RAPPORT DE CARAT SUR LES MASSACRES
révolution. » Puis venait une théorie de l’insurrection, « chose sainte, mais dont les conséquences ne sont pas aussi sacrées qu’elle-même, et qui n’en sont pas une déduction nécessaire. Sa fin est légitime, mais il est rare que ses moyens soient très-purs ; quand elle se prolonge, c’est presque toujours par des forfaits. En recouvrant tous les droits, elle fait taire toutes les lois; en punissant des autorités coupables, elle met toutes les passions hors du joug des autorités. Les époques d’insurrection, destinées à châtier de grands crimes, sont aussi les époques où se commettent de grands crimes. »
Au moyen de ces abstractions, il n’y avait pas à s’occuper des hommes qui réellement avaient commis ces grands crimes. « Car tout le temps qui s’écoule entre le moment, où les pouvoirs anciens commencent à être récusés, et le moment où les insurgés consentent à rendre obéissance aux pouvoirs nouveaux, tout ce temps appartient à l’insurrection. Où il n’y a plus de lois, il n’y a point désobéissance à la loi. »
Cette justification du crime par la suppression de la loi n’était pas nouvelle pour Garat. En 1789, parlant du massacre de Foulon et de Berthier, il avait dit à l’Assemblée constituante : «Le sang a coulé : c’était celui des coupables. Us ont trouvé des supplices avant de trouver des juges. Les lois sont les ministres de la volonté du peuple ; quand le peuple agit, il n’a plus besoin de leur organe. » Pour excuser un crime, il avait déjà construit ce système.
Il allégua qu’apparemment tout le monde en avait pensé ainsi L’Assemblée législative n’avait rien fait pour arrêter les massacres, ni pour les punir. Deux mois s’étaient écoulés et la Convention gardait le
DISCOURS DE LOUVET
même silence, les tribunaux étaient muets, la nation entière en avait frémi, et elle se taisait. Tant d’horreurs semblaient ensevelies dans un silence universel, qui n’était cependant ni un consentement ni un oubli. Roland lui-même n’avait-il pas dit, se croyant courageux: « Ce sont des jours sur les événements desquels il faut peut-être jeter un voile? »
Danton, avec des formes moins subtiles, répéta la dissertation de Garat sur les conséquences nécessaires des insurrections. 11 ne récrimina point contre Roland ; il n’accusa point les Girondins, il traita de déraisonnables les imputations de dictature et parut disposé à une réconciliation. « Je n’ai accusé personne et je suis prêt à repousser toutes les accusations. »
L’Assemblée décida qu’elle entendrait Louvet, et que, huit jours après, Robespierre serait admis à se défendre.
Cette accusation était une œuvre préparée de longue main; Louvet et ses amis y attachaient une grande importance. 11 commença par annoncer qu’une conspiration était tramée contre l’Assemblée nationale. Les preuves pouvaient être déduites de la marche suivie par quelques hommes depuis six mois. Avant de parler de Robespierre, il attaqua Danton, lui reprocha d’avoir désavoué Marat après s’en être servi , se croyant quitte de cette alliance en la reniant. 11 rejeta dédaigneusement les théories de Garat et sépara soigneusement le 10 aoêt du 2 septembre.
Alors, faisant un long récit de ce qui s’était passé pendant l’Assemblée législative, il présenta ses amis et lui comme les véritables précurseurs de la révolution nouvelle, qu’ils avaient appelée de tous leurs
DISCOURS DE LOUVET
vœux , préparée par leurs discours ou par leurs écrits, tandis que Robespierre ne songeait qu’à flatter le peuple, à proclamer son propre mérite et ses vertus et à se frayer un chemin vers la dictature. Le 10 août fut l’ouvrage des faubourgs et des braves fédérés. Ils avaient été appelés par les vrais patriotes, par les deux cents députés qui, sous le feu du canon, avaient voté la suspension du roi et d’autres décrets qu’ils tenaient tout prêts. Quant à Robespierre, il ne parut à la commune que deux jours après, et vint se placer au conseil général pour y régner.
« Mais le 2 septembre, conjurés barbares, il esta vous, il n’est qu’à vous! et vous-mêmes vous en êtes glorifiés. Avec un féroce orgueil ils se sont qualifiés patriotes du 2 septembre. Ah ! qu’elle leur reste cette distinction, digne de l’espèce de courage qui leur est propre. »
il fallait expliquer l’inaction de l’Assemblée législative, du conseil exécutif, du maire et de la population de Paris. Louvet raconta les députations menaçantes qui venaient, la proscription à la bouche, terrifier l’Assemblée.
Jusque-là il avait été écouté en silence; mais, lorsqu’il rappela que ces députations avaient été quelquefois conduites par un insolent démagogue , et qu’après avoir signifié ses volontés, il retournait à la commune pour y dénoncer les députés , puis arrivait jusque dans les commissions, annonçant qu’il ferait sonner le tocsin , alors Cambon s’écria : « Misérables ! voilà l’arrêt de mort du dictateur. »
Ensuite , Lacroix attesta le fait et ajouta qu’il avait répondu à Robespierre : « La commune peut nous faire assassiner; mais elle ne nous fera point manquer
DISCOURS DE LOUVET
à nos devoirs. — Le jour môme, je fus averti de ne point passer dans la cour des Feuillants, où des hommes étaient apostés pour me tuer. »
Robespierre s’élança vers la tribune. Son frère le suivait. Ün criait : « A la barre ! » Le président lui interdit la parole. « La Convention ne vous refusera point justice; elle vous entendra quand vos accusateurs auront parlé. Jusque-là , je vous prie d’attendre. »
Louvet continua d’expliquer quelles circonstances avaient tenu l’Assemblée législative dans l’inaction et laissé un librè“ cours aux massacres. H peignit l’autorité de Pétion enchaînée, Santerre ne donnant aucun ordre, des municipaux revêtus de leurs écharpes et présidant aux massacres; Roland parlant en vain , le ministre de la justice se taisant, l’envoi de la circulaire, enfin les Girondins menacés d’être livrés aux assassins, ainsi que les ministres, un seul excepté. « Puisses-tu, Danton, te justifier de cette exception devant la postérité!
« Vous désavouez aujourd’hui Marat, cet enfant perdu de l’assassinat. S'il n’était pas associé à vos projets d’oppression, pourquoi le produisiez-vous dans ces élections que vous avez dominées par l’intrigue et par l’effroi? Pourquoi l’avez-vous jeté au milieu de nous, où, s’il y a quelque justice sur la terre, il ne restera point?... Oui, les maîtres de cet homme, pour accomplir leurs suprêmes espérances, voulaient que la terreur fût plus complète. Des voix impies réclamaient pour le massacre une liste immense, et déjà sollicitaient le sang et les biens d’innombrables proscrits? Pendant quarante-huit heures, trente mille familles tremblaient pour leurs plus chères affections;
DISCOURS DG LOUVET
des épouses, des enfants en pleurs venaient nous conjurer d’épargner la vie de leurs pères et de leurs époux. Inutiles prières ! reproches déchirants! Nous demander d’empêcher les assassinats à commettre, c’était nous reprocher les assassinats commis. Comment aurions -nous pu les empêcher? Nous étions
nous-mêmes sous les poignards Ainsi la faction
désorganisatrice , escortée de la terreur, s’avançait vers son but; les conjurés allaient sur les débris de toutes les autorités, de toutes les réputations, commencer leur règne. Tu marchais à grands pas, Robespierre, vers ce pouvoir dictatorial dont la soif te dévore.
«Qui les arrêta? La force d’inertie de Pétion, la force d’activité de Roland ; ce fut encore le mauvais succès de cette lettre dont les anarchiques invitations furent repoussées avec horreur et ce cri d’indignation, qui, parti de tous les points de l’empire, vint retentir jusqu’au centre; ce fut Dumouriez, qui, trop faible encore pour vaincre l’ennemi, fut assez heureux pour l’arrêter.
«Robespierre, je t’accuse d’avoir depuis longtemps calomnié les meilleurs , les plus purs patriotes.
« Je t’accuse de les avoir calomniés avec plus de fureur, dans les jours de septembre, quand tes calomnies étaient des proscriptions. Je t’accuse d’avoir, autant qu’il était en toi, méconnu, persécuté, avili la représentation nationale.
« Je t’accuse de t’être continuellement produit comme un objet d’idolâtrie , d’avoir souffert qu’on dît de toi que tu étais le seul homme vertueux de France, le seul qui pût sauver la patrie.
« Je t’accuse d’avoir tyrannisé l’assemblée électorale de Paris.
t< Je t’accuse d’avoir évidemment marché au pouvoir suprême. »
La conclusion était qu'un comité fut chargé d’examiner la conduite de Robespierre.
Quelques paroles d’horreur et de dégoût motivaient une seconde conclusion contre Marat. « J’insiste surtout pour qua l’instant vous prononciez sur cet homme de sang, dont les crimes sont prouvés. Si quelqu’un a le courage de le défendre , qu’il monte à la tribune; pour notre gloire, ne nous séparons pas avant de l’avoir jugé. Je demande sur l’heure un décret d'accusation contre Marat.... Dieux! je l’ai nommé! »
Cette longue harangue avait été écoutée avec bienveillance. 11 semblait que la proposition dût être favorablement accueillie par la majorité. Robespierre demanda le délai d’une semaine pour répondre aux accusations portées contre lui ; il lui fut accordé.
Pendant cet intervalle, la disposition des esprits changea. Le parti opposé aux Girondins fut actif dans ses efforts. Le conseil général de la commune, les assemblées de section s’animèrent. La société des Jacobins, qui, de jour en jour devenait plus puissante, s’émut d’une vive sympathie pour la cause de Robespierre. Il se conduisit avec prudence. Un mouvement populaire, une démonstration séditieuse auraient servi d’argument contre lui et produit un sentiment d’irritation dans la majorité. Il prit soin de se donner toute l’apparence d’un homme vertueux, persécuté pour trop aimer le peuple.
Robespierre jeune parla aux Jacobins plutôt des dangers de la liberté que des dangers de son frère. 11 insista sur la gravité de la situation. « Aujourd’hui tout le peuple n’est pas pour nous; il n’y a pour nous que le peuple de Paris. Citoyens de Paris, vous êtes les seuls qui soyez éclairés sur les projets de la faction. 11 faut tenir une conduite sage et mesurée.... Si quelque membre de la société a encore les yeux fermés, ce ne peut être qu’un scélérat. »
Puis, la veille de la séance où son frère devait parler, il dit encore aux Jacobins : « N’opposez à vos ennemis que la patience. L’innocent peut succomber,
la liberté ne. périra point Peut-être veut-on un
mouvement dans Paris. Eh bien! soyez calmes; laissez sacrifier Maximilien Robe>pierre. »
Réellement le parti ne voulait point recourir à une émeute. Elle n’était point préparée; le succès n’eût pas été certain. Quelques troupes étaient en ce moment réunies à Paris; il s’y trouvait encore quelques fédérés marseillais. On aurait pu rencontrer de la résistance.
Cette contenance passive donnait la sécurité du moment à cette portion nombreuse de la Convention, qui n’était engagée dans les liens d’aucune des deux factions et la dispensait d’un courage actuel; elle reprenait l’espoir de maintenir la tranquillité et de fonder une république raisonnable. Ainsi s’effaçait la vivacité d’impressions qu’on avait remarquée pendant le discours de Louvet.
Ce changement fut déjà remarquable, lorsque commença le débat sur la loi contre la provocation. Lepelletier de Saint-Fargeau dans un discours fort modéré, du moins dans le langage, rappela les principes
proclamés à l’Assemblée constituante et le respect qu’elle avait toujours professé et scrupuleusement pratiqué pour la liberté de la presse. 11 demanda si Buzot et Pétion avaient oublié comment, de concert avec lui, ils avaient défendu cette liberté indéfinie contre les attaques des modérés. 11 fut plus d’une fois encouragé par les applaudissements des tribunes et de l’Assemblée. Danton fit entendre le cri : « La liberté de la presse ou la mort. »
Un incident survint qui manifesta combien devenait de plus en plus vive la haine réciproque des deux partis. Le ministre de l’intérieur avait fait retenir à la poste des paquets expédiés sous le contre-seing du maire de Paris à tous les départements. C’était l’envoi d’une adresse que plusieurs sections avaient présentée à l’Assemblée pour s’opposer à la formation de la garde départementale. Les termes en étaient si inconvenants et séditieux qu’un décret avait ordonné qu elle serait supprimée. La distribuer officiellement dans toute la France semblait une insolence impardonnable.
Chabot vit au contraire, dans la conduite du ministre, une violation du secret des lettres. Le ministre vint expliquer que les paquets n’avaient pas été ouverts, mais que leur envoi avait été interdit en exécution du décret, qui, en supprimant l’adresse, n’avait certes pas autorisé son envoi à toutes les municipalités.
Merlin de Tbionville persista à dénoncer un énorme abus de pouvoir. La mauvaise foi de l’orateur était si manifeste que des murmures l’interrompirent. Il se prit de colère. « Eh bien ! si pour sauver la république, il faut donner à Louis XVI et à l’infâme An-
toinetle le plaisir de faire égorger ceux qui les ont mis au Temple, j’abandonne la parole. »
Tel était le ton des discussions; il ne s’agissait plus de maintenir son opinion ou de contredire l’opinion d’un adversaire : il y avait du sang dans la moindre controverse.
Barère parla vivement contre la commune et se montra efTrayé de ce qui pouvait advenir de son pouvoir usurpé. Il proposa l’ordre du jour qui fut adopté.
Sans chercher à se rattacher à la question particulière, Barbaroux comme par émulation avec Louvet, parla passionnément contre la municipalité, contre Marat, contre Robespierre, contre la dictature, contre les hommes de septembre. Il fut écouté avec défaveur. Cet empressement à prévenir une discussion dont le jour était fixé, cette animosité impatiente déplurent à l’Assemblée.
Il termina en proposant quatre projets de décrets inattendus et incohérents. — Le premier portait que si la représentation nationale était outragée dans la ville où elle siège, cette ville perdrait le droit de posséder le corps législatif et les établissements qui en dépendent. — Le second réglait que la troupe de ligne qui se trouvait à Paris ferait le service de garde près de la Convention concurremment avec la garde nationale. — Le troisième constituait la Convention en cour de justice pour le jugement des conspirateurs. — Le quatrième cassait la municipalité et le conseil général de la commune de Paris et faisait cesser la permanence des sections.
Assurément, toutes ces mesures étaient indispensables pour prévenir le triomphe du parti qui mena-
DISCOURS DE ROBESPIERRE
çait à la fois l’ordre et la liberté; mais les proposer lorsque le danger n’était encore que dans un avenir non prévu par l’opinion commune, était un acte d’agression. C’était troubler les hommes timides et aliéner leurs suffrages.
Barbaroux ne fut ni attaqué, ni soutenu. La municipalité fut mandée pour s’expliquer sur les paquets envoyés par la poste. Chaumette, procureur général, vint à la tête d’une députation. II parla pompeusement des services que la commune avait rendus au 10 août, avoua que l’esprit d’anarchie avait pu s’introduire dans le conseil, mais qu’on en avait expulsé les hommes de désordre, et que maintenant une lutte exécrable n’était plus à craindre. « Périsse la commune, disait-il, plutôt que de troubler la tranquillité publique et de compromettre le salut du peuple. » Il protesta que la municipalité n’avait jamais eu la pensée de désobéir à la Convention , et que les paquets avaient été remis à la poste par un malentendu des employés subalternes.
Au jour indiqué pour une discussion, qui préoccupait tous les esprits, une foule nombreuse s’était entassée dans les tribunes; un grand silence s’établit, et Robespierre monta à la tribune; il était calme et commença d’un ton grave et mesuré.
. « Une accusation, sinon très-redoutable du moins
très-grave, a été intentée contre moi. J'y répondrai, parce qu’il faut qu’en un moment disparaisse ce monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement élevé, pendant plusieurs années peut-être. J’y répondrai , parce qu’il faut bannir du sanctuaire des lois les préventions et les méfiances, pour y rappeler
DISCOl'RS DE ROBESPIERRE.
les principes de la concorde. Vous trouverez équitable sans doute d’accorder à la défense la même attention que vous avez donnée à l’immense plaidoyer de mon adversaire. »
Il examina d’abord l’imputation de conspirer pour arriver à la dictature. Avoir appelé de ses vœux, de ses discours et de ses écrits une Convention nationale après la cbute du trône, était selon lui une preuve évidente qu’il n’avait point songé à devenir dictateur. Quel pouvoir exerçait-il? Où étaient ses trésors? Avait-il quelque influence sur l’armée? Quand il serait maître de Paris, pourrait-il asservir les quatre-vingttrois départements? S’il avait pensé à la dictature, il aurait été un fou et non pas un conspirateur redoutable.
Il passa à ses liaisons avec Marat, et le désavoua, racontant les controverses où il avait combattu ses propositions étranges et sanguinaires; il rapporta comment Marat avait dit de lui « qu’il n’avait ni les vues, ni l’audace d’un homme d’Etat. » Ce n’était point par son influence que Marat avait été élu député de Paris. ■< Quel est donc le bizarre projet de m’identifier avec un homme qui n’est pas moi? Pourquoi m’imputer les excès que j’ai évités? »
On lui avait reproché le despotisme d’opinion qu’il exerçait aux Jacobins. « L’influence qui est acquise dans une société de quinze cents hommes libres, est- elle donc autre chose que l’empire des principes? » D’ailleurs, il y cherchait si peu un appui que, depuis le 10 août, il n’avait pas assisté à six séances. A l’époque où on prétend qu’il y dominait, les Jacobins ont préparé la sainte insurrection du 10 août. Que faut-il en conclure, sinon que le despotisme a été
DISCOURS DE ROBESPIERRE
abattu par les hommes que vous appelez une poignée de scélérats, tandis que vous et vos amis étiez trop sages et trop amis du bon ordre pour tremper dans de pareilles conspirations.
Puis Robespierre rappelait les premiers dissentiments qui alors avaient éclaté entre lui et Louvet ou ses amis, quand ils cherchaient à conquérir le pouvoir, et lui à établir l’égalité.
Il expliquait comment il n’avait pas été appelé à siéger au conseil général de la commune dans la nuit du 10 août; excusant ainsi sa tardive intervention , il disait modestement : « Je ne veux pas prétendre à une gloire qui ne m’appartient pas. Ceux-là sont véritablement les héros de la liberté. » 11 s’étendit sur la grandeur des services que ce conseil avait rendus à l’insurrection. Il insistait spécialement sur l’arrestation, il ne disait pas, le massacre de Mandat.
« Est-il donc si difficile de comprendre ce que cette municipalité tant calomniée renfermait de généreux citoyens? Là étaient des hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce qu’ils n’ont que des âmes fortes et sublimes. Là nous avons vu et chez les citoyens et chez les magistrats nouveaux, des traits d’héroïsme que l’incivisme et l’imposture s’efforceront en vain de ravir à l’histoire. Les intrigues disparaissent avec les résultats qu’elles ont enfantés; les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Voulez-vous juger le conseil révolutionnaire de la commune de Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution, qui le créa et dont vous-mêmes êtes l’ouvrage. » Après ces superbes louanges, Robespierre cherchait pourtant à ne pas engager sa responsabilité; il convenait que la composition de ce con-
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seil n’était pas sans mélange et qu’on pouvait lui imputer quelques actes répréhensibles. « Je ne m’abaisserai pas jusqu’à observer que je n’ai jamais été *
chargé d'aucune espèce de commission, que je ne me suis jamais mêlé d’aucune opération particulière. Je n’ai jamais présidé le conseil, je n’ai pas eu la moindre relation avec ce comité de salut public tant calomnié. Je consentirais à me charger, tout compensé, du bien et du mal qu’on reproche à ce corps révolutionnaire. »
Alors il entrait en justification des actes reprochés à la commune. C’était toujours cette doctrine indiquée par Danton , compendieusement développée par Garat : les insurrections sont justes et saintes, mais ne peuvent être accomplies que hors du cercle de la légalité et du droit commun; on ne peut mesurer leur marche avec le compas constitutionnel.
« Vouliez-vous donc une révolution sans révolution?
Quel est cet esprit de persécution qui vient reviser la révolution qui a brisé nos fers? »
De là découlait naturellement une apologie du 2 septembre; mais toujours accompagnée de la déclaration qu’il n’y était pour rien, et qu’il pouvait traiter ce sujet « d’une manière désintéressée. »
Ce plaidoyer pour le massacre reposait, comme tous les autres, sur un mensonge. C’était supposer un peuple indigné, que les magistrats n’avaient pu contenir et qui n’aurait pu être réprimé que par la loi martiale. « La loi martiale après le 10 août! s’écriait Robespierre ; la loi martiale à l’approche de l’ennemi ! «
Ainsi il se taisait sur les assassins soldés, sur le comité qui les payait, sur la mission donnée pour aller chercher les prisonniers d’Orléans.
DISCOURS DE ROBESPIERRE. 61
Ayant imputé ce carnage à une convulsion populaire, Robespierre se trouvait en droit de louer l'humanité et le dévouement des municipaux, qu’on avait vus revêtus de leur écharpe former les tribunaux, qui siégeaient au guichet pêle-mêle avec les massacreurs. « Quoi, disait-il, ce sont les hommes qui ont exercé ce ministère qu’on vous a présentés comme des brigands sanguinaires! »
Si Robespierre se défendait mal contre l’accusation, il pouvait du moins récriminer avec avantage contre ses accusateurs. 11 demandait comment il était possible que Louvet montrât maintenant un zèle si ardent pour le respect scrupuleux des lois. 11 cita la lettre de Roland et répéta la phrase qui commençait le journal de Louvet, affiché le matin du 3 septembre, et arraché quelques heures après :
u Honneur au conseil général de la commune; il a fait sonner le tocsin. Il a sauvé la patrie. «
Puis continuant à excuser le 2 septembre, Robespierre en vint à une hypocrisie d’humanité qui lui était assez habituelle. « On assure qu’un innocent a péri; on s’est plu à en exagérer le nombre; mais un seul c’est beaucoup trop sans doute. Pleurons cette méprise cruelle. Pleurons même les victimes coupables, réservées à la vengeance des lois, qui sont tombées sous le glaive de la justice populaire. Mais que votre douleur ait un terme. Gardez quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez sur cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits embrasés, et leurs fils massacrés au berceau ou dans les bras de leurs mères. La famille des législateurs français, c’est la patrie; c’est le genre humain tout entier, moins les
DISCOURS DE ROBESPIERRE
tyrans et leurs complices La sensibilité qui gémit
pour les ennemis de la liberté m’est suspecte En
lisant ces tableaux pathétiques du désastre des Lamballe, des Montmorin, des Lessart, ces déclamations contre des hommes connus sous des rapports opposés, n’avez-vous pas cru entendre un manifeste de Brunswick ou de Condé? Calomniateurs, voulez-vous donc venger le despotisme? Voulez-vous flétrir le berceau de la république?»
Il essaya de se justifier des discours qui avaient offensé l'Assemblée lorsque, à la tête des députations, il était venu, d’un ton menaçant, signifier les exigences de la commune. Il nia les paroles qu’il n’aurait pu expliquer.
Contre le témoignage authentique du procès-verbal des séances du conseil général, il démentit l’imputation d’avoir , pendant les journées de septembre , porté une dénonciation contre Brissot et d’autres députés.
Enfin quelques mots insultants étaient adressés à Roland, à propos de son rapport et des pièces qu’il avait produites. « Homme vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, vous avez voulu essayer l’opinion. Vous vous êtes arrêté vous-même épouvanté de votre propre audace. Vous avez bien fait; la nature ne vous a point monté pour de grandes actions, ni pour de grands attentats. Il y a loin du dessein profondément conçu de commettre un crime, à certaines velléités, dont je pourrais faire beaucoup de bruit.... Voyez avec quelle maladresse vous vous embarrassez dans vos propres pièges : vous vous tourmentez pour arracher une loi contre les provocateurs au qleurtre. Ne voyez-vous pas que la première vie-
Digitiz
l’accusation DE LOUVET EST ÉCARTÉE. G3
time qu’elle devrait frapper, c’est vous-même? N’avezvous pas, dit calomnieusement que j’aspirais à la tyrannie? Et n’avez-vous pas en même temps juré, par Brutus, d’assassiner les tyrans?
« Et ces cris qui demandent la tête de quelques représentants, ces imprécations contre moi, où se mêlent l’apologie de Louis XVI et vos louanges, qui les encourage, qui les excite? Et vous parlez de lois et de vertus, d’agitateurs et d’assassins !
h Que me reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s’accusent eux-mêmes? Je ne prendrai aucune conclusion qui me soit personnelle. J’ai renoncé au facile avantage de répondre aux calomnies de mes adversaire s par des accusations plus redoutables. Je supprime la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j’aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs. Je n’en demande point d’autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté. »
Le succès de cet habile discours fut complet; Robespierre descendit de la tribune au milieu des applaudissements. La foule bruyante des spectateurs s’associait aux approbations de la majorité. L’impression fut ordonnée, et des voix nombreuses demandèrent aussitôt l’ordre du jour.
Beaucoup de représentants se firent inscrire pour appuyer ou combattre la proposition d’ordre du jour. Louvet et Barbaroux, tous deux montés en même temps à la tribune, essayaient en vain de parler; leur voix était couverte par les cris. L’Assemblée décida qu’elle n’entendrait ni l’un ni l’autre.
Barbaroux alla se placer à la barre comme pétilion-
64 l'accusation DK LOUVET est écartée.
naire. « Si vous ne voulez pas m’entendre, s’écriait-il, je serai donc réputé calomniateur? »
Barère parvint à se faire écouter : « Je demande que les passions individuelles se taisent pour faire place à la grande passion du bien public, mais je demande que l’ordre du jour soit motivé. » 11 traita avecdédain et l’accusé et l’accusateur. « Pour accuser un homme devisera la dictature* il faudrait lui supposer un caractère, du génie, de l’audace ou quelques grands succès politiques ou militaires.... Terminons ces duels politiques, ces combats singuliers de la vanité et de la haine. Je vous rappelle aux grands intérêts de la patrie, et je propose que l’ordre du jour soit motivé ainsi : La Convention nationale, considérant qu elle ne doit s’occuper que des intérêts de la république.... »
Les uns voulaient que Barère fût censuré; Laujuinais demandait la parole; on réclamait le vote par appel nominal. Le silence fut difficile à obtenir. Barère répéta son préambule. « Je ne veux pas de votre ordre du jour, s’écria Robespierre; ce préambule serait injurieux pour moi. «L’ordre du jour non motivé fut voté à la presque unanimité.
La déroute du parti girondin était d’autant plus complète, que Louvet avait été abandonné par la plupart de ses amis. Brissot, Vergniaud, Gensonné, Condorcet votèrent pour l’ordre du jour. Rien ne manqua au triomphe de Robespierre.
Beaucoup de circonstances se réunirent pour amener ce résultat, dont la gravité ne fut pas d’abord comprise. L’attaque avait été mal engagée; elle semblait une continuation des querelles que Robespierre et Louvet avaient quelques mois auparavant soute-
l’accusation DE LOUVET EST ÉCARTÉE.
nues l’un contre l'autre, aux Jacobins. Ou savait qu’avant même la première séance de la Convention , les Girondins, dans une réunion des principaux de leur parti , avaient rejeté l’avis de Sieyès, qui proposait d’attaquer la validité de l’élection de Paris, comme n’ayant pas été lHare, et qu’ils s’étaient décidés à une accusation contre Robespierre, dont Louvet s’était chargé. Les députés, en très-grand nombre, étaient arrivés avec l’intention de rester étrangers à des rivalités dont ils ne s’expliquaient pas bien les motifs. Ils s’efforcaient d’espérer l’établissement régulier d’une république, et s’épouvantaient chaque jour davantage d’une situation dont, loin de Paris, ils n’avaient pas eu l’idée. C’était donc avec déplaisir qu’ils voyaient cette agression et cette déclaration de guerre. On leur donnait facilement des scrupules et des inquiétudes sur un premier exemple de juridiction exercée par l’Assemblée sur un de ses membres.
En elle-même , l’accusation n’avait rien de solide. Elle avait un caractère de rhétorique, qui fut d’autant plus remarqué que l’auteur était homme de lettres, et non pas homme d’affaires. Aucun fait coupable n’était allégué : à supposer que Robespierre eût l’ambition de devenir dictateur, il n’avait tramé aucun complot. Des conjectures formées sur les opinions, le caractère ou même les espérances d’un homme ne pouvaient être un motif d’accusation. Les Girondins disaient que Robespierre voulait être dictateur, comme lui pouvait leur imputer d’être fédéralistes, et d’aspirer à devenir les aristocrates d’une république. De part et d’autre, c’étaient invectives de parti , et rien de plus.
La réelle accusation, quoiqu’elle ne fût point parii. 5
6(i l’accusation I)E LOUVET est écartée.
ticulièrement applicable à Robespierre, c’était le 2 septembre ; mais les Girondins avaient-ils autorité suffisante pour se porter comme accusateurs ? Pouvaient-ils parler hautement contre la vengeance populaire, contre le droit d’insurrection et ses conséquences ? Leur appartenait-il d’invoquer la justice légale et l’humanité ? N’avaient-ils point pendant l’Assemblée législative, appelé, de leurs vœux et de leurs discours, toutes les séditions, au hasard du sang qu’elles pouvaient répandre? N’avaient-ils pas amnistié les massacres d’Avignon ? Les soldats de Châteauvieux, assassins de. leurs officiers; u’avaient-ils pas été ramenés du bagne en triomphe? Ne s’étaientils pas indignés contre La Fayette et Bailli qui avaient défendu l’ordre public contre des coupeurs de têtes? Condorcet u’avait-il pas écrit : « Parce qu’on' s’égorge un peu, faut-il donc être contre la Révolution? » N’était-il pas évident que si les excès dont la journée du 10 août avait été suivie, si les premières horreurs du 2 septembre avaient affligé et indigné les Girondins, cette indignation ne s’était pas montrée avant le jour où ils avaient pu craindre d’être eux-mêmes compris dans les projets d’extermination ? Les journaux de Brissot, de Louvet, de Carra, faisaient foi d’une résignation timide; Roland avait, le troisième jour seulement, porté le blâme contre ce qui était continué plutôt que contre ce qui était accompli. On racontait que Brissot, apprenant le massacre de la Conciergerie, avait demandé avec une curiosité qu’il aurait dû cacher, si Morande, son ennemi personnel, avait péri. A la veille de l’ouverture de la Convention, lorsqu’on vivait dans la continuelle crainte de voir recommencer les massacres , l’Assemblée avait