DISCOURS DE VERGNIAUD
dans des efforts qui la consumeront; sa population s’affaiblira par la guerre; il n’y aura pas une seule famille qui n’ait à pleurer son père ou son fils; l’agriculture manquera de bras; les ateliers seront abandonnés; vos trésors écoulés appelleront de nouveaux impôts; le corps social fatigué des assauts que lui livreront au dehors des ennemis puissants, des secousses convulsives que lui imprimeront les factions intérieures, tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu’au milieu de ses triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux, qui, dans l’Égypte, ont vaincu le temps; l’étranger qui passe s’étonne de leur grandeur; s’il veut y pénétrer, qu’y trouve-t-il, des cendres inanimées et le silence des tombeaux.
« Je vous ai exposé une partie de mes craintes, j’en ai d’autres encore. »
Attribuant l’usurpation de Cromwell à l’échafaud de Charles I" , il revenait à cette prétention de dictature que la Gironde imputait sans cesse à Robespierre et à Marat, et à l’état d’insurrection permanente où ils voulaient tenir le pays. « Qui me garantira que, dans une nouvelle tempête, où l’on verra sortir de leurs repaires les tueurs de septembre, on ne présentera pas, tout couvert de sang, ce chef qu’on dira nécessaire?... A quelles horreurs ne serait pas livré Paris? Paris, dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois, mais dont elle ne concevra jamais l’ignominieux asservissement à une poignée de brigands, rebut de l’espèce humaine, qui s’agitent dans son sein et le déchirent. Qui pourrait habiter une cité où régneraient la désolation et la mort?...
«Mais non, ils ne luiront jamais sur nous, ces
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jours de deuil. Ils sont lâches, les assassins; ils sont lâches, nos petits Marius , nourris de la fange où ce tyran fut réduit à se cacher un jour. Leur lâcheté sauvera la république de leur rage. »
Vergniaud résuma en quelques mots sa théorie de la souveraineté du peuple, toujours absolue, et mise réellement en action. « Conformez-vous aux vrais principes : des considérations puissantes vous le prescrivent. Soyez-y fidèles, et vous n’encourrez aucun reproche; et si le peuple veut la mort de Louis XVI, il l’ordonnera; si, au contraire, vous violez les principes, quelle effrayante responsabilité cette déviation ne fera-t-elle pas peser sur vos têtes ! »
La discussion continua; les discours se succédaient sans exercer aucune influence sur l’Assemblée, sans exciter aucune émotion ; les uns demandaient la mort du roi et s’appuyaient, pour tout argument, sur les sanguinaires invectives dont l’effet était usé; les orateurs jacobins déclamaient des professions de foi pour recueillir quelques applaudissements et pour se donner de l’importance dans leur parti; les Girondins faisaient montre de sentiments républicains et soutenaient l’appel au peuple, en prenant bien garde de mettre en doute les crimes de Louis XVI; parfois un orateur indépendant paraissait , à travers des concessions de langage, s’intéresser à la justice.
Un discours de Brissot mérita et obtint plus d'attention. C’était une œuvre de polémique travaillée avec soin et sans effet oratoire. Plus encore que ses amis, il voulut se montrer conséquent à sa conduite passée, à sa haine contre le roi, à ses discours de l’Assemblée législative, à sa préten-
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tion d’être un homme du 10 août. Il commença donc ainsi : « Que Louis soit coupable de haute trahison, qu’il ait mérité la mort, c’est un double point sur lequel il ne peut rester aucun doute dans l’esprit de tout homme qui a scrupuleusement examiné la conduite du ci-devant roi. »
N’ayant aucun doute sur la compétence, pas plus que sur la culpabilité, Brissot n’avait plus à examiner que les considérations d’intérêt général. 11 se proposait surtout d’envisager l’appel au peuple dans son rapport avec les puissances et les nations étrangères.
Rien ne lui paraissait si libre, si imposant, si élevé au-dessus des influences de la passion et de l’esprit de parti qu’un jugement rendu par un million d’hommes « nécessairement impassibles et impartiaux. Une nation ne peut être que juste, que grande; son jugement, quel qu’il soit, doit écraser tous les partis. »
Brissot croyait tellement à la puissance morale des assemblées primaires, qu’il lui attribuait pour effet infaillible la sympathie de tous les peuples de l’Europe et le renversement des perfides desseins de la coalition des rois. Les tyrans ne pouvaient vaincre la république qu’en mettant les peuples de moitié dans leurs complots. La république ne pouvait fonder ees succès que sur l’admiration des peuples. « Ayons les nations pour nous, et nous aurons vaincu les rois. «
11 donnait en preuve de cette vue politique l’effet qu’avait produit le 10 août. La suspension du roi, la convocation d’une Convention, l’harmonie de six mille assemblées primaires, tels étaient les miracles politiques qui, en un clin d’œil, avaient prouvé à la raison instinctive de tous les hommes, la concorde,
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la moralité, l’instruction, la puissance et l’inébranlable indépendance de la nation française.
L’orateur était persuadé qu’un roi envoyé en jugement devant le peuple produirait un effet merveilleux sur les nations étrangères. 11 fallait encore démontrer que les despotes avaient un grand intérêt à la mort de Louis XVI et la souhaitaient. Sur ce point, Brissot n’avait pas une moindre certitude. Il était de ces hommes qui ont la prétention de pénétrer tous les secrets des^cabinets étrangers et de deviner les ruses de la diplomatie. Son ignorance était présomptueuse et affirmative. Il donnait en preuve les armements des puissances étrangères en faveur de Louis XVI. Elles voulaient irriter la nation française par leurs menaces et accélérer par là le supplice du roi. 11 développait longuement cet indigne machiavélisme.
Une dernière considération aurait pu agir davantage sur l’Assemblée. En déférant le jugement au peuple, elle ne laissait plus le prétexte d’imputer la décision du sort de Louis XVI à une poignée de factieux. Réellement, la plupart des Girondins auraient voulu ne pas avoir à voter. Aussi Brissot semblait préférer l’appel au peuple, en cesens que la sentence serait prononcée par les assemblées primaires; il n’aurait point demandé comme Buzot que le recours au peuple fût un appel de la sentence portée par la Convention.
Dans un discours de Saint-André, le passage suivant mérite d’être noté : « Si vous avez à prononcer sur le sort de Louis, c’est parce que vous êtes une assemblée révolutionnaire; si vous ne l’étiez pas vous ne seriez rien. » Les paroles qu’il adressait à
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L’Assemblée s’appliquaient à plus juste titre à la plupart des hommes qui la composaient. Ils n’auraient été rien, s’ils n’avaient pas été révolutionnaires : voilà pourquoi ils l’étaient.
La série des discours se déroulait devant la Convention sans l’émouvoir; mais elle ne montrait point d’impatience. Une certaine incertitude régnait dans les esprits. Les cris de mort proférés sur la Montagne contribuaient à rendre plus imposante la question de la vie ou de la mort du roi. Saint-Just avait eu raison de dire, dès les premiers jours du procès : « Le glaive tremble dans nos mains. » Cette hésitation venait moins du respect pour le caractère royal et pour la justice que de la responsabilité qu’imposerait une telle sentence : responsabilité vis-à-vis de l’opinion publique du moment présent et môme de l’opinion publique de l’avenir : responsabilité du résultat prochain et du résultat définitif : responsabilité vis-à-vis du pays.
En outre, dans cette phase du procès, la rivalité des deux partis, qui divisaient la Convention, était venue compliquer la situation. Auquel des deux laisserait-on saisir le pouvoir irrégulier et désordonné qu’ils se disputaient? C’était un nouveau motif d’indécision.
Cette considération nuisait à l’appel au peuple. Non-seulement ceux qui voulaient la mort du roi ne se ralliaient pas à ce projet, craignant qu’il ne fût épargné par le suffrage populaire, mais d’autres, qui voyaient distinctement que c’était une manœuvre politique des Girondins, avaient peur de la guerre civile ou du moins de graves désordres, n.