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LUTTES UE LA CONVENTION ET UE LA COMMUNE

de leur existence, que l’ordre public menacé ne peut être préservé que par une force armée.

La question était donc fort grave pour les Jacobins et pour la Commune. C’était, selon Couthon, annuler la souveraineté du peuple, et continuer l’aristocratie des magistrats Les séances des Jacobins retentissaient de diatribes contre la faction des intrigants.

Robespierre, avec plus de gravité et par des discours plus rares, s’associait à ce mouvement et semblait déjà le diriger. On faisait arriver de tous côtés des adresses contre la garde départementale. Le langage des pétitionnaires était parfois si menaçant, qu’il ne pouvait être enduré avec patience par la Convention. Un orateur de la section de la place Vendôme, qu’on avait intitulée alors section des piques, vint un jour à la société des Jacobins se plaindre du président de la Convention , qui lui avait répondu : t< L’Assemblée ne permettra jamais qu’on lui donne des ordres; car en elle réside la souveraineté de la nation. »

Santerre appuya cette plainte. Voici quel fut son langage : « Les membres de la Convention ne sont pas assez forts pour entendre la parole mâle et austère des républicains; ils ne sont pas au niveau des circonstances; ils repoussent une leçon qu’ils recevront dans six mois. On dit qu’ils veulent quitter Paris. 11 serait intéressant qu’ils se transportassent dans les départements méridionaux. On leur donnerait les étrivières. Notre députation de Paris est pusillanime. Nous avions besoin de cinq cent mille livres pour les billets de secours destinés à donner du pain au peuple; on nous disait d’attendre : — Point de pe-

tites mesures, ai-je dit, — et ils l’ont entendu de leurs oreilles, car ils les ont assez longues. Si la Convention nous refuse cinq cent mille livres aujourd’hui : demain le peuple se soulèvera, et la Convention donnera un million. »

Un autre Jacobin disait : « La Convention s’est comportée d’une manière despotique. Son président a répondu aux pétitionnaires comme un satrape de Perse. Je suis représentant du peuple. Quand on m’a nommé, ce n’est pas pour être patricien, pour avoir des licteurs, pour être entouré de faisceaux. Les anciens constituants ne nous mèneront pas. On dit que Paris ne doit avoir qu’un quatre-vingt-troisième d’influence; mais s’il n’avait eu qu'une quatrevingt-troisième part dans la Révolution , nous serions encore dans la nuit du tombeau. »

Ces luttes entre la Convention et les sections de Paris se renouvelaient sans cesse. 11 y en eut qui décidèrent que les élections municipales auraient lieu par scrutin public et à haute voix. La Convention ordonna que le mode prescrit par les lois serait observé. La section du Théâtre-Français arrêta qu’elle se réservait de prendre dans sa sagesse telle mesure qui lui semblerait à propos contre le décret de la Convention. Toutefois Momoro, président de la section, fut mandé à la barre et accepta une réprimande.

D’autres symptômes de désordre et d’anarchie appelèrent l’attention de l’Assemblée. Lorsque, après la reddition de Longvvi et de Verdun, Paris fut en proie aux plus terribles alarmes, il avait été résolu de former un camp pour la défense de la ville; précaution qui eût été impuissante si les eunemis avaient péné-

tré jusqu’à la capitale, puisque les travaux n'auraient pas été achevés; les fortifications imparfaites n’auraient pu être armées, puisqu’on n’avait pas de soldats pour les défendre.

Afin de calmer, ou plutôt de distraire les esprits, on avait fait de ces travaux une démonstration patriotique. Les projets de tracé n’avaient pas encore été déterminés, que les travailleurs furent mis à l’œuvre. Quelques-uns, pendant les premiers jours, se présentèrent de bonne volonté. Bientôt il n’y eut plus que des ouvriers sans emploi, qui furent envoyés par la municipalité. Le camp devint un vaste foyer de fermentation politique : sous le masque du patriotisme, les agitateurs vinrent y prêcher la licence et la sédition.

Les commissaires qu’avait d’abord nommés l’Assemblée législative demandèrent le pouvoir et les moyens de réprimer le désordre. Une commission fut formée auprès des ministres de la guerre et de l’intérieur. Elle était formée de députés et de membres de la commune. Elle constata de grandes irrégularités d’administration et une dépense inutile de quatre cent soixante-dix mille livres. Un règlement fut proposé à la Convention, qui l’adopta. Les travailleurs furent embrigadés et soumis à une apparence de discipline militaire ; ils devaient être désormais payés, non par journées, mais à la tâche.

Des pétitions furent adressées à l’Assemblée; elles étaient, selon le style déjà accoutumé, exigeantes et presque impérieuses. «Dans un temps d’égalité réelle, il ne doit pas exister une disproportion révoltante entre les travaux. Les députés de l’Assemblée constituante et de l'Assemblée législative ne sont devenus

aristocrates que parce que la nation leur donne un salaire trop fort. Le salaire de tous les individus au service de la nation devrait être gradué dans une juste proportion. Les ouvriers sont les soutiens de la nation, car ce sont eux qui se sont levés le 1 0 août. » L’émeute ne tarda point. Les ouvriers refusèrent de travailler. Un seul atelier avait été maintenu en bon ordre et tranquille. Les commissaires, qui avaient obtenu cet heureux résultat, furent saisis par les séditieux; ils allaient être massacrés; quelques officiers parvinrent à les sauver. Cette mutinerie était provoquée par les ouvriers qui voulaient conserver un régime, où le fainéant avait le même salaire que l’homme laborieux. 11 y avait des artisans, qui, en faisant leur métier accoutumé, auraient gagné trois livres par jour; ils préféraient un salaire moindre et l’oisiveté.

L’utilité de cette fortification était contestable au moment du danger; elle l’était plus encore quand le danger était passé. Quelque précaution qui fût prise, les ateliers étaient une menace continuelle de désordre. La Convention décréta que les travaux ne seraient point continués; mais il était difficile de licencier les ouvriers; il y eut des mesures à prendre; plusieurs jours se passèrent sans que le décret reçût son exécution. Il avait été voté le 15 octobre, et à la séance du 23, le président donna lecture d’une lettre qui venait de lui être remise :

« Citoyen président, je vous préviens que les ouvriers du camp, réunis en grand nombre, sont à la place Vendôme; ils demandent à être entendus par l’organe de vingt d’entre eux. 11 est instant de les admettre si l’on veut prévenir une insurrection. »

La lettre était signée d’un officier municipal com-

missaire au camp. On le fit entrer; il avait dit que les ouvriers étaient au nombre de quatre mille , on constata qu’ils étaient cent cinquante et que la municipalité avait eu dès la veille connaissance du projet d’émeute. C’était toujours la même réclamation contre le travail à la tâche. Payer l’ouvrier faible moins que l’ouvrier robuste, c’était violer l’égalité.

La Convention n’accueillit pas cette exigence, mais par ménagement elle admit vingt pétitionnaires. Ils se montrèrent soumis et furent invités aux honneurs de la séance.

Les insistances de la commune se renouvelèrent aussi pour obtenir un secours d’argent destiné à rembourser les billets de confiance que l’administration municipale avait émis, disait-elle, afin de venir en aide aux besoins du peuple. C’était cette demande que Santerre s’était vanté d’avoir si énergiquement appuyée.

Cambon et ceux des conventionnels qui s’occupaient plus spécialement des finances firent remarquer que la municipalité ne produisait aucun compte de ses dépenses.

« Paris, disait l’adresse présentée par les municipaux, a mis toute sa gloire dans la Révolution. La Révolution est faite, vous ne voulez pas qu’elle périsse.... Le monstre de la royauté est terrassé : qu’un fragment de son énorme liste civile tourne à l’avantage de l’humanité.... Assurez le remboursement des billets, mettez à la disposition du ministre de l’intérieur une somme de six millions, elle sera plus que suffisante, alors le peuple dira : « Nos représentants « ont bien fait pour la patrie, la patrie est encore une « fois sauvée. «

L’ordre public était si imparfaitement maintenu qu’un homme condamné pour vol à dix ans de gêne et à l’exposition, fut délivré du carcan par ses amis, qui ameutèrent un rassemblement en criant que la sentence était injuste. Les gendarmes furent maltraités et le condamné emmené aux cris de : « Vive la nation ! »

Des pétitions ou des adresses apportées ou envoyées par la commune et les sections se succédaient incessamment; elles blâmaient les actes de l’Assemblée ou lui prescrivaient une direction. Une députation vint se plaindre de ce que des émigrés prisonniers de guerre, arrivés récemment à Paris, étaient considérés comme des prisonniers prussiens; on imputait à trahison cette mollesse du ministre de la guerre. Les lois récemment rendues recevaient cependant une stricte exécution. Les Girondins n’avaient pas été les derniers à les provoquer ou à les voter. Sur la proposition de Buzot, appuyée par Danton, la peine de mort avait été prononcée, non plus seulement contre les émigrés pris les armes à la main , mais contre les émigrés qui rentreraient sur le territoire. Ce jour-là même, pour la première fois, une commission militaire avait condamné neuf émigrés pris en Champagne et envoyés à Paris, où ils furent exécutés. Quant aux prisonniers de guerre, ils étaient réellement prussiens; les inquiétudes de la commune étaient mal fondées.

Une autre fois elle s’opposait aux poursuites juridiques commencées contre des citoyens de Lorient qui avaient massacré un armateur parce qu’il était soupçonné d’exporter des armes de guerre. Depuis les massacres de septembre de pareils faits s’étaient souvent renouvelés, aussi la pétition trouva-t-elle dans l’As-

semblée des patrons qui, voyant ce premier exemple de poursuite judiciaire, manifestèrent la crainte que beaucoup de bons patriotes ne fussent exposés à être punis pour un excès de zèle.

« La Convention pourrait-elle, disait Chabot, qualifier de crimes, et punir comme tels, des faits arrivés en temps de révolution? »

Lorsque le désordre, lorsque la désobéissance à toute autorité, l'insulte aux organes de la loi, avaient pour soutiens et pour défenseurs la commune de Paris, la société des Jacobins et un parti violent et hautain dans la Convention, il devait être impossible d’obtenir aucune garantie du repos public et de la sécurité des citoyens. Toute justice exercée contre les délits, toute précaution prise dans l’intérêt de la société, devenaient aussitôt matière de calomnie et d’accusation.

Dans une séance du 23 octobre, Marat donna lecture d’une déclaration faite devant le comité de salut public de la commune; il en résultait qu’un agent de police avait reçu l’autorisation de requérir tout dépositaire de la puissance de délivrer un mandat d’arrêt contre certains individus. Cet agent n’était pas, à ce qu’il paraissait, homme de bonne renommée, et il avait été compromis en diverses occasions; mais sa mission était connue et approuvée du comité de surveillance de la Convention. Il s’agissait de découvrir et de faire arrêter des fabricateurs de faux assignats. La dénonciation de Marat était déraisonnable. A ses yeux, toute plainte, toute inculpation contre l’autorité était, sinon certaine, du moins probable : sa malveillance était crédule.

Barbaroux lui répliqua par la déclaration des ofii-

ciers, sous-officiers et soldats d’un bataillon de Marseillais. Ils attestaient que Marat était venu à leur caserne, avait engagé quelques-uns de leurs camarades à déjeuner, puis avait témoigné une vive indignation de voir de braves sans-culottes mal couchés et mal vêtus, tandis que le régiment de dragons caserné à l’École Militaire, un régiment d’anciens gardes du corps, de cochers et de contre-révolutionnaires était bien logé et bien traité. « Je vous les abandonne, » avait-il dit. On dénonçait aussi les provocations adressées aux soldats, dans un numéro de son journal, qu’il avait fait distribuer à un bataillon de la Corrèze.

L’Assémblée é‘ait très-émue. Des représentants racontèrent qu’ils avaient récemment entendu Marat demander deux cent soixante et dix mille têtes.

«Eh bien! oui! répliqua Marat, c’est mon opinion; je la répète. » Et comme il était interrompu par des murmures d’indignation. — « Il est atroce que ces gens-là parlent de la liberté des opinions, et ne veuillent pas me laisser la mienne. Vous parlez de faction; il y en a une, mais contre moi. Je suis seul, parce que personne n’ose prendre un parti. »

11 ne nia point, et à peine chercha-t-il à atténuer les tentatives d’embauchage. «On me reproche, continua-t-il, d’avoir dit qu’il fallait couper deux cent mille têtes. J’ai dit seulement que le calme ne serait pas rétabli tant que la république serait remplie d’oppresseurs du peuple. Vous les faites inutilement déguerpir d’un département dans un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs têtes, vous ne serez pas tranquilles. »

PROJET DE LOI CONTRE LA PROVOCATION. 4.‘i

Les circonstances étaient opportunes pour s’occuper du projet de loi sur la provocation au meurtre et à l’assassinat. Buzot en fut le rapporteur.

«Les révolutions donnent à l’espèce humaine tout son ressort, disait-il; mais en même temps la cupidité, l’envie, l’ambition désordonnée, la défiance sanguinaire, la rage de détruire, la fureur de dominer, égarent des individus qu’avait avilis le gouvernement renversé, et que ses vices avaient préparés au crime. Hs pullulent dans les grandes villes; c’est là qu’ils aident aux révolutions; c’est là aussi qu’ils les ruinent. Ils ont besoin de mouvements, et leur activité, après s’être employée salutairement, devient

funeste Est-ce au milieu des cris du meurtre

que nous pouvons nous disposer aux douceurs de la fraternité? Un repaire d’assassins ne peut être la patrie des hommes libres. »

Il proposait que tout individu qui , par des placards, des affiches, des écrits publiés ou colportés, par des discours tenus dans des assemblées ou lieux publics, aurait provoqué ou conseillé à dessein le meurtre, l’assassinat ou la sédition, serait puni de douze années de fers, et de la mort, si la provocation avait été suivie d’effet. La discussion de ce projet fut ajournée.

De plus graves préoccupations allaient s’emparer de l’Assemblée. Elle était de plus en plus offensée par l’indépendance que s’arrogeait la commune, et alarmée pour la tranquillité de Paris. Elle avait demandé un rapport sur la situation de la ville et sur les obstacles que rencontrait l’exécution des lois. Roland vint, dans la séance du 29 octobre, présenter ce rapport. Chacun prévoyait l’importance des débats qu’il allait exciter.

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