DISPOSITIONS DES GIRONDINS
d’une prison. Le peuple, tout patient qu’il est, peut s'ennuyer. Osez achever l’histoire de la plus horrible conjuration. Nous sommes prêts à ratifier le jugement que vous nous devez. Les questions doivent être posées ainsi : Louis, ci-devant roi des Français, est-il digne de mort? — Est-il avantageux à la république de le faire mourir sur l’échafaud? Redoublez de zèle et d’activité ! Consacrez à cette affaire quatre séances du soir par semaine. »
Barère occupait le fauteuil; il répondit avec gravité : « La Convention nationale écoutera toujours avec intérêt les pétitions des citoyens; c’est son devoir; mais elle ne sera jamais devancée par aucune section du peuple sur les objets de salut publie. Elle n’a ni torpeur, ni pusillanimité; elle aura le courage d’étouffer les factions, même la faction des avilisseurs du pouvoir national. La Convention ne doit compte de ses travaux , de ses pensées et du jugement de Louis le traître qu’à la république entière. »
La qualification donnée à l’accusé et quelques autres expressions de la réponse de Barère , assuraient ainsi la commune de Paris de l’arrêt qui interviendrait.
En ce moment, le procès devenait uoe affaire de parti. Les Girondins, non-seulement aux yeux méfiants de Robespierre, mais selon la croyance commune, passaient pour vouloir sauver le roi. Cela était beaucoup moins vrai qu’on ne le disait. En cette grave circonstance, plus encore qu’en aucune autre, leur parti manquait d’unité et de discipline. Presque tous étaient incertains et chancelants.
Plusieurs députés firent imprimer des opinions,
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favorables à L’inviolabilité, contraires à la compétence de la Convention , et d’avance opposées à la peine de mort. Ils appartenaient à la nombreuse catégorie des hommes faibles qui hésitaient entre leur conscience et la peur; non pas qu’elle fût toujours relative à leur sûreté personnelle, mais ils songeaient aux dangers du pays ; ils craignaient un plus complet désordre , une tyrannie plus sanglante et donnaient à la manifestation de leurs bons sentiments le passe-port d’un langage aussi violent que les discours des Jacobins.
Ce n’était point par précaution oratoire que Pétion, dans l’écrit qu’il publia, se répandit en injures et en menaces, et donna cours à la haine qu’en toute circonstance il avait montrée contre le roi.
Condorcet soutint par une longue et subtile argumentation la compétence absolue de la Convention, non point pour instruire et juger le procès, mais pour prononcer, comme pouvoir politique, sur la sentence qui ensuite serait rendue par un grand tribunal national, formé par voie d’élection : c’était exactement le contraire de l'appel au peuple, qui était dans la pensée de la plupart des Girondins.
Un nouvel incident vint donner à la discussion le caractère plus marqué d’une lutte entre deux factions politiques. L’Assemblée avait ordonné que la commission chargée d’examiner les papiers de l’armoire de fer, lui ferait sans délai son rapport. Kulh vint rendre compte des indices qui pouvaient donner à penser que des membres de l’Assemblée avaient reçu de la liste civile des fonds secrètement distribués. Aucune des informations obtenues par cet examen n'avait un
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caractère positif. Une lettre disait qu’en donnant une place au beau-frère de Merlin, on le rendrait favorable à la cause royale. Un mémoire de Sainte-Foy conseillait au roi de confier le ministère de la marine à Kersainl , qu’il avait trouvé accessible à la raison. Un mémoire, apostillé par le roi, disait : « Seize membres des plus forts de l’Assemblée législative sont inviolablement coalisés; ils vont être acquis pour trois mois, mais ils coûteront cher. » Le document le plus précis était une lettre de l’intendant de la liste civile, qui annonçait que Barère serait rapporteur du décret sur les domaines de la couronne, et qu’il montrait des dispositions très-favorables.
Déjà la Convention avait eu à s’occuper des imputations que les partis opposés s’adressaient mutuellement, et qui avaient été souvent répétées par la voix publique. On en faisait toujours grand bruit , jusqu’au moment où se présentait quelque occasion de discuter à fond un commencement de preuve écrite ou des indices probables. Alors la Convention n’allait pas plus loin et se contentait des dénégations proférées avec le ton de l’innocence indignée ou du patriotisme offensé.
Quelque temps auparavant, une lettre du comte de Narbonne, ancien ministre de la guerre, circula parmi les membres de la Convention ; il y était dit que Lacroix avait reçu de lui des sommes considérables pour être distribuées entre Gensonné , Thuriot, Albitte , Barère, Merlin et Chabot. Lacroix affirma que Narbonne était un ministre prévaricateur, et qu’il s’engageait solennellement à le faire déclarer vil calomniateur. Thuriot demanda la lecture publique de la lettre. Cambon s’y opposa, disant que l’estime
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de l’Assemblée suffisait pour la justification des membres inculpés par cette lettre. Depuis, il n’en fut plus question.
Plus tard , lorsqu’à diverses fois on eut à se prononcer sur quelques révélations ou quelques soupçons, la même scène se renouvela. De pareilles négociations ne sont guère traitées directement; on y emploie un intermédiaire ; de sorte que tout au plus il y aurait des preuves contre le courtier de corruption. Le gouvernement du roi et la cour donnèrent, en 4 792, beaucoup d’argent, qui ne parvint pas toujours à sa destination ; les entremetteurs ont été souvent soupçonnés de s’être fait payer des corruptions fictives. 11 est manifeste que Lacroix fut souvent chargé de ce commerce.
Barère sembla très-bien justifié par les explications qu'il donna sur la pièce trouvée dans l’armoire de fer. Le rapport concernant les domaines de la couronne n’avait pas été fait.
Guadet avait remplacé au fauteuil Barère, qui en était descendu pour s’expliquer. Legendre prit la parole. « Les plus forts de l’Assemblée législative sont certainement ceux qui montraient le plus de talent, et, sous ce rapport, on pourrait croire que Guadet est inculpé. Je demande non-seulement qu’il quitte le fauteuil, mais que tous les membres de la Législative se récusent. »
Ils étaient nombreux dans la Convention, et tous, quelle que fût leur opinion, se récrièrent. « Il faut livrer la séance aux députés de Paris, » disait Genissieux, tout Jacobin qu’il était.
Guadet eut peu de peine à se justifier. Son nom n’était mentionné dans aucune pièce, et assurément
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ses discours et ses votes à l’Assemblée législative n’avaient jamais laissé supposer l’influence de la liste civile. Après quelques explications, il reporta l’attaque contre ceux d’où elle venait.
« Il est des hommes qui ne vivent qu’en faisant planer le soupçon sur toutes les têtes. Ces êtres, vraiment anthropophages, voudraient sucer le sang de leurs concitoyens par tous les pores. 11 y avait, disentils, dans le côté gauche, des membres prétendus patriotes, mais réellement vendus à la cour. Oui, certes, il y avait de prétendus patriotes qui pouvaient se faire acheter par la liste civile et s’offrir eux-mêmes. Je sais bien que quelques hommes, avec cette exagération de commande qui doit faire perdre toutes les causes, ont pu se rendre la liste civile favorable. — Si jamais quelque bassesse, quelque forfait pesait sur ma conscience, il ne me serait peut-être pas difficile de le faire oublier; car on sait assez sous quel étendard il faut se ranger pour couvrir et les forfaits, et les brigandages. »
Cette discussion n’eut aucune suite. On revint au procès. Barbaroux proposa que le roi fût mis en cause. Charlier demanda qu’un décret d’accusation fût voté; une partie de l’Assemblée se leva en criant: « Aux voix! aux voix! l’accusation! »
Camon voulait que Louis XVI fût préalablement entendu.
« il a été jugé le 10 août, répliquait vivement Saint- André; remettre son jugement en question, ce serait faire le procès à la Révolution; ce serait vous déclarer rebelles.
Robespierre demanda la parole : « L’Assemblée, dit-
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il, a été entraînée loin de la véritable question : il n’y a point de procès à faire. Louis n'est point un accusé; vous n’êtes point des juges. Vous n’êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État, les représentants de la nation. Vous n’avez point une sentence à rendre, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la république naissante? C’est de graver profondément dans les cœurs le mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du roi. Donc, présenter à l’univers son crime comme un problème, sa cause comme l'objet de la discussion la plus importante , la plus religieuse, la plus difficile, c’est précisément avoir trouvé le secret de le rendre encore dangereux pour la liberté.
« Louis fut roi , et la république est fondée. La question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots : Louis a été détrôné par ses crimes. Louis dénonçait le peuple français comme rebelle, la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était rebelle. Louis ne peut donc être jugé; il est déjà condamné, ou la république n’est pas absoute. Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, il peut être absous, il peut être innocent. Que dis-je? il est présumé l’être! Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution? Tous les défenseurs de la Révolution deviennent des calomniateurs. Les manifestes des puissances étrangères ne sont plus que des réclamations légitimes contre une fraction dominatrice. La détention que Louis XVI a subie jusqu’à ce moment, est une vexation injuste. Les fédérés, le peuple de Paris , tous les patriotes de l’empire sont
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coupables ; ce grand procès pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la liberté et la tyrannie , est enfin décidé en faveur du crime et de la tyrannie. »
S’étant ainsi placé hors du droit et de la justice, ne donnant à l’établissement de sa république d’autre base que l'accident de la force et du succès, Robespierre tirait les conséquences logiques de ce principe, ou plutôt le développait sous des formes diverses, cherchant des effets de parole. « Lorsqu’une nation est forcée de recourir au droit d’insurrection, elle rentre dans l'état de nature à l’égard du tyran; les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que pour les membres de la cité. La loi, qui est la base de la société, c'est le salut public. Le procès du tyran, c’est l'insurrection; son jugement, c’est la chute de sa puissance; sa peine, celle qu’exige la liberté du peuple. Les peuples ne rendent point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les rois, ils les replongent dans le néant. »
Robespierre ne voulait donc ni formalités, ni garanties, ni recherche de la vérité. Le fait, rien que le fait, devait constamment prononcer.
« Nous appelons des avocats pour plaider la cause de Louis XVI et nous consacrons comme légitime ce qui chez tout peuple libre eût été regardé comme le plus grand des crimes. Nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis XVI des couronnes, car s’ils défendent sa cause, ils peuvent espérer de la voir triompher. — Nous invoquons des formes parce que nous n’avons point de principes ; nous nous piquons de délicatesse parce que nous manquons d’énergie ; nous étalons une fausse humanité, parce
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que la véritable humanité nous est étrangère. — Vous consacrez le droit de blaspbéiher la république ; vous ranimez, vous encouragez le royalisme assoupi. »
Robespierre arrivait ainsi à traiter la situation du moment. Sans doute il voulait passionnément le prompt supplice du roi , mais en môme temps il se préoccupait d’une autre haine et préparait d’avance une autre extermination. Les Girondins exerçant le pouvoir, établissant un gouvernement, ramenant le bon ordre dans le pays, domptant la commune et le peuple des émeutes : telle était déjà son inquiétude : bien exagérée assurément, selon son caractère méfiant et envieux.
« A l’époque d’août dernier , tous les partisans de la royauté se cachaient ; quiconque eût osé entreprendre l’apologie de Louis XVI eût été puni comme un traître. Aujourd’hui ils relèvent impunément un front audacieux. Les écrivains les plus décriés de l’aristocratie reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées. »
Cela était faux ; il n’y avait point liberté de la presse, le parti royaliste gardait un silence imposé par la terreur. Tout au plus quelques journaux girondins osaient-ils s’élever contre Marat, Robespierre, les Jacobins et le 2 septembre. C’en était assez pour irriter Robespierre ; la présence du peu de troupes de ligne qu’on voyait à Paris lui déplaisait davantage encore. « Des hommes armés arrivés à votre insu et contre les lois ont fait retentir les rues de cris séditieux et demandent l’impunité de Louis XVI. Paris renferme, dit-on, des hommes rassemblés pour l’arracher à la justice de la nation. — Que dis-je? Louis partage les mandataires du peuple, on parle
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pour, on parle contre lui. — O crime ! A honte ! la tribune du peuple français a retenti du panégyrique de Louis XVI. Nous avons entendu vanter les bienfaits et les vertus du tyran. — Sa cause semble tellement sacrée qu’elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée. — Le projet d’égorger les défenseurs du peuple n’a pas été abandonné. On les proscrit sous le nom d’anarchistes et d’agitateurs. N’y a-t-il pas des hommes qui excitent eux-mêmes les troubles présagés par leur perfidie? Si nous les croyons le procès durera plusieurs mois; il atteindra l’époque où les despotes doivent nous livrer une attaque générale ; et alors quelle carrière ouverte aux conspirateurs! »
Robespierre ne voulait donc ni formalités, ni délai. Hâter la mort du roi était le but de son discours. Il craignit toutefois d’être soupçonné d’une pensée qui circulait dans les propos familiers des Jacobins vulgaires, et à laquelle l’adresse de la commune avait déjà fait allusion. Pour ces hommes grossiers d'esprit et infâmes de sentiment, Louis XVI ne paraissait qu’un fâcheux embarras de la situation. « Maintenant que son jugement avait été mis en question, il ne pouvait plus être laissé en prison ; c’eût été compromettre la cause révolutionnaire et faire un pas en arrière. Il eût bien mieux valu qu’il périt au 10 août, ou qu’on ne le préservât point du 2 septembre. Peutêtre un crime commis dans l’ombre de la prison serait-il le plus utile moyen d’écarter la difficulté et les périls. »
Robespierre protesta contre la lâcheté d’un crime ignoble. « La punition de Louis n’est bonne désormais qu’autant qu’elle portera le caractère solennel d’une
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vengeance nationale. Qu’importe au peuple le méprisable individu du dernier roi? »
Il fallait aussi parler de la peine. « Avocats du roi, est-ce par pitié ou par cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour moi, j’abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois; je n’ai pour Louis ni amour, ni haine; je ne hais que ses forfaits. J’ai demandé l’abolition de la peine de mort à l’Assemblée que vous nommez encore Constituante, et ce n’est pas ma faute si les premiers principes de la raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. » — Comme le principe du salut public était un argument sans réplique contre toute loi, tout principe et tout sentiment, Kobespierre acheva sa dissertation, en disant : « Je prononce à regret cette fatale vérité: mais Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive. » — Pendant les dix-huit mois qui suivirent ce premier regret , Robespierre dérogea souvent encore à ses principes d’humanité , et donna toujours pour motif le salut du peuple.
Il termina ainsi : « Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de Louis. Quant à sa femme, vous la renverrez devant les tribunaux, ainsi que les autres personnes prévenues des mêmes délits. Son fils sera gardé au Temple jusqu’à ce que la paix et la liberté soient affermies. Je demande que la Convention déclare, aujourd'hui même, Louis traître à la nation française et criminel envers l’humanité. Je demande qu’à ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu même où sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté, et que cet événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir dans le cœur des peuples le sentiment
DISCOURS DE ROBESPIERRE
de leurs droits et l’horreur des tyrans, et dans l’âme des tyrans la terreur salutaire de la justice du peuple. »
Ce discours a été regardé comme un des plus remarquables que Robespierre ait prononcés. Assurément, il ne présente aucune idée de justice. La prétention de l’orateur fut au contraire que la liberté révolutionnaire ne reconnaît pas le devoir d’être juste. On n’y trouve pas davantage les inspirations d’une politique de prévoyance et d’établissement. C’est une déclamation de circonstance , une œuvre de passion et de logique, sans nulle trace de conscience morale ni de vraie raison. Comme coup de partie, le discours était habile; c’était identifier tous les intérêts de la Révolution avec le sort du roi ; avertir les républicains de toute origine et de toute nuance qu’ils seraient coupables si Louis était innocent , et que leurs actes précédents les obligeaient à faire un pas de plus. C’était un moyen certain d’affermir l’opinion des uns, d’entraîner l’indécision des autres; c’était donner à son parti le secours toujours efficace d’une éloquente rédaction ; c’était surtout placer les Girondins dans une situation où leur courage et leurs déterminations chancelantes devaient succomber.
Ainsi le succès fut grand; l’Assemblée émue et troublée ne retrouva point le calme nécessaire pour écouter d’autres orateurs. Les Jacobins et les amis de Robespierre, soit de dessein prémédité, soit pour profiter de la circonstance, voulurent emporter, dans cette séance même, un vote qui terminât le procès.
Pétion parla au milieu du tumulte; ne pouvant entrer dans de longs développements, il dit seulement
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que c’était un jugement politique, qu’aucun code, aucune loi n’étaient applicables, qu’ainsi la Convention était seule compétente. Un décret d’accusation lui semblait superflu, il fallait juger et déterminer la peine. 11 proposa donc: « Que Louis XVI serait jugé; qu’il le serait par la Convention nationale. «
Alors se pressèrent, en foule, les amendements, les rédactions, les propositions. Au milieu des cris: « Aux voix! aux voix ! » aucun orateur ne pouvait se faire entendre. Robespierre voulait parler; il avait aussi une rédaction. « Déposez-la, » lui cria-t-on. La discussion fut fermée. Il ne put surmonter le tumulte et déposa sur le bureau son projet de décret. Le président donna lecture des diverses propositions.
Buzot demandait que la Convention déclarât que Louis XVI n’avait jamais été roi des Français et qu’il serait jugé.
D’autres propositions étaient ainsi conçues : « La Convention statuera dans les trois jours sur Louis XVI. — Louis XVI perdra la tête sur un échafaud. — L’énormité des crimes de Louis Capet attire sur lui la peine de mort; son jugement sera envoyé aux assemblées primaires. — La royauté est un crime de lèsehumanité ; Louis XVI a encore enchéri par ses crimes; il sera puni de la peine de mort, et la sentence sera exécutée dans les vingt-quatre heures. »
Cambon, qui, à cette époque votait souvent avec les modérés et contre les projets de désordre et d’anarchie, s’indigna de tiet empressement féroce. « Eh bien! cria-t-il, que Louis soit pendu cette nuit! »
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Pétion. Il fut adopté au milieu du bruit. La moitié des représentants ne savaient pas bien ce qu’ils avaient voté. Beaucoup d’entre eux ne croyaient pas avoir décrété que ce serait la Convention qui jugerait.
Le procès du roi était donc décidé; mais il ne devait pas suivre un cours aussi rapide que les Jacobins l’avaient voulu et espéré : la majorité n’était pas disposée à supprimer toute formalité et tout délai. Toutefois il restait peu de doute sur la condamnation. Cette majorité n’avait ni l’indépendance, ni le courage d’une honorable magistrature ; seulement elle n’était pas complètement étrangère aux sentiments de convenance et de dignité. Une discussion fut ouverte sur les formes d’une procédure qui n’avait ni règles, ni précédents. Le débat se ressentit des agitations de la veille.
11 fut d’abord proposé de réduire le procès à un simple interrogatoire suivi de la condamnation.
Buzot et les Girondins avaient, contre leurs adversaires, des soupçons aussi peu fondés que les accusations dont eux-mêmes étaient poursuivis. Ils étaient convaincus que Robespierre, Danton et Marat ne pressaient la condamnation du roi que pour arriver à un changement de dynastie et placer le duc d’Orléans sur le trône. Aucune preuve, ni même aucun autre indice qu’une certaine rumeur publique n’autorisait cette imputation.
Buzot crut donc adresser à ses adversaires une attaque habile en introduisant une question étrangère au débat : « On dit qu’il y a ici des partisans de la royauté. Avant d’entrer dans le fond de la discus- II. 9
130 DISCUSSION suit LA PROCÉDURE.
sion, je demande qu’il soit décrété que quiconque proposerait ou tenterait de rétablir en France la royauté, serait puni de mort. »
Ces sortes de malédictions contre une opinion vaincue manquent rarement leur effet dans les assemblées ; elles aiment à se mettre en règle avec l’opinion victorieuse. Des applaudissements partirent de tous les côtés de la salle; la Convention entière se leva en signe d’adhésion. Bazire voulut combattre la proposition; sa voix fut étouffée par des murmures. Buzot continua : « J’ajoute : sous quelque dénomination que ce soit, et je demande qu’on vote par appel nominal. » Les applaudissements recommencèrent.
Phelipeaux, un ami de Danton , essaya de parler et fut sans cesse interrompu; on demandait même le rappel à l’ordre. « Je veux seulement accélérer la punition du tyran, disait-il; je demande que l’Assemblée décrète qu’èlle prononcera le jugement sans désemparer. »
Une centaine de députés du côté gauche se levèrent, demandant que la proposition de Phelipeaux fût mise aux voix; les spectateurs des galeries applaudissaient.
Bazire, qui était un des hommes les plus connus par leurs relations avec le Palais-Royal, réussit à prendre la parole et traita la proposition de Buzot d’inconstitutionnelle. « Ce serait porter atteinte à la liberté du peuple qui sera appelé à voter âur la constitution. »
La discussion dégénérait en interpellations confuses. Turreau s’écriait : » Pendant tous ces débats, Louis XVI respire et la vengeance nationale demeure suspendue. »
DISCUSSION SUIt LA PROCÉDURE. 131
Merlin, dans le même sens que Bazire, voulait qu’on modifiât la proposition de Buzot en y ajoutant : « A moins que ce ue soit dans les assemblées primaires. *>
A ces mots, un orage de murmures s'éleva; on demandait le rappel à l’ordre. Sans y prendre garde, Merlin venait de toucher à la grande question, où s’embarrassent toujours les doctrines révolutionnaires. — La souveraineté du peuple s’étend-t-elle jusqu’à pouvoir changer la forme du gouvernement, lorsque déjà, au nom de cette même souveraineté, un autre gouvernement a été renversé?
Merlin chercha à s’excuser; cela était difficile sans porter atteinte à la souveraineté du peuple, ou sans attenter à la consécration immuable de la république. Pour sortir d’embarras , il protesta de la pureté de ses opinions, rappela sa conduite passée, et, déplorant la lenteur du procès de Louis XVI, il en vint à dire : « Si j’ai quelque chose à me reprocher, c’est de n’avoir pas, au 10 août, suivi ma première inspiration, je vous aurais épargné la peine de le juger si longuement. »
On continuait à demander le rappel à l’ordre; Guadet obtint la parole. « La Convention ne doit pas regretter d’avoir entendu une opinion qui a pu donner la clef d’un projet énigmatique, selon certains hommes, mais formé, ce semble, depuis quelque temps. » — Robespierre se leva et demanda la parole. « Ce projet, continua Guadet, consisterait à substituer un despotisme à un autre. Ceux qui auraient porté un nouveau despote à cette usurpation se placeraient sous son égide et seraient assurés d’acquérir ainsi l’impunité de leurs forfaits et les moyens d’en
commettre d’autres. Ainsi s’explique le besoin d’entretenir le désordre et l’anarchie, qui tôt ou tard amèneraient le despotisme. »
L’Assemblée devenait plus tumultueuse encore. « Vous venez d’entendre la plus méchante et la plus infime des calomnies, » s’écriait Bazire qui s’était élancé à la tribune. Le bruit redoublait; l’orateur n’était plus entendu ; on demandait la clôture et la mise aux voix de la proposition de Buzot. Les amis de Merlin, après avoir pris sa défense, voyant qu’il les avait compromis, étaient maintenant les plus ardents à insister pour qu’il fût rappelé, à l’ordre.
Robespierre, Chabot, Camille Desmoulins se trouvaient en même temps à la tribune, se disputant la parole. — 'Le président parvint à consulter l’Assemblée. Elle passa à l’ordre du jour sur le rappel à l’ordre et adopta la proposition de Buzot.
Il y avait encore à délibérer sur la permaneuce demandée par Phelipeaux. Pétion s’y opposa dans l’intérêt du bon ordre et de la maturité des délibérations. 11 proposa que chaque jour l’Assemblée s’occupât du procès depuis midi jusqu’à la fin de la séance.
On demandait à voter; Robespierre parut à la tribune. La majorité paraissait décidée à ne point le laisser parler. 11 insista : « Je demande la parole en vertu de mon droit de représentant du peuple; vous ne pouvez me la ravir. » 11 luttait contre de continuelles interruptions. « Faut- il donc, pour avoir la parole, venir de ce côté? » Et il montrait la droite. Le tumulte continuait. « Je dénonce à la nation ces atteintes continuelles à la liberté des
suffrages. — Et moi , je dénonce le despotisme de Robespierre, s’écriait-on. — A bas de la tribune ! à l’Abbaye ! » Il lui fallut descendre de la tribune, Le désordre n’en fut que plus bruyant. Les deux côtés de l’Assemblée s’envoyaient réciproquement des injures et des menaces. Les spectateurs témoignaient combien ils étaient favorables à Robespierre.
Enfin le calme parut se rétablir, Robespierre traversa la salle encouragé par les applaudissements de la Montagne et des spectateurs ; il remonta à la tribune, et le président parvint à contenir les impatiences des plus zélés Girondins.
« Je dénonce, dit Robespierre, le projet formé de perdre la Convention en mettant le trouble dans son sein. Pour juger le ci-devant roi il faut que vos délibérations soient calmes et dignes de vous. Avant de juger le dernier des hommes, vous devrez être pénétrés des principes de la justice et de l’intérêt public. C’est pour vous les rappeler que je suis monté à la tribune; m’en contester le droit, c’est porter atteinte à la souveraineté du peuple. Aujourd'hui plusieurs mesures fatales sont sorties de ce tumulte. La Convention se serait honorée en réparant l’outrage fait à la souveraineté nationale par la supposition qu’une nation a le droit de s’asservir à la royauté. Non ! c’est un crime pour une nation de se donner un roi. L’Assemblée a perdu la plus précieuse occasion de poser la seule borne qui convienne au principe trop illimité et souvent mal entendu de la souveraineté du peuple. »
Puis il soutint la proposition de rendre le jugement sans désemparer, c’est-à-dire en considérant la séance
comme permanente, bien qu’elle pût Être suspendue. h Cette question de forme aura une influence nécessaire sur le sort de Louis XVI. Votre décision entraînera la question de savoir s’il doit Être jugé en vertu de l’insurrection, ou s’il faut lui faire un procès selon les règles ordinaires. La Convention a décidé, dit-on, que Louis serait jugé ; ne nous enveloppons point dans une équivoque. L’Assemblée a décidé seulement qu’elle prononcerait elle-même le jugement ou la sentence ; je soutiens que d’après les principes , il faut le condamner à mort sur-le-champ, en vertu de l’insurrection. »
Les murmures de la grande majorité de l’Assemblée luttèrent contre les bravos des tribunes publiques. « Cette proposition tend, répondit Buzot, à ce que le roi ne soit pas entendu. On craint peut-être qu’il ne parle; vous avez déjà trouvé des complices, il faut qu’il en découvre d’autres. »
De part et d’autre, il n’y avait déjà plus d’autre argument que la dénonciation et l’accusation. Dès lors ce fut l’arme habituelle de la polémique conventionnelle; la conséquence devait être que le vaincu passerait de la tribune à l’échafaud.
La proposition appuyée avec tant d’insistance par Robespierre fut rejetée. Il fut réglé que de midi à six heures, la Convention s’occuperait chaque jour du procès de Louis XVI.
Le lendemain, Rulh fit au nom de la commission chargée d’examiner les papiers de l’armoire de fer , un rapport sur les preuves de la trahison de Louis XVI qu’elle y avait trouvées. Les pièces dont lecture fut donnée à l’Assemblée étaient, suivant le rapporteur, un tableau du précipice affreux que le
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tyran et ses complices creusaient sous les pas de la nation.
Tel fut constamment le système de l’accusation ; il consistait à établir que tous les moyens employés pour diminuer, dégrader et détruire l’autorité légale du roi, avaient été licites, fondés en droit naturel, dignes de la reconnaissance nationale : — tandis qu’en cherchant à se précautionner contre de tels projets; en luttant contre des conspirations; en essayant de réprimer des émeutes ou en payant des journaqx, des pamphlets pour contredire des insultes et des calomnies ; en recevant les conseils des hommes qui s’effrayaient pour la France et pour lui des périls dont il était menacé ; en songeant à s’y dérober; en achetant le service des orateurs qui promettaient de le sauver; en se flattant que la crainte d'une guerre qu’il n’avait pas voulue pourrait modifier la situation intérieure; en ordonnant de ne point laisser entrer dans son palais des conspirateurs et des insurgés qui voulaient massacrer lui et sa famille , le roi avait comploté sans relâche contre la nation. Ainsi tout ce qu’il avait pu penser, dire et faire pendant trois ans pour la conservation de sa personne et le maintien d’un gouvernement constitutionnel, était une série d’abominables crimes.
Il n’y avait pas un de ces chefs d’accusation qui fût contesté; pas une voix n’aurait pu s’élever pour discuter cette doctrine du droit naturel qui permet la destruction d’un gouvernement et appelle crime le devoir qu’il a de se défendre, dans l’intérêt même de la société. Les opinions victorieuses , menaçantes , despotiques, sanguinaires exerçaient une telle domination que la liberté même de penser se trouvait abo-