — « Plus de composition avec eux. Vous n’avez jamais su tirer de votre position populaire tout l’avantage qu’elle pouvait vous donner. Qu’enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation où je me trouve, la nécessité d’être fermes et de déclarer la guerre à vos ennemis, quels qu’ils soient. Je marche à la république ; marchons-y de concert. Nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs atteindra le but. »
Enfin, il termina par cette phrase : «Je me suis retranché dans la forteresse de la raison; j’en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m’accuser. »
Danton avait profondément remué l’Assemblée, troublé et intimidé ses adversaires, rassuré son parti, sympathisé avec les passions révolutionnaires. 11 descendit de la tribune au milieu des applaudissements. Les députés de la gauche se précipitaient en foule autour de lui; ses amis le pressaient dans leurs bras.
Marat voulut aussitôt tirer une conséquence pratique des déclamations de Danton. «Pour étouffer la guerre civile et arrêter l’ennemi, nous n’avons be-
soin que de lois révolutionnaires. Examinons la conduite des ministres, des généraux, des membres de la Convention qui sont dénoncés. De toutes parts, frappons les traîtres, quelque part qu’ils se trouvent.»
Les deux partis étaient si fort animés l'un contre l’autre et si disposés à s’engager dans une guerre à mort, que la proposition de Marat fut accueillie par la droite comme par la gauche, et que le décret suivant fut écrit par le Girondin Biroteau, puis adopté par la Convention.
« Considérant que le salut du peuple est la suprême loi, la Convention déclare que, sans avoir égard à l’inviolabilité d’un représentant de la nation, elle décrétera d’accusation celui ou ceux de ses membres contre lesquels il y aura de fortes présomptions de complicité avec les ennemis de la liberté, de l’égalité et du gouvernement républicain. »
Biroteau croyait préparer la condamnation de Danton. En effet, il devait périr frappé par ce décret; mais les Girondins étaient destinés à en être atteints avant lui.
Pendant que la Convention semblait occupée seulement des discordes qui la déchiraient, la situation de Dumouriez était d’heure en heure devenue plus déplorable. 11 avait reculé en deçà de la frontière et porté son quartier général à Saint-Amand. Par un accord conclu avec le colonel Mack, les garnisons françaises de Gertruydenberg et de Breda devaient évacuer ces deux places.
En même temps, il s’apercevait combien l’exécution du grand projet qu’il avait si audacieusement annoncé devenait insensée et impossible : il n'avait
mis dans sa confidence que Valence, le duc de Chartres etThouvenot; et il reconnaissait que, hormis ces trois généraux dévoués à son amitié, nul autre ne consentirait à s’associer à ses desseins , soit par religion du drapeau, soit par opinion républicaine. Les officiers étaient plus disposés encore à garder fidélité au gouvernement de la patrie.
Les bataillons de volontaires, émus des bruits qui commençaient à se répandre, étaient déjà en fermentation. Six volontaires d’un bataillon de la Marne se présentèrent devant Dumouriez; ils avaient écrit sur leur chapeau avec de la craie le mot République , et signifièrent au général qu’il eût à obéir au décret de la Convention qui le mandait à la barre, sinon eux et leurs camarades imiteraient Brutus et le poignarderaient. 11 leur répondit tranquillement et chercha à les calmer. Comme ils n’écoutaient rien et le menaçaient, il les fit arrêter. Un fils du conventionnel Lecointre, officier dans un bataillon de Seine-et-Oise, et un lieutenant-colonel nommé de Piles, furent aussi arrêtés et envoyés avec les volontaires à Tournai, pour être remis au général autrichien.
Dumouriez eut un instant la pensée de licencier les bataillons de volontaires, de réunir les troupes de ligne et de s’enfermer dans les trois places fortes de Lille, de Valenciennes et de Condé. Cet expédient qui lui donnait peu de chances de succès, n’était plus même praticable. Les commissaires de la Convention étaient à Lille; les généraux leur obéissaient; Condé, tout au plus, pouvait encore être saisi.
Il est douteux, que Dumouriez eût la volonté trèsarrêtée de marcher sur Paris et d’accomplir une contre-révolution, en empruntant le secours des Autri-
chiens; il avait trop de sens pour espérer qu’une telle entreprise put réussir. Peut-être croyait-il qu’à force de jactance et de menaces, il parviendrait à faire consentir la Convention à traiter de la paix, et en même temps il se flattait de la négocier avec les Autrichiens. Cette espérance était aussi chimérique; la paix était incompatible avec la république, tout autant qu’une contre-révolution. Mais, comme les Jacobins ne voulaient pas qu’il conservât le commandement de l’armée, comme le chaos où l’esprit révolutionnaire avait jeté le gouvernement et l’administration ne permettait pas à Dumouriez de compter sur des succès militaires, il s’était vu forcé à jouer ce coup de dés.
Le 2 avril, des officiers, qu’il avait envoyés sur la route, vinrent lui annoncer que le ministre de la guerre et les quatre commissaires de la Convention allaient arriver. Ils avaient dit, en présence de ces officiers, que le général était perdu, qu’ils le feraient conduire à Paris, mais qu’il n’y arriverait pas; des housards et des dragons, qu’il avait renvoyés de l’armée , étaient chargés de cette exécution par les meneurs jacobins.
Camus porta la parole; Dumouriez avait voulu que toute explication se passât devant son état-major. Les commissaires insistèrent pour lui parler en particulier. Le général Valence seul resta; les autres généraux et officiers de l’état-major étaient dans une salle voisine, les portes ouvertes.
Le général répondit qu’il ne pouvait quitter l’armée en ce moment; qu’il fallait auparavant la remettre en bon ordre, et que, lorsqu’il se serait acquitté de ce devoir, il rendrait compte de sa conduite; toutefois il
SITUATION DÉSESPÉRÉE DE Dl MOURIEZ. 513
ne refusait pas absolument d’obéir. « Les commissaires avaient le pouvoir de le destituer : c’était à eux, disait-il, de juger ce qu’ils avaient à faire. Quant à lui, il donnerait volontiers sa démission.
— Mais que ferez-vous après? répondit Camus.
— Ce qui me conviendra; mais je n’irai pas à Paris me mettre, aux mains des frénétiques, pour me voir condamner par le tribunal révolutionnaire.
— Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal?
» — Je le reconnais pour un tribunal de sang et de crimes; tant que j’aurai un pouce de fer dans la main, je ne m’y soumettrai pas. Si j’en avais le pouvoir, je l’abolirais; il est l’opprobre d’une nation libre. »
Les autres commissaires parlaient un langage plus conciliant. Quinette cherchait à rassurer le général et promettait de le couvrir de son corps. Bancal tirait ses arguments et ses exemples de l’histoire romaine. « Les Romains, disait Dumouriez, n'avaient ni club des Jacobins, ni tribunal révolutionnaire; et puisque nous parlons de Rome, je n’imiterai pas Curtius : je ne me jeterai pas dans le gouffre. >r
Ils essayèrent d’écarter la crainte des Jacobins et du tribunal, en lui disant que c’était à la Convention seule qu’il aurait affaire. >< La Convention, répondaitil, n’est pas en pouvoir de me sauver des fureurs de Marat, des Jacobins et des tribunes publiques qui la dominent.
— Vous ne voulez donc pas obéir à la Convention ?» disaient les commissaires.
Il les exhorta à suivre une conduite modérée, à prendre les circonstances eu considération , et à retourner à Paris pour expliquer à l’Assemblée les graves inconvénients qui résulteraient de son absence ii. 33
de l’armée. La conférence dura deux heures, sans conclusion ni résultat. Dumouriez et Beurnonville restèrent seuls ensemble; ils s’entendirent plus facilement. Le ministre vit bien que son ancien général était irrévocablement décidé. Lui-même était dénoncé et menacé du tribunal révolutionnaire tout autant que Dumouriez. « Traitez-moi comme vous traiterez les députés, lui dit-il. — N’en doutez pas, et je crois que ce sera vous rendre service. « , .
Une heure après , les commissaires rentrèrent, n Citoyen général, dit Camus avec un accent impérieux, mais troublé, voulez-vous obéir au décret de la Convention nationale et vous rendre à Paris? — Pas dans ce moment, répondit le général. — Eh bien! je déclare que vous êtes suspendu de vos fonctions ; vous n’êtes plus général. J’ordonne qu’on ne vous obéisse plus, et qu’on s’empare de vous. Je vais mettre le scellé sur vos papiers. »
Dumouriez était entouré de son état-major; il venait de recevoir les protestations de dévouement de ses officiers. Un murmure d'indigftation accueillit le commandement du commissaire. « Dites-moi le nom de ces gens-là, dit Camus. — 'Ils vous le diront euxmêmes, » repartit Dumouriez; puis un instant après il ajouta : « Ceci est trop fort ; il est temps de mettre un terme à tant d’impudence. »
Le régiment des housards de Berchini , commandé par le colonel \ordman, un des intimes de Dumouriez, était en bataille devant la maison; un officier et trente hommes à pied se tenaient prêts à entrer. Dumouriez leur en donna l’ordre en allemand; ensuite il dit d’un ton ferme : « Arrêtez ces quatre hommes, et qu’on ne leur fasse point de mal. Arrêtez aussi
M. le ministre de la guerre, et qu’on lui laisse ses armes. »
Camus s’écria : « Général Dumouriez , vous perdez la république. » On emmena les commissaires dans une autre chambre. Ensuite ils montèrent dans leur voiture escortés par les housards; ils furent conduits à Tournai et remis au général Clairfait. Une lettre de Dumouriez annonçait qu’ils étaient otages pour répondre des excèB qui seraient commis à Paris; en même temps il demandait au général autrichien de traiter avec égards le général Beurnonville.
Dumouriez avait peu d’espérance, mais il voulut tenter témérairement les dernières chances; il employa la journée du 3 avril à ordonner des mouvements de troupes et à expédier une proclamation à sou armée , en même temps qu’une déclaration adressée à la nation française. 11 exposait toute sa vie politique et ses services militaires, ses griefs contre la Convention et les maux qu'elle faisait souffrir au pays, la désorganisation des armées et l’impossibilité de continuer une guerre si mal dirigée. « Nous avons, disait-il , un point de ralliement pour étouffer le monstre de l’anarchie, c’est la constitution de 1791 , œuvre d’un peuple libre. En la reprenant, nous resterons libres et nous retrouverons notre gloire. La guerre civile cessera ou du moins ne trouvera plus aucun appui dans les puissances étrangères, qui ne demandent qu’à rendre leur estime et leur amitié à une nation dont les erreurs et l’anarchie inquiètent l’Europe. Les troupes de ligne et les braves volontaires, qui depuis un an se sont sacrifiés pour la liberté en abhorrant l’anarchie, iront se reposer au sein de leurs familles après avoir accompli ce noble
ouvrage. — Quant à moi, j’ai fait te serment devant toute l’Europe qu’après avoir opéré le salut de ma patrie par le rétablissement de la constitution, de l’ordre et de la paix, je cesserai toute fonction publique, et j’irai jouir dans la solitude du bonheur de mes concitoyens. »
il écrivit aussi à l'administration du département du Nord, qu’il ne tarderait plus à marcher sur Paris, pour faire cesser la sanglante anarchie qui y régnait.
Le lendemain, escorté de huit housards, il partit de Saint-Amand pour Condé, dofotil voulait s’assurer en n’y laissant que des troupes auxquelles il pût se fier. 11 avait avec lui le duc de Chartres et le colonel Thouvenot. La garnison de Condé pouvait lui donner quelque inquiétude, mais il croyait encore à son ascendant. D’ailleurs il se trouvait daus une position où il fallait se risquer.
Il rencontra sur la route un bataillon des volontaires de l'Yonne, qui marchait vers Condé, tandis que sa destination était pour Valenciennes. Au même moment, il reçut un message du général Neuilly, qui commandait à Coudé et qui lui faisait savoir que la garnison était en grande fermentation.
Dumouriez se détourna de la route pour entrer dans une maison, afin d’y écrire quelques ordres. Alors les volontaires coururent sur lui , criant : « Arrête , arrête ! » et cherchant à l’entourer. Il s’écarta du grand chemin , ainsi que son cortège. Un fossé leur barrait le passage; il voulut le franchir; son cheval refusa de passer; il le laissa au bord et traversa à gué. Les volontaires tiraient des coups de fusil; plusieurs chevaux furent tués. Un domestique du duc de Chartres donna le sien au général.
Dt MOI' RIEZ QUITTE SON ARMÉE. 517
Il ne pouvait rejoindre son camp de Saint-Amand ; il passa la frontière et s’arrêta dans un village de Belgique. De là il écrivit au colonel Mack de venir le trouver. Pendant ce temps-là, les housards de Berchini , apprenant ce qui se passait , avaient chargé sur les volontaires et maintenaient encore Saint- • Amand dans l’obéissance de leur général.
Il ne désespéra point, ou plutôt il voulut ne pas désespérer, et raisonna avec le colonel Mack comme si se» projets étaient réellement en cours d’exécution. Il rédigea un projet de proclamation pour que le prince de Cobourg la signât et l’adressât aux Français. Mais il ne voulait point recourir encore à la coopération des Autrichiens; c’eût été achever d’exaspérer l’opinion de l'armée.
Après cette conférence, Dumouriez se rendit au camp de Maulde. L’affection et le dévouement des troupes pour leur général commençaient à faire place à d’autres sentiments ; au camp de Saint-Amand, l’artillerie s’était déjà rangée à l’obéissance de la Convention, et se retirait à Valenciennes. Tout était manqué; il n’avait plus qu’à quitter son année et sa patrie.
Il n’engagea personne à le suivre. Sans aucune escorte, il se retira au quartier général, à Tournai. Le duc de Chartres, le colonel Thouvenot, le colonel Montjoye, deux ou trois officiers d’état-major, étaient avec lui. < •
Ainsi se termina la carrière politique et militaire de Dumouriez. Le reste de sa vie, qui devait se prolonger pendant trente ans, s’écoula dans l’exil et dans l’inaction, mais non pas dans l’oisiveté d’esprit;