DISCOURS DU GENSONNÉ
nisation et même par plusieurs agents du pouvoir exécutif. Rappelez-vous cette nuée de commissaires pris dans leur sein ou désignés par eux, et payés par la nation, qui ont parcouru les départements et les armées. Voyez comment ils ont encombré les bureaux de la guerre d’une foule d’hommes à cheveux plats, à brusqueries prétendues républicaines, dont l’impéritie et les dilapidations coûteront peut-être à la nation le double des frais de la guerre.
« N’a-t-on pas dit que nous étions une Convention révolutionnaire? — Que veut-on enfin? il est temps qu’on s’explique. Nous sommes environnés de décombres; tous les pouvoirs sont provisoires; il n’existe plus d’autre autorité que celle du peuple, d’autres droits que les siens. Que parle-t-on toujours d’insurrection, de révolutions nouvelles? contre qui peut-elle être dirigée, si ce n’est contre la nation elle-même? que reste-t-il, si ce ne sont pas ses droits? »
Telle était la France du 10 août, décrite par un des hommes qui célébraient celte journée. Gensonné termina en rappelant l’invitation que Robespierre avait adressée au peuple, le priant de venger les. patriotes lorsqu’ils auraient été égorgés; il ajoutait : «Tranquillisez-vous, Robespierre, vous ne serez point égorgé, et je crois même que vous ne ferez égorger personne. La facilité, la bonhomie avec laquelle vous reproduisez sans cesse cette doucereuse invocation, me fait craindre que ce ne soit seulement le plus cuisant de vos regrets. »
Neuf mois étaient à peine écoulés, Robespierre faisait monter sur l’échafaud Gensonné et ses amis; neuf autres mois après, Robespierre y était traîné 3 son tour.
DISCOURS DE PÉTION
Dartigoyte lui succéda à la tribune. Parmi ses arguments contre l’appel au peuple, il disait: «Français, deux cent mille de vos frères égorgés par les ordres de Louis Capet demandent vengeance. »
Pétion , comme ses amis, demanda l'appel au peuple, mais sans se départir de cette aversion grossière, de cette brutalité injurieuse qu’il avait toujours manifestées contre le roi. Par forme oratoire il lui adressait cette apostrophe: « Louis, je n’examinerai point si tu es coupable : ce n’est plus un problème à résoudre. I)e[iuis l’ouverture des états généraux jusqu’à celle de la Convention, tu vie n’est qu’un long outrage à la liberté. Toujours parjure, toujours conspirateur, ton acceptation simulée des lois de ton pays n’est qtf’un délit ajouté à tes délits. La lâcheté et la perfidie ont sans cesse accompagné tes actions; c’est toujours au moment d’une trahison que tu as affecté les apparences de la bonne foi. Tu as conjuré de mille manières la guerre civile; tu as appelé la guerre étrangère. Nos villes, nos campagnes ont été livrées au pillage; des milliers de Français ont été massacrés. »
Le promoteur du 20 juin, le complice du 10 août imputait la guerre civile au roi; le partisan des hommes qui avaient voulu la guerre malgré le roi , lui imputait cette guerre; le magistrat, inerte spectateur du 2 septembre, lui reprochait des massacres.
La mort de Louis XVI n’était donc à ses yeux qu’une question de politique, et en ce sens il demandait l’appel au peuple. C’était surtout pour qu’il lui fût permis d’attaquer vivement le parti jacobin,
DISCOURS DK BARÈRE.
sans passer pour royaliste, qu’il avait montré tant de violence contre l’accusé.
La discussion durait depuis plusieurs jours, et les Jacobins pouvaient avoir quelque inquiétude sur les dispositions de la majorité. É\idemment le doute et l’hésitation avaient fait des progrès dans l’Assemblée. L’effet des discours de Robespierre s’était affaibli. Les fureurs des Jacobins, le langage de leurs orateurs avaient irrité plutôt qu’intimidé les esprits. La Gironde s’était montrée courageuse et éloquente.
Barère fut appelé à parler; jusqu’alors il n’avait pas pris une couleur décidée. Son caractère ne semblait pas comporter une conviction sincère et vive. Il était homme d’un esprit prompt et dégagé, doué de cette facilité à parler assez commune ^ans nos provinces méridionales; plus homme de lettres qu 'avocat, il avait, pendant l’Assemblée constituante dont il était membre, rédigé un journal qui avait eu peu de succès. Ses opinions avaient été conformes à la majorité libérale, sans toutefois le rapprocher de Robespierre, Pétion et Buzot; il ne s’était nullement fait remarquer à la tribune, mais assez habituellement il travaillait dans les commissions. Après l’Assemblée constituante, il avait été juge au tribunal de cassation. Sa conversation était animée, naturelle, variée; il pouvait avoir de bonnes manières et même un certain air aristocratique; aussi vivait-il dans une société assez distinguée ; mais il n’en suivait pas moins le cours de la Révolution. Ses opinions et ses liaisons le rapprochaient toujours du parti qui marchait au succès. On le vit d’abord aux Feuillants, puis il retourna aux Jacobins. Après le 10 août, il fut
DISCOURS DE BARÈRE
appelé par Danton dans un conseil de jurisconsultes attaché au ministère de la justice ; il y siégea avec Robespierre et Collot d’Herbois. Élu membre de la Convention, il semblait souvent incliner vers les Girondins, ou du moins à parler et voter avec eux, lorsqu’il s’agissait de maintenir l’ordre public ou d’arrêter les progrès de la désorganisation.
Lorsqu’il avait été nommé président de la Convention, au moment où commençait le procès du roi, il avait, autant que la situation pouvait le permettre à un homme de ce caractère, montré des égards pour l’accusé, et ne s’était pas associé aux brutalités républicaines. C’était à Barère que M. de Malesherbes s’était adressé d’abord, lorsqu’il avait sollicité la permission de défendre le roi; il était venu faire une visite au président de la Convention, et en avait été accueilli avec le respect dû à son âge, à ses vertus et à son dévouement. « Monsieur, avait dit Barère, si je n’étais pas membre de la Convention, ou si, étant membre de cette Assemblée, je pouvais être défenseur du roi, j’accepterais de grand cœur une aussi noble fonction. C’est le triomphe de la défense publique et le plus beau jour pour un avocat du malheur. »
Quelques jours après avoir tenu ce langage, Barère fut choisi par Robespierre pour résumer la longue discussion où les Girondins avaient pris une si grande part, et ouvert, en proposant l’appel au peuple, la seule voie qui paraissait, en ce moment, pouvoir sauver le roi. Barère se chargea de les réfuter, et de ramener à un vote de condamnation les esprits incertains ou troublés.
Dès lors commença sa carrière politique; dès lors
DISCOURS DE BARÈRE
il prit le rôle, qui donna à son nom une famosité historique. 11 eut encore quelques fluctuations, tant que la victoire fut incertaine entre les deux partis; mais aussitôt que l’opinion de Robespierre fut devenue dominante, il devint son rédacteur ordinaire. De même qu’on dicte à un secrétaire les paroles qu’il doit écrire, de même le pouvoir régnant dicta à Barère ses jugements, ses opinions, ses amitiés. Il rédigeait ce qu’on voulait, sans hésitation, sans scrupule. C’était un métier qu’il exerçait, comme l’artisan fabrique pour qui lui commande. Il était toujours prêt. Personne n’aurait pu avoir tant de facilité, tant de promptitude. 11 donnait volontiers une sorte de variété, de piquant aux œuvres révolutionnaires; il avait de l’enthousiasme pour les victoires, de l’exaltation pour les grandes mesures républicaines, du dégagé sur les atrocités systématiques, de la raillerie sur le sang versé, des épigrammes sur les victimes. Sa légèreté, son insouciance plaisaient aux maîtres de la politique révolutionnaire. C’était pour eux une distraction et un amusement.
D’ailleurs, il était fort utile. Ainsi s’explique ce que disait Saint-Just des relations de Robespierre avec Barère : « le seul à qui il ait pardonné; » car, en effet, avant de se donner entièrement à Robespierre, Barère avait plus d’une fois traversé ou combattu ses desseins. Du reste, flottant au gré des événements , menant une vie commode et presque joyeuse, il semblait ne pas se regarder comme responsable des discours qui lui étaient ordonnés, non plus que des actes auxquels il s’associait. En lisant ses Mémoires, témoignage curieux de lui-même et de l'esprit de son temps, écrits sans suite et sans
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exactitude, on ne sait pas s’il a voulu nier ses infamies ou s'il les a oubliées.
Son discours contre le roi fut d’une rare dextérité. 11 était destiné à réparer l’effet qu’avaient produit les emportements et les menaces des Jacobins, à ramener l’attention de l’Assemblée sur la grande décision qu’elle avait à prendre, à lui ôter le caractère d’une question de parti. Ainsi, le langage de l’orateur fut conciliant ; nulle injure ne fut adressée aux promoteurs de l’appel au peuple ; hommage était rendu à 'leur talent, à leur sincérité, à leur patriotisme. Barère alla jusqu’à dire que son opinion avait été un instant presque conforme à la leur, surtout lorsqu'il avait entendu Robespierre repousser l’appel au peuple demandé par lui-même au retour de Varennes; lorsqu'un homme, dont il lui répugnait de prononcer le nom, mais connu par ses penchants sanguinaires, s’y montrait aussi opposé; lorsque les sections de Paris étaient venues séditieusement protester contre le vote de l’Assemblée, qui prononcerait l’appel au peuple. C’était donc sans céder à aucune influence qu’il venait combattre cette proposition.
Toutes les questions, qui s’étaient produites dans les discussions successives, furent traitées méthodiquement dans un langage clair et assez calme, où se détachaient parfois des phrases jetées avec effet. C’était la manière de Barère et son seul talent. Malheureusement pour sa mémoire, plusieurs de ces phrases sont demeurées célèbres.
Ainsi, répondaut à Lanjuinais qui avait demandé que la Convention se désistât du jugement, Barère disait: « Les vaisseaux, qui nous ont portés, sont brûlés; on ne rétrograde point en révolution. »
DISCOURS DE BARÈRE
Pas plus qu,c les autres orateurs, il ne discuta point ce qu’on appelait les crimes de Louis XVI; il les aflirma.
La partialité des juges , manifestée par leurs opinions prononcées avant la clôture des débats , était ainsi justifiée : « Chacun de nous doit voter à haute voix, comme mandataire; donc, l’émission d’un vœu n’altère point l’impartialité obligatoire pour tout juge. Le tribunal national, formé pour juger des faits révolutionnaires, ne peut pas être plus, récusé que la nation même. »
Oubliant que les faits imputés à l’accusé n’étaient ni établis ni définis, il voulait l’application du code pénal en vertu de l’égalité devant la loi. « La faux inexorable de l’égalité se promène indifféremment sur toutes les têtes. « Barère ne prévoyait pas encore combien cette maxime allait être mise en pratique.
L'appel au peuple était longuement controversé : ce ne pouvait être une question de droit ; elle était hors de la sphère constitutionnelle et légale. Nulle démonstration n’était possible. Les uns disaient : le peuple a délégué sa souveraineté à la Convention ; les autres affirmaient que le peuple délègue des pouvoirs et donne des fonctions, mais ne peut jamais déléguer sa souveraineté! Comme on n’était pas dans le réel, chacun avait son libre arbitre sur la question. C’était un combat entre deux opinions absolues et absurdes. Si le peuple possède la souveraineté absolue et qu’il la délègue, c’est le despotisme. S’il est toujours en droit de l’exercer, c’est l’anarchie.
Barère ne prétendait pas que toute assemblée représentative fût omnipotente , mais il voulait que la
DISCOURS DK BARÈRE.
Convention eût la puissance absolue. « Une Convention nationale est l’image instantanée de la nation ; elle a tous les pouvoirs pour combattre les ennemis de la liberté et pour les distribuer ensuite selon un nouveau pacte social. Le trône est brisé; vous abolissez la royauté; en la démolissant, vous trouvez sur ses débris un homme accusé de conspiration : et vous voudriez déposer sur la nation un soin , pénible sans doute, car personne n’aime à prononcer sur le sort de son semblable ! » C’était un singulier argument. Barère faisait honte à l’Assemblé de sa débilité , de ce manque de courage, qui, à la première tempête, appelait le peuple à son secours. Puis, pour décider la mort du roi, il donnait un motif que d’autres avaient développé pour s’y opposer. « De quel droit ferezvous tomber sous le glaive des lois la tête des anarchistes et des factieux, celle des émigrés et des ennemis intérieurs de la liberté , si le chef des factieux reste impuni?»
On ne pouvait dire plus nettement que les échafauds du règne prochain de la terreur seraient la conséquence de l’échafaud de Louis XVI. En le tuant, on se mettait sur la voie de tuer après lui des milliers de condamnés.
Le point capital pour acquérir des votes, était d’inquiéter le3 esprits, déjà disposés à la peur, sur le danger des assemblées primaires, sur l’agitation qui en résulterait, sur les troubles qui en pourraient naître. Barère présenta la situation du moment comme voisine de l’anarchie. Dès lors la république ne pouvait pas promettre la liberté. « 11 est sensible que le législateur révolutionnaire et constituant est souvent forcé de s’écarter, pour l’intérêt public, du principe de la
DISCOURS DE BARÈRE
souveraineté du peuple, ou de ne pas lui laisser une latitude qui pourrait la compromettre. »
Il établissait, et non sans raison, que soumettre au suffrage universel un acte constitutionnel n’agiterait point le pays. « Le besoin de se rallier autour d’une constitution , de ramener ainsi l’ordre et le repos, de trouver sûreté pour les personnes et les propriétés, déterminerait un vote unanime et facile. Tandis que la ratification du jugement de Louis serait un appel à la diversité des opinions, à la division des partis, l’unité de la république pourrait être mise en péril. Qu’adviendrait-il entre des départements qui voteraient pour ou contre le roi? »
La dernière question à traiter était l’influence que le jugement pourrait avoir sur la politique extérieure. «Selon lui, la France ne pouvait, en aucun cas, compter sur la neutralité de l’Espagne et de l’Angleterre. Leurs dispositions hostiles se manifestaient chaque jour davantage. Les cours étrangères portaient moins d’intérêt à Louis, que de haine à la liberté des peuples. Leur désir étant le rétablissement de la royauté en France, la mort du roi n’y mettrait pas un obstacle de plus. La nation française restera toujours maîtresse de ses droits et pourra se royaliser. L’Angleterre n’est-elle pas redevenue une monarchie après avoir fait périr Stuart? » Alors suivait une longue comparaison entre le procès de Charles l"et le procès de Louis XVI , bien plus légal , solennel et national, disait Barère.
Ce discours eut, dit-on, une grande influence sur les votes et sur l’issue du procès. Dans les circonstances importantes et critiques, après une longue et douteuse discussion, il y a toujours un certain nombre