‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 54 sur 137 · DISCUSSION SIR L’APPEL AU PEUPLE · texte numérisé non relu

DISCUSSION SIR L’APPEL AU PEUPLE

tait diminuer la chance de sauver le roi. Buzot voulait qu’il fût condamné; son discours était plein d’animosité. « Auteur des maux de la France, disaitil, contre laquelle il n’a cessé de conspirer, il mérite la mort. » Ainsi pour lui l’appel au peuple n’était qu’un moyen destiné à dégager la responsabilité de la Convention.

Robespierre eut ainsi un meilleur thème pour lui répondre. 11 ne prit point d’abord le ton impérieux et menaçant qui lui était habituel. Soumis aux décisions de l’Assemblée, il accepta qu’il s’agissait non d’une exécution, mais d’un jugement. Il ne repoussait même pas les sentiments d'humanité exprimés par quelques orateurs et répandus dans l’opinion publique. « Je partage avec les plus faibles d’entre nous les affections particulières qui peuvent les intéresser au sort de l’accusé. Inexorable lorsque je calcule d’une manière abstraite le degré de sévérité que la justice des lois doit déployer contre les ennemis de l’humanité, j’ai senti chanceler dans mon cœur la vertu républicaine en présence du coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et l’amour de l’humanité ont une source commune dans le cœur de l’homme juste qui aime son pays. Mais la dernière preuve de dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c’est d’immoler ces premiers mouvements de la sensibilité au salut d’un grand peuple et de l’humanité opprimée. La sensibilité qui sacrifie l’innocence au crime est une sensibilité cruelle. La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. »

La procédure était, selon lui, arrivée à son dernier terme. L’accusé avait déclaré qu’il n’avait plus rien à

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dire pour sa défense; aucun scrupule ne devait plus enchaîner le zèle des juges ; les formes étaient remplies; la patrie alarmée pressait la décision. « Un plus long retard affaiblirait les premières impressions, diminuerait l’énergie et la sagesse des représentants du peuple. Les longues procédures finissent par inspirer de l’intérêt pour l’accusé et par éloigner la pensée de la volonté générale du peuple , notre suprême régulateur. Telle est la pente malheureuse du cœur humain. » C’était de la sorte que Robespierre qualifiait les sentiments de pitié inséparables de la nature humaine.

Toujours cherchant à se concilier la majorité, il louait la convenance et la dignité des formes judiciaires auxquelles il s’était si vivement opposé. « Mais un plus long retard était maintenant sans .motif et compromettrait la tranquillité publique. » Enfin l’orateur arrivait au véritable sujet de la discussion , l’appel au peuple et le combat avec les Girondins. « Leur proposition était incendiaire, disait-il, et faite pour allumer la guerre civile — On assure que la disposition des esprits est changée; telle est l’influence d’une atmosphère pestiférée , lorsque les idées les plus simples sont étouffées par de dangereux sophismes. »

Alors il examinait les effets que pourrait produire la convocation des assemblées primaires consultées sur le sort du roi. Oubliant toute idée de la souveraineté du peuple, du suffrage universel, de liberté des opinions, i^ s’effrayait à la pensée que les modérés, les feuillants, les aristocrates, auraient accès dans ces assemblées ; que des avocats bavards et astucieux viendraient apitoyer des hommes simples sur le sort

du tyran. « Tous les royalistes, tous les ennemis de la liberté se rallieront, seront rappelés dans les assemblées du peuple, qu’ils avaient fuies au moment où vous avez été élus dans le temps heureux de la crise révolutionnaire, qui rendit quelque vigueur à la liberté expirante. »

Après ce regret des libres élections du 2 septembre, Robespierre remarqua comment du temps de l’Assemblée constituante on disait « la nation , » et que depuis on avait dit << le peuple. » — « La nation, c’étaient les honnêtes gens elles ci-devant privilégiés; le peuple, ce sont les classes laborieuses et pauvres; or, les honnêtes gens et les intrigants domineraient les assemblées primaires où le cultivateur ne pourrait venir, car il n’abandonnerait point son champ , de même que l’artisan ne quitterait point son travail. Les défenseurs de la patrie , qui répandent leur sang pour elle, n’assisteraient pas non plus à ces assemblées désertées par la vertu simple et indigente. Elles seraient dominées par la lie de la nation, les hommes lâches et corrompus, les reptiles de la chicane; les bourgeois orgueilleux, les ci-devant privilégiés cachés sous le masque du civisme, les hommes nés pour ramper et pour opprimer sous un roi.

« Le peuple veut la mort du tyran, si vous entendez par ce mot la portion la plus nombreuse , la plus infortunée et la plus pure de la société ; celle sur laquelle pèsent les crimes de l’égoïsme et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son vœu au moment où elle a secoué le joug de votre ci-devant roi ; elle a commencé, elle a soutenu la Révolution. Elle a des mœurs, cette majorité ; elle a du courage, mais elle n’a ni finesse, ni éloquence; elle foudroie les tyrans, mais il. 14

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elle est souvent la dupe des fripons. Je me fie à la volonté générale quand elle est éveillée par l’intérêt pressant du salut public : je redoute l’intrigue quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière; quand les émigrés reviennent au mépris des lois; quand l’opinion publique est travaillée par des libelles, dont une faction dominante inonde la France entière, des libelles qui ne disent jamais un mot de la république, qui ne propagent que des opinions favorables à Louis le dernier, qui calomnient ceux qui poursuivent sa condamnation avec zèle. — Sachez respecter la volonté souveraine du peuple; remplissez la mission qu’il vous a confiée. C’est se jouer de la majesté du souverain que de lui renvoyer une affaire qu’il vous a chargés de terminer promptement. — Nous sommes encore trop voisins du 10 août pour qu’il puisse être question d’absoudre Louis; mais on veut ajourner son procès au temps de l’irruption des armées étrangères et lui ménager la ressource de la guerre civile. »

Robespierre se plaignait ensuite de voir les défenseurs de la liberté persécutés avec plus de fureur que Louis. Dans chacun de ses discours, il revenait à ce thème; il était toujours calomnié, diffamé, poursuivi, menacé, mis en péril. De là il prenait occasion de dénoncer ses adversaires, et d’appeler sur eux l’animadversion et la vengeance de ce peuple , qui n’était pas la nation.

« Quel que soit le résultat de cette fatale mesqre d’appel au peuple, elle doit tourner au profit de «çs ennemis du bien public; ils comptent sur la fermentation que cette orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui 11e veulent pas que

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Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire; ils ne négligeront rien pour le provoquer. Peuple malheureux , on se sert de tes vertus pour te perdre ! On excite ta juste indignation pour te faire ensuite un crime des démarches indiscrètes auxquelles elle peut te porter.

« On oublie la tyrannie de Louis XVI et l’on s’élève contre l'ambition de je ne sais quels députés du peuple qui sont là, dit-on, tout prêts à le remplacer. On veut conserver le tyran pour l’opposer à quelques patriotes sans pouvoir. Les perfides disposent de toute la puissance publique et de tous les trésors de l’État : et ils nous accusent de despotisme! Il n’est pas un hameau de la république où ils ne nous aient diffamés; ils épuisent le trésor pour corrompre l’esprit public, en répandant les libelles avec une épouvantable profusion ; ils étouffent la voix de la liberté , de la vérité et de l’innocence. »

Il continua longtemps cette haineuse polémique contre les Girondins. Il les accusait de tyranniser la Convention , d’y opprimer la liberté des suffrages et de la tribune , de l’avilir, de l’avoir divisée en majorité et en minorité. Il parla contre l’organisation et la discipline des partis, comme un moyen de contraindre les opinions, de rompre la véritable majorité, .la majorité des vrais citoyens. « La volonté générale ne se forme pas dans des conciliabules, ni autour des tables ministérielles; la minorité a partout un droit éternel, c’est celui de faire entendre la vérité ou ce qu’elle regarde comme tel. »

Puis venait ce passage si souvent cité : « La vertu est toujours en minorité sur la terre; sans cela la

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terre serait-elle peuplée de tyrans et d’esclaves? Hampden et Sidney étaient de la minorité; car ils expirèrent sur un échafaud. Les Critias, les Anitus, les Clodius étaient de la majorité ; mais Socrate était de la minorité, car il avala la ciguë; Caton était de la minorité, car il déchira ses entrailles. »

Ainsi parlait impudemment un homme qui avait cherché la majorité parmi les massacreurs de septembre, et qui se comparait à Socrate au moment même où il employait sa puissance et sa parole à dresser l’échafaud d’un roi, coupable seulement d’avoir été en minorité dans une insurrection. 11 voulait se donner les honneurs de la vertu persécutée et du martyre, lorsque par delà ce premier échafaud , il voyait déjà, en espérance, le supplice de ses adversaires et de quiconque lui donnait une inquiétude ou une contrariété.

Et cependant il terminait par un appel à la concorde , « unique moyen, disait-il, de hâter l’issue de la procédure. Ne mettons pas à nous persécuter plus de temps qu’il n’en faut pour juger Louis. La nature de nos débats agite et aigrit l’opinion publique, et réagit douloureusement contre nous. La seule expression, quelquefois trop animée, des sentiments du public, devient le prétexte de mesures dangereuses et de propositions attentatoires aux principes. — Peuple, épargne-nous au moins cette espèce de disgrâce. Garde tes applaudissements pour le jour où nous aurons fait une loi utile à l’humanité; ne vois-tu pas que tu leur donnes des prétextes pour calomnier la cause sacrée que nous défendons. Plutôt que de violer ces règles sévères, fuis plutôt le spectacle de nos débats. Loin de tes yeux, nous n’en combattrons

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pas moins. C’est à nous seuls maintenant de défendre ta cause. Quand le dernier de tes défenseurs aura péri , alors venge-les et charge-toi de faire triompher la liberté. »

Ces exhortations à la concorde, adressées à l’Assemblée, ces conseils donnés au peuple pour lui recommander le calme, étaient plus spécialement destinés à rallier cette majorité timide et indécise , dont Robespierre devait plus tard obtenir une obéissance passive. 11 savait se montrer à ces hommes sans force et sans courage, comme plus capable qu’aucun autre d’arrêter ou de régler le désordre. S’il les eût menacés, il aurait pu leur rendre du cœur; il se contentait de les effrayer. Il les détournait de l’autorité ou de l'influence de ses ennemis ou de ses rivaux, en leur demandant seulement leur silence et leur consentement, et non pas l’action et le combat. Pendant trop longtemps il sut exploiter ce sentiment si funeste dans les temps de révolution : la soumission au mal, crainte du pire. Ce fut encore pour complaire à leur inerte humanité qu’il termina, en recommandant de veiller autour du Temple. « Fatal dépôt! n’était-ce pas assez que le despotisme du tyran eût si longtemps pesé sur cette immortelle cité? faut-il que sa garde même soit pour elle une nouvelle calamité? ne voudrait-on éterniser ce procès que pour perpétuer les moyens de calomnier le peuple qui l’a renversé de son trône? »

II conclut en repoussant l'appel au peuple comme provocation à la guerre civile, et demanda que la Convention déclarât Louis coupable et digne de mort.

Parmi les six orateurs qui succédèrent à Robespierre, un seul demanda la condamnation sans appel

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et la mort. Duchâtel, député des Deux-Sèvres, et Morisson, de la Vendée, témoignèrent une opposition ferme et courageuse contre la sentence de mort. Les autres soutinrent surtout l’appel au peuple. Iiiroteau, qui tenait aux Girondins, répliqua vivement à Robespierre; mais l’honneur de ce combat, où était débattu l’intérêt des deux partis, bien plus que le sort du royal accusé, devait appartenir à Vergniaud. Son discours, dont le succès fut grand, ne fut point la défense de Louis XVI, mais l’éloquente apologie des Girondins, et bien plus encore la flétrissure de leurs adversaires.

11 commença par établir dans son sens le plus absolu la souveraineté du peuple, sans songer à tout ce qui pourrait sortir d’une telle doctrine. « Les lois ne sont obligatoires que comme volonté présumée du peuple; il conserve le droit de les approuver ou de les improuVer. A l’instant où il manifeste son vœu, l’œuvre de la représentation nationale, la loi, doit disparaître. — Les lois constitutionnelles ou de sûreté générale doivent être soumises à la sanction populaire. Les lois réglementaires deviennent exécutoires par la ratification tacite du peuple, quand il ne fait pas entendre de réclamation. » Cette théorie de l’anarchie convenait au besoin de la cause.

« Ou le jugement de Louis est un acte de sûreté générale, ou il est un acte d’administration ordinaire. Mais la sanction tacite du peuple ne peut plus être une garantie contre un acte dont l’effet est consommé. Donc, ce serait outrager la souveraineté populaire que de soustraire à son suffrage une décision contre laquelle il ne serait plus à temps de protes-

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ter. Mais, pourrait-on objecter , on n’appelle pas des tribunaux ordinaires à la souveraineté du peuple. — Sans doute, car ils appliquent à des faits particuliers, la loi, volonté exprimée et reconnue du souverain. La Convention n’est pas un tribunal; elle examine un fait non prévu par les lois, et c’est pour cela qu’elle s’est regardée comme compétente. Il s’agit d’un intérêt général auquel la loi n’a pas pourvu. Par ce double motif, c’est le peuple, et non la Convention, qui doit prononcer sur le sort de Louis. Comme représentants du peuple, les députés ont réuni les fonctions de jurés d’accusation, de jurés de jugement, dé législateurs réglant la procédure, déjugés pour déterminer la peine. Or, le peuple, en élisant la Convention, ne lui a pas conféré de tels pouvoirs. Tout pouvoir Unit où commence le despotisme. Une telle cumulation est effrayante : elle menace l’avenir. Jamais acte n’exigera autant que celui-là une ratification du peuple pour être légitime.

« Le peuple avait prêté serment à la constitution et à l’inviolabilité. Au peuple seul appartient de déclarer qu’il ne veut pas tenir sa promesse. »

Ensuite l’orateur passa aux difficultés et aux dangers qu’on attribuait à l’appel au peuple. — Ici commença le combat avec Robespierre. >

« On a prétendu que ce serait arracher les laboureurs à leur charrue, les ouvriers à leur atelier; que ce serait fatiguer les citoyens, épuiser leurs forces en dissertations sur des subtilités de chicane; on a ajouté que les puissances étrangères, mettant à profit ce grand épuisement de nos forces, envahiraient une seconde fois notre territoire.... Je l’avouerai, dans cette déclamation, extrêmement attendrissante, j’ai

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vu une grande prétention à la sensibilité, mais j’y cherche encore une raison. »

Vergniaud expliqua, comment un vote au scrutin sur la peine ou la ratification d’une sentence déjà rendue, donnerait lieu seulement à un suffrage par oui ou non.

Robespierre avait montré une extrême méfiance du suffrage universel, des influences qui s’exerceraient sur les votants, et avait ainsi décrié la pratique de la souveraineté du peuple, tout en adorant le principe. • — Vergniaud s’était incliné plus respectueusement encore devant ce souverain abstrait et théorique; et pourtant il était amené à dire combien étaient vains et peu réels ces recours au peuple.

« Les assemblées primaires ne délibéreront que sur l’objet soumis par vous à leurs suffrages. Une puissance irrésistible les retiendra dans le cercle que vous aurez tracé. C’est le même qui, après le décret de l’Assemblée législative portant convocation de la Convention nationale, les détermina à suivre scrupuleusement toutes les règles indiquées par le décret : c’est la puissance de la raison , c’est la nécessité de se conduire uniformément dans toute la république ; c’est l’impossibilité de se livrer à des discussions qui, pouvant varier à l’infini dans six mille assemblées primaires, précipiteraient la France dans le chaos. » On ne pouvait mieux prouver que les délibérations populaires sur une révolution accom- r plie sont une formalité, et rien de plus.

Répondant ensuite à ce qui avait été dit sur les discordes, les intrigues et la guerre civile, Vergniaud reportait l’accusation sur ses adversaires. « On a donc pensé que les agitateurs exerceraient dans les dépar-

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tements le même empire qu’une honteuse faiblesse leur a laissé usurper à Paris c’est une erreur trèsgrave. Ces hommes pervers se sont bien répandus sur la surface de la république; fidèles à la mission qu’ils avaient reçue, ils ont employé tous leurs efforts pour exciter des troubles, mais partout ils ont été repoussés avec mépris; partout on a douné le plus insigne témoignage de respect pour la loi , en ménageant leur sang impur.

« On a voulu faire entendre que la majorité de la nation est composée d’intrigants, d’aristocrates, de feuillants, de modérés et de ces honnêtes gens dont parlait La Fayette. Cette atroce calomnie contre la majorité de ce peuple qu’en d’autres circonstances on flagorne avec tant de bassesse n’a pas suffi, on a eu l’impudeur de diffamer l’espèce humaine, on s’est écrié que la vertu avait toujours été en minorité sur la terre. Citoyens! Catilina fut en minorité dans le sénat, et si celte minorité de conspirateurs eût prévalu, c’en était fait du sénat de Rome et de la liberté. Cazalès et Maury furent en minorité; si cette minorité nobiliaire et sacerdotale eût réussi à étouffer le zèle de la majorité, c’en était fait de la Révolution et vous ramperiez encore aux pieds de ce Louis, qui n’a plus de sa grandeur passée que le remords d’en avoir abusé. Les rois sont en minorité sur la terre.

« On nous accuse! certes je n’en suis pas étonné; il est des hommes dont, par leur essence, chaque souffle est une imposture, comme il est de la nature du serpent de n’exister que par la distillation du venin. — On nous accuse. Ah! si nous avions l’insolent orgueil ou l’hypocrite ambition de nos accusateurs, si, comme eux, nous aimions à nous targuer du

DISCOURS DE VERGNIACD.

peu de bien que nous avons fait, nous dirions avec quel courage nous avons constamment lutté contre la tyrannie des rois et contre la tyrannie plus dangereuse encore des brigands qui, dans le mois de septembre, voulurent fonder leur puissance sur les débris de la puissance royale. Nous dirions que nous avons concouru, du moins par notre suffrage, au décret-qui, faisant disparaître toute distinction aristocratique, appelle également tous les membres du corps social à l’exercice de la souveraineté; nous dirions surtout que le 10 août nous n’avons quitté ce fauteuil que pour venir proposer à cette tribune la suspension de Louis, tandis que tous ces vaillants Brutus, prêts aujourd’hui à égorger des tyrans désarmés, ensevelissaient leurs frayeurs dans pn souterrain et y attendaient l’issue du combat.

« 11 y aura des troubles dans Paris, et c’est vous qui les annoncez! J’admire la sagacité d’une pareille prophétie. Ne vous semble-t-il pas en effet assez facile de prédire l’incendie d’une maison, alors qu’on y porte soi-même la torche qui doit l’embraser? Oui, ils veulent la guerre civile, les hommes qui se font un prétexte du prétendu assassinat des amis de la tyrannie et qui, en même temps, désignent comme amis de la tyrannie les victimes que leur haine veut immoler; ils veulent la guerre civile, les hommes qui appellent les poignards contre les représentants du peuple; qui érigent en principe, que la minorité doit légitimer ses volontés par des insurrections; que c’est aux Catilinas à régner dans le sénat; que la volonté de quelques oppresseurs insolents doit être substituée à la volonté du peuple, c'est-à-dire une volonté individuelle à la volonté générale. Ils veulent la guerre civile, les

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hommes qui enseignent ces maximes éversives de tout ordre social, à cette tribune, dans les assemblées populaires, sur les places publiques. Ils veulent la guerre civile , les hommes qui accusent la raison de feuillantismc, la justice de pusillanimité, et la sainte humanité de conspiration ; ceux qui proclament traître tout citoyen qui n’est pas à la hauteur du brigandage; ceux enfin qui pervertissent toutes les idées de morale, et par d’hypocrites flagorneries ne cessent de pousser le peuple aux excès les plus déplorables.

« On a parlé de courage, de grandeur d’âme; ce serait, dit-on, une faiblesse que de ne pas faire exécuter votre jugement avant d’avoir pris le vœu du peuple. Il fallait du courage le 10 août pour attaquer Louis dans sa toute-puissance : en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et désarmé? Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l’égorger; effrayé à l’aspect de sa victime, il se retire sans oser le frapper. Si ce soldat eût siégé dans le sénat aurait-il hésité à voter la mort du tyran? Quel courage trouvez-vous à faire un acte dont un lâche serait capable? »

Après avoir défendu sa cause et celle de ses amis, Vergniaud en arrivait enfin à parler de l’accusation. « On dit que si vous envoyez votre jugement à la ratification du peuple, vous ne traitez pas Louis comme un autre homme, que vous violez les principes de l’égalité. Mais l’a-t-on regardé comme un autre homme quand on vous a fait décréter que ce serait vous qui le jugeriez? A-t-on respecté les principes de l’égalité, quand on l'a éloigné des tribunaux où sont jugés tous les citoyens, et qu’on a tenté de vous induire à le juger sans aucune forme? — Louis n’est

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pas un accusé ordinaire : on le sait bien. On ne cesse de crier que son existence serait le germe d’une fermentation continuelle; pourquoi ne pas examiner si sa mort ne causera point de plus grands désordres? — J’aime trop la gloire de mon pays pour proposer à la Convention de se laisser influencer par la considération de ce que feront ou ne feront pas les puissances étrangères. Cependant à force d’entendre dire que nous agissons comme pouvoir politique, j’ai pensé qu’il ne serait contraire ni à votre dignité, ni à votre raison de parler un instant de politique. »

Prévoyant que l’Angleterre et l’Espagne déclareraient la guerre aussitôt après le supplice de Louis XVI; que la France aurait à combattre une coalition de l’Europe entière, que d’immenses efforts seraient nécessaires pour défendre l’indépendance nationale, Vergniaud disait : « Vous vaincrez nos ennemis, je le crois. — Mais si la paix devient difficile, si la guerre, par une prolongation funeste, conduit vos finances à un épuisement auquel on ne peut songer sans frémir; si elle vous force à de nouvelles émissions d'assignats; si elle augmente la misère publique par des atteintes nouvelles portées à votre commerce; si elle fait couler des flots de sang sur le continent et sur les mers, quels grands services votre politique aura-t-elle rendus à l’humanité? Quelle reconnaissance vous devra la patrie pour avoir fait, en son nom et au mépris de sa souveraineté méconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou le prétexte d’événements si calamiteux? Je ne parle pas de défaites et de revers; j’éloigne de ma pensée tout présage sinistre. Mais dans le cours naturel des événements, même le plus prospère, elle sera entraînée

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