‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 66 sur 137 · TUMULTE AU TIIÉATRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

TUMULTE AU TIIÉATRE-FRANÇAIS

La Convention ne passa point immédiatement au grand acte, dont la gravité solennelle pesait sur toutes les âmes. Une sorte d’anxiété préoccupait la population de Paris; les autorités municipales, le conseil exécutif paraissaient craindre quelque terrible désordre. Des préparatifs se faisaient parmi les hommes que le sang déjà répandu par eux avait rendu redoutables ; on pouvait croire qu’ils se disposaient à renouveler le carnage de septembre; des précautions étaient prises pour préserver l’ordre public. Étaient-elles sincères? Étaient-elles suffisantes? La Convention pouvait s’en inquiéter. Avant de commencer la formidable délibération, elle voulut s’assurer de ce qui avait été fait pour sa sûreté et pour maintenir la tranquillité de la ville Les ministres furent mandés.

Avant leur arrivée, ils avaient adressé à l’Assemblée un arrêté , qu’ils venaient de prendre à la suite de quelques désordres qui, dans la soirée précédente, avaient troublé le spectacle au Théâtre-Français. La comédie de « l’Ami des Lois » en avait encore été l’occasion; interdite par la commune, redemandée par le public, autorisée par une délibération de l’Assemblée, défendue de nouveau par l'autorité municipale, la pièce avait disparu de l’affiche. Un nombre considérable de jeunes gens et d’habitués des théâtres se portèrent, le 15 janvier au soir, à la Comédie-Française, refusèrent de laisser jouer la pièce annoncée sur l’affiche, et réclamèrent à grands cris « l’Ami des Lois. » Les agents de la police furent insultés. Santerre avait, par précaution, entouré la salle de détachements de la garde nationale; lui-même entra dans

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la salle et voulut parler au parterre eu tumulte ; il ne fut pas écouté. Au milieu des huées , on lui criait :

« Gueux de septembre. — Ce n’est pas le peuple, disait-il, ce sont les aristocrates. » Les spectateurs continuaient à demander « l'Ami des Lois. » Comme les acteurs de la pièce ne se trouvaient pas au théâtre, on voulait qu’elle fût lue. Santerre ût entrer la garde et la salle fut évacuée. Pour que cette dernière interdiction de « l’Ami des Lois » fût complètement régulière, l'administration départementale et le conseil exécutif avaient confirmé l’arrêté de la commune.

Pétion, avec quelque vivacité, réclama l’entière liberté des théâtres : non-seulement pas de censure, mais aucune mesure préventive; nulle autorité de police; la punition des délits, lorsqu’il en serait commis. Telle était la doctrine de l'ancien maire de Paris.

La querelle s’engagea entre les Girondins et la Montagne. La proposition de Pétion fut adoptée.

Alors on entendit la voix retentissante de Danton : « Je l’avouerai , je croyais que nous devions nous occuper d’autres objets, et non pas de comédie. — Il s’agit de la liberté, cria un interrupteur. — Oui, il s’agit de la liberté; il s’agit de la tragédie que vous devez donner aux nations ; il s’agit de faire tomber , sous la hache des lois, la tête d’un tyran — (on murmura)— et non de misérables comédies. » Il demanda que la municipalité fût déchargée de toute responsabilité, puisqu’on autorisait ce qu’elle regardait comme dangereux. Sa proposition fut repoussée par la question préalable.

Il y avait six semaines qu’on n’avait pas entendu

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parler de Danton. Depuis quelques paroles prononcées dans la séance du 6 novembre pour hâter le cours de la procédure, il n’avait pris aucune part aux discussions; nulle opinion de lui n’avait été entendue à la tribune ou imprimée. Le 1" décembre, il s’était fait envoyer en mission avec Lacroix son ami et son confident, à l’armée de Dumouriez.

Dès lors, il n’exerçait plus sur la faction révolutionnaire cette domination acquise par le 10 août et le 2 septembre. Les circonstances n’étaient plus les mêmes ; tant qu’il s’était agi de pousser les hommes des insurrections dans le sens de leurs passions et de leurs espérances, il avait pu agir en chef et avec une autorité de commandement. Après l’ouverture de la Convention et la proclamation de la république, ce qui eût été nécessaire, et Danton le savait bien, c’était l’ordre, la paix publique, l’esprit de gouvernement, le règne des lois ou du moins un pouvoir raisonnable. Telle était sa pensée, et il la laissait voir.

Mais pour marcher dans cette voie, il eût fallu se réconcilier avec les Girondins, ce qui était à peu près impossible. 11 eût fallu aussi renier le passé, abandonner ses amis , les laisser responsables du 2 septembre, et Danton ne pouvait à un tel point se manquer à lui-même; l’orgueil et la générosité de son caractère ne se prêtaient point à cet abaissement. D’ailleurs, il comprenait que si la réaction commençait contre les derniers termes de la série révolutionnaire, elle ne s’arrêterait pas et remonterait plus haut.

Dans les deux premiers mois de la Convention , il inclina tantôt du côté de la raison et de l'ordre, tantôt du côté de son ancienne popularité. Il allait peu aux Jacobins ; Robespierre y était plus puissant que lui

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et 3avait mieux flatter les opinions qui y régnaient. On remarquait sa tiédeur, et s’il se fût manifesté davantage on aurait craint sa domination. Une telle situation lui déplaisait. Peut-être aussi voyait-il quelque avantage à ne point mener le procès du roi; dans les illusions de son amour-propre et de son ambition, il s’était flatté d’être maître du sort de Louis XVI et de saisir quelque grande chance. 11 avisa, pour se dérober aux embarras et aux ennuis de son impuissance, qu’une mission en Belgique devait être importante. 11 avait sans cesse besoin d’argent : c’était le meilleur moyen de s’en procurer ; Lacroix était aussi accoutumé et expert dans ce genre d’affaires. En outre, Dumouriez et lui se connaissaient et savaient très-bien s’entendre; des projets pouvaient être conçus en commun.

M. Bertrand de Molleville lui avait écrit que s’il ne se conduisait pas en cette grande circonstance comme devait le faire un homme qui avait reçu tant d’argent du roi, les preuves des différentes sommes qu’il avait reçues seraient publiées. Danton avait trop de cynisme et d’impudence pour être effrayé de cette menace; c’était au contraire un moyen de l’irriter.

Le voyage en Belgique contribua à diminuer Danton sur le théâtre politique de Paris , et ne lui donna aucune importance à l’armée. 11 retrouva les mêmes difficultés. Une foule de révolutionnaires étaient accourus avec des emplois d’administration militaire pour chercher fortune en pays conquis, ou pour y faire de la propagande républicaine. 11 fallait , là comme à Paris, opter entre l’ordre et le désordre, entre le bon sens et la déraison. Danton se laissa aller à ses penchants et à ses habitudes; il mena une

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vie déréglée, plus occupé de plaisir que d’affaires ; il hanta beaucoup les Jacobins français ou belges; il travailla à la réunion du pays conquis à la France, ce qui dérangeait toutes les visées de Dumouriez. Le général voyait combien l’esprit des populations était attaché à l’indépendance; combien une bonne et régulière administration s’établirait plus facilement si elle n’était point française; combien enfin, si la guerre devait se terminer par une paix possible, les négociations présenteraient plus de facilité , lorsque la France n’aurait pas disposé d’avance de sa conquête.

Danton et Dumouriez n’avaient donc rien à conclure ni à concerter ensemble. Sans doute il fut question entre eux d’un ou de plusieurs projets de restauration; mais ils ne pouvaient être fondés que sur de nouvelles victoires. Le désordre toujours croissant dans le gouvernement des choses militaires qui flottait sans direction et sans prévoyance entre les comités de la Convention et les bureaux d’un ministre incapable, ne laissait guère concevoir l'espérance d’une heureuse campagne. Dumouriez était venu à Paris, dès le commencement de janvier, pour présenter ses projets et pour obtenir que l’exécution en fût préparée. Il axait pensé aussi que quelque chose pourrait être tenté en faveur du roi. Il ne fut écouté de personne, pas plus sur un chapitre que sur l’autre. Danton revint deux semaines après lui; mais il ne pouvait plus lui être utile, comme à l’époque de Valmy.

Après la discussion sur « l’Ami des Lois, » la Convention continua à s’occuper de la situation de Paris. Deux lettres, l’une du ministre de la guerre, l’autre de Roland, augmentèrent les inquiétudes. Un grand

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