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APPEL AU PEUPLE

sorte de solennité funèbre, les applaudissements et les murmures sont interdits. »

Jusqu’alors les Girondins n’avaient pas pris couleur dans le procès; ils avaient été préoccupés seulement de ne pas y compromettre l’intérêt de leur parti. Cette considération, plus ou moins combattue par un sentiment de justice et d’humanité, les laissait indécis et divisés entre eux. Plusieurs, comme Carra, Barbaroux, Buzot, conservaient leur haine contre le roi et auraient voulu sa mort, presque aussi ardemment que les Jacobins; mais ils se trouvaient dans la même situation qu’au 10 août. Leur opinion était timide et sans détermination; condamner le roi, c’était se mettre à la suite des vrais révolutionnaires; c’était leur procurer une victoire.

Pour rallier leur parti, pour se donner un vernis de popularité tout en s’opposant au supplice du roi, ils se décidèrent, pour la plupart, à proposer et à soutenir l’appel au peuple. La première pensée en était venue à Danton, lorsqu’il avait eu parfois le projet de sauver Louis XVI et de chercher dans cette combinaison un dénoûment à la Révolution; car il jugeait, comme tant d’autres, que la question de la monarchie et de la république se trouvait engagée dans la sentence du roi. Les Girondins y voyaient surtout une occasion de convoquer les assemblées primaires et de faire prononcer le pays entre eux et leurs adversaires. Dtÿà Guadet avait proposé cette réunion des assemblées primaires pour soumettre à leur approbation la conduite des représentants qu’elles avaient élus. Il y eut pourtant un certain nombre de leurs amis qui restèrent séparés de cette manœuvre.

Salles fut le premier qui en fit la proposition formelle. 11 avait été membre de l’Assemblée constituante; c’était un honnête homme, d’un esprit agité, que la Révolution entraînait et troublait. Sincère ami de la liberté, il n’en connaissait pas bien les conditions. Presque constamment, il avait fait partie du petit groupe dePétion, Buzot, Robespierre, Grégoire. Mais dans diverses circonstances, il s’était, en toute liberté de conscience, séparé d’eux. Au retour de Varennes, il avait, de son mieux, soutenu l’inviolabilité, et on lui avait entendu dire : « On me poignardera plutôt que de me faire consentir que le gouvernement passe dans les mains de plusieurs. » Nul, en ce moment, parmi les Girondins, n’était plus animé contre les Jacobins et ne leur supposait de plus criminels projets. Il n’était pas compté parmi les hommes de talent.

il disait, non pas dans le sens de Saint-Just, mais avec la même intention que Lanjuinais, qu’il y avait non un jugement à prononcer, mais une mesure politique à prendre. Et alors il examinait les deux hypothèses de la vie et de la mort de Louis XVI.

« S’il était envoyé au supplice, le peuple s’apitoierait sur son sort; la Convention serait accusée de régicide; les partis s’empareraient de ce mouvement de l'opinion et amèneraient de funestes catastrophes. — Pour les souverains coalisés il ne s’agit pas du sort de Louis XVI, mais du sort de la royauté; sa mort convient à leurs vues. Il est prisonnier, avili , sans courage; le rétablir sur le trône serait impossible. Son supplice excitera contre la France l’opinion des nations de l’Europe. — Elles ne songent point à nous imiter; quoi qu’on dise, elles sont encore

esclaves; elles ont peine à recevoir la liberté que nos armées leur apportent. Comment en serait-il autrement, lorsque les Français républicains s’interrogent eux-mêmes, pour savoir si la tête d’un roi coupable doit tomber. » Salles indiquait ensuite, comment le désir de voir la royauté rétablie en France porterait les souverains à reconnaître et à aider quiconque pourrait s’asseoir sur le trône. 11 désignait le duc d’Orléans; car il croyait beaucoup à des conspirations tramées en sa faveur.

Il concluait en proposant que la Convention déclarât Louis coupable et s’en remît au jugement du peuple pour l’application de la peine. On poserait aux assemblées primaires une double question : « Louis subirat-il la mort ou sera-t-il détenu ? »

Son opinion fut adoptée et soutenue par plusieurs orateurs peu remarqués. Puis Barbaroux prononça un discours tel qu’il aurait pu le faire à la tête des Marseillais, le 10 août, et peu différent du langage des Jacobins.

Lequinio fit paraître Barbaroux modéré. .< Je déclare, pour l’instruction du genre humain, que l’assassin d’un tyran mérite bien des peuples; et si de cette main je pouvais les assassiner tous d’un seul coup, je n’y manquerais pas. » 11 parla de l’appel au peuple comme d’un piège grossier où les ennemis de la liberté, les traîtres et les fanatiques voulaient entraîner la Convention. « Il importe que vous sauviez le peuple du précipice où voudraient le jeter ses ennemis perfides. Ils sont en grand nombre autour de vous; ils fourmillent dans Paris et se trouvent répandus dans toute la république. »

204 NOTE REMISE PAR LE MINISTRE d’eSPACNE.

A ces paroles, une explosion d’applaudissements partit de la Montagne et fut répétée dans les tribunes publiques. Ce fut le signal du plus ignoble tapage. Le président ne pouvait faire entendre ni sa voix ni la sonnette. Plus il cherchait à imposer le silence et à rétablir l’ordre, plus une cinquantaine de Montagnards redoublaient de cris et de battements de mains, provoquant les spectateurs à les imiter.

L’Assemblée presque entière se leva : « Respectez la dignité de la nation , » tel était le cri général. «Nous voulons avoir raison de ce scandale,» disaient à haute voix Louvet et Barbaroux, parmi la foule qui se pressait autour de l’estrade du président.

Barère parvint à obtenir un instant de silence et adressa une réprimande sévère, mais l’Assemblée voulait qu’un exemple fût fait. Legendre lui-même dénonça Bentabolle, comme ayant donné le signal aux tribunes publiques. 11 s’excusa sur l’irrésistible enthousiasme que lui avaient causé les paroles de Lequinio. Vergniaud demanda que Bentabolle fût envoyé à l’Abbaye ; alors ses amis des Jacobins, Tallien, Duhem, Turreau le défendirent; Buzot voulait que le décret de censure fût envoyé dans tous les départements. « C’est un manifeste de guerre civile, » disait Tallien. «On veut assassiner les Jacobins, ajoutait Duhem, on insulte Marat dans les rues. »

Nonobstant ce débat, la proposition de Vergniaud fut adoptée, et la séance fut levée, tant on désespérait de rétablir l’ordre.

Le lendemain, avant de reprendre la discussion, l’Assemblée entendit la lecture d’une lettre adressée par le chevalier d’Ocariz, chargé d’affaires d’Espa-

HOTE REMISE PAR LE MINISTRE d’eSPAGNK. 205

gne, au ministre des affaires étrangères. — Le ministre de France à Madrid avait été chargé de demander à la cour d’Espagne une déclaration de neutralité, en proposant une convention , par laquelle chacune des deux puissances s’engagerait à retirer ses troupes à une certaine distance de la frontière. La réponse était écrite avec ménagement et témoignait l’intention de maintenir la paix et la bonne intelligence. Mais le chevalier d’Ocariz ajoutait : « Ce qui peut le mieux contribuer à consolider cette union, à laquelle les deux États et l’Europe entière ont un si grand intérêt, ce sera l’issue de l’affaire mémorable qui occupe maintenant la France, et qui attire les regards de toutes les nations. C’est à la manière dont la nation française en usera envers l’infortuné Louis XVI et envers sa famille, que les nations étrangères pourront juger de sa générosité et de sa modération. » L’agent espagnol examinait les irrégularités du procès, et les signalait, mais avec un langage prudent et retenu. Puis il se risquait à dire que l’opinion favorable à Louis XVI, encore qu’elle n’eût point la liberté d’écrire ou de parler, avait cependant l’assentiment de la majorité de la nation. Il en concluait que les étrangers attribueraient les extrêmes violences dont ce prince était menacé, non point à la France ni à son gouvernement, mais à des particuliers qui se seraient rendus plus puissants que la nation et son gouvernement.

Cette pièce diplomatique, quel que fût le soin apporté à sa rédaction, devait produire un effet contraire à la cause qu’elle était destinée à servir. Elle s’adressait à des hommes égarés loin des voies de la politique et de la raison; la passion les emportait; les premiers succès de la guerre avaient achevé de

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leur troubler l’esprit ; ils ignoraient la vérité et ne se rendaient pas compte des dangers et des misères où ils allaient précipiter le pays. Conserver ou rompre la paix était pour eux une question indifférente. « Nous ne traitons plus avec les rois, mais avec les peuples, » disaient-ils. La lettre du chargé d’affaires d’Espagne fut renvoyée au comité diplomatique.

Lequinio acheva le discours qui avait suscité un si violent orage ; puis Ilabaud Saint-Étienne, un ministre protestant qui avait siégé à l’Assemblée constituante parmi ceux à qui la révolution de 1789 ne suffisait pas, soutint la proposition de Salles. 11 exprima de tardifs regrets sur la détermination que l’Assemblée avait prise de se déclarer compétente, et parla de l’immense responsabilité dont elle se chargeait ; il s’effraya d’une telle accumulation de pouvoirs qu’il qualifia d’usurpation. « Je suis las, dit-il, de ma portion de despotisme; je suis fatigué, harcelé, bourrelé de la tyrannie que j’exerce pour ma part. »

Buzot paraissait l’homme de la faction girondine le plus capable de la diriger, si c’eût été chose possible. Il avait de la décision, du courage, un vrai dévouement à ses opinions, ou pour parler plus exactement à ses illusions; il était révolutionnaire de bonne foi , et même avec exaltation. 11 parla pour l’appel au peuple, mais son parti savait si mal s’entendre et se concerter qu’il dénatura complètement la proposition de Salles. 11 voulait que la Convention prononçât la sentence; puis qu’elle fût déférée aux assemblées primaires; c’était toute autre chose que de rendre le peuple juge et maître de prononcer l’arrêt. C’é-

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