‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 32 sur 137 · ÉMEUTES POUR LES GRAINS · texte numérisé non relu

ÉMEUTES POUR LES GRAINS

sée, je ne vois aucune considération politique qui puisse imposer silence à la loi. » En y réfléchissant mieux, l’orateur revint plus tard à sa première pensée; il ne vota point la mort.

Le succès de nos armées, la victoire de Jeminapes, remportée le 6 novembre par Dumouriez, l’invasion de la Belgique, des rives du Rhin , de la Savoie, du comté de Nice, la retraite des armées prussiennes et autrichiennes donnaient ardeur et courage aux révolutionnaires exaltés, à ceux qui se jetaient en avant sans but et sans terme; les hommes qui espéraient établir leur domination sur la ruine de leurs rivaux de la Gironde, et ne plus entendre parler de ce 2 septembre sans cesse reproché, trouvaient dans le procès une chance favorable.

En même temps le désordre s’accroissait; les émeutes pour les grains devenaient formidables. Les adresses des départements ne demandaient pas toutes le supplice du roi ; il en arrivait de très-énergiques contre les anarchistes. Le bruit se répandait à Paris que la commune voulait renouveler les massacres; pour écarter cette alarme, il fallut vérifier que les prisons renfermaient un petit nombre de détenus. Malgré les réclamations des sections, malgré la tribune des Jacobins, malgré la complicité du ministre de la guerre, quelques troupes de ligne étaient encore maintenues à Paris pour défendre l’Assemblée et préserver l’ordre public.

Le moment semblait donc critique. On venait d’apprendre que les troubles qui agitaient le pays chartrain présentaient plus de gravité, et que les commissaires de la Convention, obligés de céder à

OPINIONS IMPRIMÉES

l’émeute, avaient consenti à taxer les grains. La discussion était ouverte sur les moyens d’apaiser cette sédition; Legendre convertit en proposition formelle quelques paroles que venait de prononcer Danton. «Je conjure la Convention, dit-il, d’abjurer toute haine particulière, toute personnalité. 11 existe un parti qui veut sauver Louis XVI. Ce parti excite des troubles pour protéger ses desseins; il égare le peuple, pour réussir à la faveur des séditions. A Lyon, les émeutes n’ont été causées que par les aristocrates et les gros négociants. Je demande que tous les discours relatifs au procès de Louis XVI soient déposés sur le bureau et imprimés, afin qu’on puisse prononcer incessamment sur cet objet. » L’Assemblée décréta la proposition de Legendre et fixa au 4 décembre la décision sur le procès.

Une foule de discours furent remis au bureau et imprimés. Aucun ne produisit d’arguments nouveaux. C'était toujours le même langage, les mêmes déclamations; une sorte d’émulation d’injure et de grossièreté; un empressement ignoble à prodiguer d'autant plus l’insulte que le respect était plus commandé par la majesté, par le malheur et par la situation d’accusé. Ils voulaient être des juges, et ne montraient pas pour celui qui avait été roi de leur pays, les égards que le plus vil criminel obtient du magistrat chargé de l’accusation. C’était Louis le dernier, Louis le traître, Louis le cruel, Louis le Judas. . Leur esprit s’exerçait à trouver de telles épithètes.

Manuel appelait les rois des Mandrins couronnés.

« Louis XVI était le plus imbécile et le pluâ méchant des hommes; il ne sera point trop à plaindre, car il

OPINIONS IMPRIMÉES

mourra pour le bonheur du monde. 11 le serait bien davantage, si vous le condamniez à vivre pour inspirer le dégoût de la royauté partout où il traînerait sa crapuleuse majesté sous les haillons de la monarchie. Hâtez-vous de prononcer une sentence qui consommera la Révolution. L’agonie d’un roi ne doit pas être lente. Entendez-vous tous les peuples qui la sonnent? Un roi mort n’est pas même un homme de moins. »

Vadier disait : «Il faut retrancher le chef gangrené de cette race dépravée, afin d’épouvanter les tyrans de la terre par le juste châtiment de ses crimes. Encouragez les peuples par votre exemple, et vous verrez qu’ils traiteront leurs tyrans de la même manière; ils leur arracheront, comme vous, le diadème avec la vie. »

Une espérançe semblable se retrouve dans presque tous ces discours sanguinaires.

Meaulle comparait les rois aux bêtes féroces qui dévorent les troupeaux, et voulait les exterminer comme l’Angleterre a détruit les loups.

La plupart oubliant que la question était seulement de savoir si Louis XVI serait jugé, et si c’était la Convention qui le jugerait, prononçaient d’avance l’arrêt, exprimant leur opinion avant que la procédure fût commencée. — - « L’intérêt de la République, le bonheur du peuple exigent impérieusement que la tête de leur plus grand ennemi soit abattue, disait Ri— cord; les peuples nous contemplent, ils ont la hache levée sur la tête de leurs tyrans; ils attendent pour frapper que vous donniez le signal. Ainsi, que le sang d’un roi coule, et l’univers est libre.

« Si le sceptre royal était entre les mains d’un Titus

OPINIONS IMPRIMÉES

ou d’un Marc Aurèle, eh bien ! Titus ou Marc Aurèle devraient porter leur tête sur un échafaud. Il importe fort peu d’examiner si Louis est plus ou moins coupable. » Telle était l’opinion de Génevois.

Prost, député du Jura, terminait son discours par une apostrophe au buste de Brutus, qui avait été placé dans la salle de la Convention. « Orateur silencieux et sublime, disait-il en s’étonnant qu’il s'élevât un doute sur l’inviolabilité, pardonne une erreur qui ne peut se prolonger; nous allons l’expier en prononçant que les rois sont des hommes. Reste dans cette enceinte auguste pour être témoin que les fondements d’une république ne sont jamais inébranlables que lorsqu’ils reposent sur les sceptres brisés et les crânes des tyrans abattus. »

Noël Pointe, qui prenait le titre d’ouvrier armurier, s’exprimait en ces termes : «Je vous déclare, en vrai républicain , que si le sort de Louis Capet dépendait de ma seule opinion, sa vie ne serait prolongée que pour aller du Temple à la place de Grève. »

Carra, ami des Girondins, mais qui, plus réellement qu’eux, avait pris une part active au 10 août, se prononçait avec une haineuse vivacité : « La question actuelle ne doit pas être si Louis Capet peut et doit être jugé, mais si son jugement de mort sera prononcé par la Convention (ce qui est fortement mon avis), et quel sera l’appareil de son supplice. »

Saint-André disait que Louis XVI s’était engraissé de sang humain.

On trouve dans quelques-uns de ces écrits une sorte de méfiance de l’opinion publique, un témoiii. 8

OPINIONS IMPRIMÉES

gnage de la silencieuse tristesse qui régnait parmi la population de Paris et de la France qui n’était pas enrôlée dans les clubs ou les bandes révolutionnaires.

« Si ces sentiments d’humanité étaient approfondis, ne se trouveraient-ils pas être un reste de cette ancienne idolâtrie des rois, qui nous asservissait? Car il n’y a pas encore trois mois que nous sommes républicains. Quel esclavage encore dans nos sentiments! Parce qu’un prétendu grand va périr, il semble que toute la nation doive être aux abois; on gémit, on s’attendrit.» C’est ainsi que Bertucat, député de Mâcon, jugeait de l’état des esprits. Et toutefois, presque tous ses collègues demandaient qu’on obéît à la voix du peuple.

Un député, nommé Eulard, était tellement enivré des vicloires de nos armées, et si convaincu que l’Europe allait être affranchie, qu’il lui vint à la pensée de déférer le jugement de Louis XVI à un tribunal élu par tous les peuples libres, qui seraient invités à prendre part à ce grand acte de justice.

Valazé ne pensa point que son opinion eût été suffisamment exprimée dans son rapport; il traita plus spécialement les questions de compétence et d’inviolabilité, en reproduisant les arguments de Mailhè; mais il termina en désavouant hautement une insinuation que plusieurs députés avaient aussi remarquée avec indignation. « Je dois à la justice, à l’humanité, à ma réputation, de ne point paraître m’associer à l’horrible retentum exprimé dans le rapport du comité relativement au fils du ci-devant roi. Je ne connais pas l’odieuse politique qui confond l’innocence avec] le crime. La nation française est toute-puissante, elle est également juste et généreuse.

OPINIONS IMPRIMÉES. 115

Enfants de Louis Capet, attendez d’elle justice et compassion. »

Marat fit imprimer son opinion ; contre l’attente générale, contre son habitude, elle était écrite d’un ton convenable; il avait voulu éviter tout ce qui pouvait mettre en jeu l’imagination , l’amour-propre et les passions de l’Assemblée. 11 fallait, selon lui, «employer les seules armes de la raison , afin de réduire au silence ceux qui criaient qu’on égorgeait l’ex-roi avec le glaive des lois. » Ce langage, si nouveau pour Marat, était la seule chose remarquable de son discours.

Une opinion de Robespierre le jeune semblait écrite par son frère; on y retrouvait son langage hyperbolique, son ton menaçant et impérieux, destiné à entraîner les votes de la portion hésitante de l’Assemblée. « Ceux pour qui le nom de républicain n’est pas un vain titre , ceux dont les âmes ardentes sont embrasées des vertus que ce nom sacré rappelle, ne voient pas, sans une profonde inquiétude, l’importance scandaleuse que la Convention attache au procès du plus scélérat des hommes. Cette grande solennité n’est qu’un moyen adroit et puissant de sauver l’assassin d’une grande nation. J’ai l’âme navrée de douleur, je pousse des cris de désespoir, lorsque je songe qu’il a été proposé aux mandataires d’un peuple qui veut être libre, d’examiner si son tyran est jugeable , et qu’on a pu demander si ce scélérat n’était pas inviolable! Nation française, tu n’as point frémi à ces horribles questions! Condamnez, punissez l’assassin de vingt-cinq millions d’hommes. C’est étouffer trop longtemps le cri de notre conscience qui nous dit que, si Louis le dernier était in-

Page 1