RAPPORT DE ROBERT LINDET
cune pièce. — Drouet, Corsas, Amar, Dubois- Crancé, Tallien avec plus d’acharnement que les autres, avaient aussi à ajouter des crimes omis par la commission.
Ce fut Marat qui crut à propos de rappeler au calme et au bon sens le zèle confus de taut d’accusateurs. Il approuvait fort le résumé historique, d’où sortait la preuve que les trahisons tenaient à un système suivi ; mais l’accusation proprement dite ne devait, selon lui, porter que sur les faits postérieurs à l’acceptation 'de la constitution, et il convenait de réduire à un très-petit nombre les chefs d’accusation; car ceux, qui ne pourraient pas être prouvés, affaibliraient l’effet de ceux qui seraient démontrés avec évidence.— Billaud-Varennes proposait qu’on fît entrer dans la liste des crimes toutes les circonstances du 10 août, y compris l’arrestation de Pétion aux Tuileries et l’ordre donné à Mandat de tirer sur le peuple. Tallien attesta ce dernier fait et fut démenti par un membre de la commune, qui insista sur l’observation et sur le conseil donné par Marat.
liazire se hâta de dire : « Je combats le système de Marat. » En même temps on entoura Marat, lui faisant entendre à l’oreille combien l’accusation serait compromise, si l’on commençait à examiner le plus ou moins de certitude de chaque inculpation. Il ne fut plus question de l’idée passagère de justice qui avait traversé Marat.
Pétion n’eut pas honte de faire un récit exagéré et même mensonger, qui pourtant, même d’après lui , prouvait seulement qu’on avait eu peut-être la pensée de l’arrêter.
Au lieu d’approuver la série de questions proposées
par la commission, il fut décrété que le président lirait à l’accusé l’acte énoncialif , article par article.
C’était dans cette même séance du 1 1 décembre 1
que le roi devait être amené devant la Convention.
11 y avait déjà quatre mois que Louis’ XVI était enfermé dans la tour du Temple, sous la garde et la surveillance de la commune de Paris, c’est-à-dire des hommes du 1 0 août et du 2 septembre ; non pas les conspirateurs et les chefs politiques de l’insurrection et des massacres, non pas même leurs principaux agents, mais leurs plus ignobles, leurs plus grossiers sectaires, ceux dont l’exaltation était la plus stupide.
Pétion, pour commencer, lui envoya comme guichetier ce Rocher qui, au 20 juin et au 10 août, avait voulu le tuer.
Peu de jours après l’entrée au Temple, la princesse de Lamballe, M"1' de Tourzel et les autres personnes ,
attachées à la maison de la reine , qui d’abord avaient été enfermées avec elle, furent emmenées dans d’autres prisons. Bientôt il ne resta auprès de la famille royale qu’un seul serviteur, dont le dévouement et les récits simples et touchants illustreront à jamais le nom. La postérité a su, par le témoignage de Cléry, à quels indignes traitements, à quelle continuité d’outrages furent livrés les prisonniers du Temple. Les mémoires de Madame royale, la seule de ces augustes victimes qui a été épargnée, racontent, avec une naïve vérité et une pieuse résignation, ces mêmes détails qu’on ne peut lire, sans être indigné et attendri.
Un des caractères principaux de l’orgie révolutionnaire de cette époque était la révolte contre toute habitude de respect, contre toute règle, toute convenance.
Pour constater l’égalité, pour se venger de l’infériorité <
passée, on ouïrait la grossièreté du langage et la brutalité des manières. Les geôliers et les commissaires municipaux ne pouvaient avoir la pensée de traiter le roi de Majesté ou de l’appeler Sire; parfois ils le tutoyaient; ils gardaient leur chapeau sur la tête; ils s’asseyaient, en laissant debout le roi ou la reine; ils leur soufflaient des bouffées de tabac. Ce n’était ni le lieu ni le moment de se trouver offensés par de mauvaises façons. Les injures, les atroces menaces, les chansons sanguinaires ou infâmes étaient continuelles. La surveillance était exercée sans égards; les vexations prodiguées par manière de jeu : telles étaient les journées du Temple. Quelque tumulte était-il entendu dans la rue, les geôliers se troublaient ou feignaient d’être inquiets pour la sûreté de la prison. Alors Hocher, levant un sabre, disait au roi : « S’ils arrivent, je te tue. »
Toute correspondance, toute communication avec le dehors étaient sévèrement interdites. Plusieurs fois le papier, l’encre, les plumes furent retirés aux prisonniers. On ne laissait pas arriver de journaux; le roi ignorait ce qui se passait dans ce pays qui naguère était son royaume, parmi ce peuple où s’agitait la question de sa vie ou de sa mort. Seulement les prisonniers pouvaient entendre ce que les vendeurs de journaux criaient dans la rue. Des seniteurs dévoués employèrent parfois ce moyen pour faire connaître au roi telle nouvelle qu’il lui importait de savoir.
Mais quand il se rencontrait dans un journal quelque article outrageant ou féroce, on mettait le numéro sur sa table. Lorsque advinrent les victoires des armées françaises, la retraite du duc de Brunswick,
l’invasion de la Belgique, de la Savoie et des bords du Rhin, on avait soin de lui en donner les détails. On se fit une grande joie de lui apprendre la proclamation de la république , et les brutalités redoublèrent, car il n’était plus roi, lui disait-on sans cesse.
Cette vie, passée dans les angoisses, au milieu des menaces et des outrages, ne troubla pas un seul instant la constance et la sérénité de Louis XVI ; non qu’il fût insensible à tant de souffrances, mais il les endurait avec une dignité chrétienne et royale. 11 avait un sentiment calme de son innocence et se rendait justice à lui-même, en songeant à la pureté de ses intentions. Enfermé dans une dure prison avec la reine, ses enfants et son angélique sœur, il y menait, autant que le lui permettaient ses geôliers, la vie d’un bon père de famille, à laquelle il semblait destiné plutôt qu’aux grandeurs de la royauté. 11 donnait des leçons à son fils et Bayait trouver une distraction dans la lecture des livres qui ne lui étaient pas ôtés. La conversation était presque impossible entre les prisonniers; ils étaient constamment surveillés par des commissaires municipaux qui ne devaient point perdre le roi de vue.
La douceur et l’égalité de son humeur étaient presque inaltérables. Ce qui, dans la vie royale, lui manquait en noblesse et en gracieuse facilité, était en harmonie avec sa situation de prisonnier et de pieux martyr; il ne bravait point le malheur; il l’endurait sans faiblesse et sans inutile révolte.
Mais il faut lire la peinture des journées du Temple dans le récit de la fille de Louis XVI ;
« Voici comment se passaient les journées de mes
parents. Mon père se levait à sept heures et priait Dieu jusqu’à huit; ensuite il s’habillait, ainsi que mon frère , jusqu'à neuf qu’il venait déjeuner chez ma mère. Après déjeuner, mon père donnait quelques leçons jusqu’à onze heures; puis mon frère jouait jusqu’à midi, heure à laquelle nous allions nous promener tous ensemble, tel temps qu’il fît, parce que la garde était relevée à cette heure-là et voulait nous voir pour s’assurer de notre présence. La promenade durait jusqu’à deux heures où nous dînions. AprèB dîner, mon père et ma mère jouaient au trictrac , ou pour mieux dire faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir se dire quelques mots. A quatre heures, ma mère remontait avec nous, parce qu’alors le roi dormait ordinairement. A six heures, mon frère descendait. Mon père le faisait apprendre et jouer jusqu’à l’heure du souper, à neuf heures. Après ce repas, ma mère le déshabillait promptement et le mettait au lit. Nous remontions ensuite, et le roi ne se couchait qu’à onze heures. Ma mère travaillait beaucoup à la tapisserie, et me faisait étudier et souvent lire tout haut. Ma tante priait Dieu et disait toujours l’office; elle lisait beaucoup de livres de piété. Habituellement, la reine la priait de les lire tout haut. »
Les comités de l’Assemblée, les membres du conseil exécutif et même les hommes principaux de la commune semblaient ne s’occuper nullement du Temple. Pétion, maire et chef de la municipalité, n’y vint jamais. Santerre était exact à visiter chaque jour toutes les chambres de la prison et à donner les consignes à la garde. Le roi lui adressait quelquefois la parole , la reine jamais.
Manuel avait l’attribution spéciale de la police du n. 10
Temple, mais laissait faire les municipaux. 11 évitait tout rapport direct avec le roi ; il ne le vit que deux fois. Le 3 septembre au matin, il vint sans doute pour donner les ordres nécessaires afin de préserver le Temple du massacre général des prisons, et assura le roi que Mmi de Lamballe était tranquillement à la Force; peut-être, à ce moment, croyait-il encore qu’il pourrait la sauver, ainsi qu’il le souhaitait.
Le 7 octobre, Manuel revint au Temple avec une vingtaine de municipaux; ils avaient décidé qu’on interdirait au roi de porter les plaques et les cordons qui étaient restés à ses habits. 11 avait quitté les insignes du Saint-Esprit que l’Assemblée constituante avait supprimé et avait gardé l’ordre de Saint-Louis que la Convention venait d’abolir. Les gens de la commune voulurent que Manuel montât avec eux dans la chambre du roi.
« Comment vous trouvez-vous? dit Manuel d’un ton familier, avez-vous ce qui vous est nécessaire ?
— Je me contente de ce que j’ai , répondit le roi.
— Vous êtes sans doute instruit des victoires de nos armées, de la prise de Spire, de la conquête de Nice et de la Savoie?
— J’en ai entendu parler, il y a quelques jours, par un de ces messieurs.
— Comment! n’avez-vous pas les journaux, qui deviennent si intéressants?
— Je n’en reçois aucun.
— Il faut donner les journaux à monsieur, dit Manuel aux municipaux, il est bon qu’il soit instruit de nos succès. «
Puis s’adressant de nouveau au roi :
« Les principes démocratiques se propagent; vous
savez que le peuple a aboli la royauté et adopté le gouvernement républicain.
— Je l’ai entendu dire et je fais des vœux pour que les Français- trouvent le bonheur que j’ai toujours voulu leur procurer.
— Vous savez aussi que l’Assemblée nationale a supprimé tous les ordres de chevalerie. On aurait dû vous dire d’en quitter les décorations. Rentré dans la classe des autres citoyens, il faut que vous soyez traité de même. Au reste, demandez ce qui vous est nécessaire, on s’empressera de vous le procurer.
— Je vous remercie, je n’ai besoin de rien, «répondit le roi; et il reprit la lecture qu’il avait interrompue lorsque Manuel était entré.
Au moment où allait commencer le procès, le comité de sûreté générale de la Convention envoya trois de ses membres au Temple : c’était Chabot, Drouet et Duprat. Leurs façons eurent à peu près la même affectation de grossièreté habituelle aux commissaires de la municipalité. La reine frémit en revoyant Drouet, le maître de poste de Varennes. Leur mission consista seulement à s’enquérir comment les prisonniers étaient traités, et s’ils recevaient ce qui leur était nécessaire.
Le roi répondit qu’il ne se plaignait de rien , mais que sa famille et lui manquaient de linge et de vêtements. La reine etM”' Élisabeth étaient en effet journellement occupées à raccommoder le peu de linge qui avait été envoyé par l’ambassadrice d’Angleterre le lendemain du 10 août.
Cette demande sembla juste. Drouet en écrivit au ministre de l’intérieur. Sa lettre fut renvoyée à la commune avec invitation de la prendre en juste con-
sidération. Le conseil municipal déclara que la famille ci-devant royale ne manquait de rien, et passa à l’ordre du jour.
Dans le courant du mois de novembre le roi fut assez gravement malade. On s’en inquiéta dans le public et à la Convention. Son premier médecin lui fut envoyé; des bulletins étaient journellement publiés. L’intérêt qu’inspirait sa santé ne ressemblait pas aux craintes que donne au peuple la maladie d'un souverain bien-aimé et respecté. Beaucoup de ceux qui allaient être scs juges entrevoyaient peut-être la chance d’être dispensés du vote qu’ils auraient à donner.
La maladie du roi fut bientôt guérie. La procédure avait suivi son cours, la surveillance de la commune devenait de jour en jour plus vexatoire. On enleva au roi et à sa famille couteaux, canifs, fourchettes et jusqu’aux plus petits ustensiles de toilette. Mme Élisabeth n’avait plus de ciseaux pour travailler à raccommoder les habits du roi. On résolut de le séparer de sa famille.
Le 11 décembre, à cinq heures du matin, on entendit battre la générale. Des détachements de cavalerie et d’artillerie entrèrent dans l’enclos du Temple.
Le roi déjeuna avec sa famille ; puis il remonta dans sa chambre avec son fils. La leçon fut interrompue par des municipaux, qui emmenèrent le prince royal et le conduisirent chez la reine. Enfin , à une heure , Chambon, maire de Paris qui avait succédé à Pétion; Chaumette, procureur de la commune; Santerre , entouré d’un nombreux cortège, entrèrent dans la chambre du roi. t
Le maire donna lecture du décret qui portait que Louis Capet serait traduit à la barre de la Convention