‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 69 sur 137 · CRAINTES POUR LA PAIN PUBLIQUE · texte numérisé non relu

CRAINTES POUR LA PAIN PUBLIQUE

tent des transes aujourd’hui sont les mêmes qui ont appelé à Paris des fédérés de leurs départements, pour nous faire délibérer sous les baïonnettes. Mais ces braves gens ont rejeté les principes qu’on voulait leur suggérer. De là le désespoir des alarmistes. »

Ce que disait Marat était véritable; les fédérés mandés par les Girondins avaient recruté les bandes anarchistes. Un député modéré demanda qu’ils fussent appelés pour faire le service de garde à la Convention; Fonfrède lui-même repoussa cette proposition. Marat continuait à braver la Gironde. « Ils disent qu’ils votent sous les poignards; il n’y en a pas un seul qui soit égratigné. » Et il riait d’un rire féroce. « On les a menacés; et qui n’a pas été menacé? Je l’ai été cent fois. L’autre jour Guadet disait devant moi qu’avant de condamner le tyran à mort, il fallait prononcer cette peine contre tous les coquins. — 11 se répand dans le public qu’un grand nombre de députés veut faire rouvrir les barrières pour se sauver. Je demande qu’on note comme infâmes les membres qui ne seront pas à leur poste et qu’on saisisse comme de bonne prise , ceux qui voudront s’en aller. »

Les ministres entrèrent; Garat, ministre de la justice, rendit compte des faits exposés dans les lettres de ses collègues, en cherchant à les dépouiller de toute circonstance inquiétante. Le maire était malade et n’avait pu se rendre à l’Assemblée. La lettre qu'il » écrivait témoignait moins de quiétude. Des rassemblements séditieux avaient voulu en effet occuper les barrières et les tenir fermées; le commandant de la garde nationale avait néanmoins réussi à maintenir une libre circulation. Le maire avait pris aussi des

précautions pour préserver les prisons. Ses ordres , disait-il, avaient empêché ou du moins retardé les massacres projetés. 11 mettait son espérance dans la réunion des bons citoyens qui voulaient le respect des lois, des personnes et des propriétés.

Les Jacobins tenaient à établir que la Convention allait voter librement et en parfaite sécurité. Lamarque rappela qu’à toutes les époques, les soi-disant amis de l’ordre, de la constitution, des lois et de la paix avaient été ennemis de la Révolution et avaient voulu museler le peuple. « Maintenant des audacieux prétendent que la Convention délibère le couteau sur la gorge. — Oui! c’est vrai ! » criait-on à droite. — Puis l’orateur accusa la Gironde de calomnier Paris, de susciter l’opinion des départements contre une ville qui avait fait la Révolution. « La guerre civile s’ensuivra, » disait-il. Enfin, au nom de son parti, il désavoua Marat, comme faisait toujours la Montagne quand elle voulait se montrer conciliante.; il l’appela un homme suspect, à idées exagérées.

Rien ne pouvait sortir de cette discussion. Au moment où elle commençait, Danton avait fait décréter que la séance serait permanente jusqu’au prononcé du jugement.

Avant de voter, il fallait décider quelle serait la majorité requise pour donner force à la sentence. — Lanjuinais demanda les deux tiers des voix. — Garran-Coulon objecta que la Convention votait non pas des arrêts , mais des décrets , qu’ainsi la majorité simple était suffisante. Danton soutint cette opinion. « Vous avez prononcé à la majorité simple sur le sort de la nation entière. Vous avez ainsi aboli la

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royauté. Vous avez voté la république, voté la guerre. Est-ce que le sang qui coule au milieu des combats ne coule pas définitivement? Vous êtes envoyés par le peuple pour juger le tyran , non pas comme juges , mais comme représentants. Vous ne pouvez dénaturer votre caractère. »

Lanjuinais insista. « 11 ne s’agit pas de crainte. Vous devez craindre seulement de violer la justice et la raison. — • Vous avez rejeté toutes les formes que peut-être la justice, et certainement l’humanité, réclamaient. Vous avez repoussé la récusation et le scrutin silencieux, qui seul peut garantir la liberté des suffrages. Nous allonB délibérer sous les poignards des factieux. Conservez au moins cette dernière garantie : la majorité requise dans le jury. »

L’Assemblée adopta l’opinion de Danton et passa à l’ordre du jour. L’appel nominal commença : il était environ dix heures du soir.

Les tribunes publiques étaient occupées depuis le matin; la foule se pressait aux abords de la salle; les cours étaient envahies par des hommes à figure sinistre qu’on avait vus dans toutes les journées de sang et de désordre ; on reconnaissait Fournier l’Américain , et leurs autres chefs. Dans les galeries et les salles qui entouraient l’Assemblée, députés, gens empressés à savoir tes nouvelles , curieux qui n’avaient pu trouver place dans les tribunes, circulaient pêle-mêle avec une anxiété agitée, mais sans trop de bruit. On voyait des députés se placer au bout de quelque table pour écrire leur vote et les paroles qu’ils voulaient y ajouter. Quelques-uns semblaient hésitants, troublés, effaçant les lignes qu'ils avaient écrites pour changer, sinon leur vote, du

moins leurs phrases. Des représentants descendus de la Montagne, Albitte, Duhem, Bellcgarde, d’autres encore allaient et venaient, regardant sur les tables ce qu’écrivaient leurs collègues, dictant des votes avec autorité, quelquefois même avec emportement.

Dans la salle, les spectateurs étaient entassés aux tribunes. On y voyait des femmes élégamment parées; les députés venaient converser avec elles; leur curiosité était sans émotion , mais non sans vivacité. 11 y en avait qui s’étaient procuré des cartes pour piquer à mesure les suffrages de vie et de mort. On leur faisait passer de temps en temps des glaces ou des rafraîchissements. — Le rang supérieur des tribunes était occupé par des gens de la rue qui buvaient et fumaient comme dans leurs cabarets. On distinguait des garçons bouchers dans le costume de leur métier.

La salle était sombre, et le. silence imposant. Le premier appelé fut Mailhe de la Haute-Garonne; il vota la mort, en ajoutant : « Je crois qu’il serait digne de la Convention d’examiner s’il ne serait pas utile de retarder le moment de l’exécution. »

Presque tous les représentants motivaient leur vote par quelques phrases ; plusieurs y ajoutaient de sauvages et féroces paroles. D’autres fois on entendait seulement tomber de la tribune le mot funèbre : « La mort. »

Il était d'usage à la Convention que dans les appels nominaux, chaque département était, à son tour, appelé le premier. On avait commencé par la Haute- Garonne. Le troisième était la Gironde. Le vote des chefs du parti était curieusement attendu.

Les défenseurs de Louis XVI étaient dans une tribune qui leur avait été réservée. Lorsque M. de Ma-

lesherbes sut que, dans l’appel nominal, le département de la Gironde \enait des premiers, il se réjouit de ce que des hommes considérables dans l’Assemblée allaient , par leur exemple et leur parole , exercer une influence salutaire sur les votes qui seraient prononcés après le leur. On l'avait assuré que la plupart des Girondins ne prononceraient point la mort.

Presque tous étaient réellement persuadés que le supplice du roi serait une faute politique et mettrait en péril la république et la France; mais la pensée de risquer leur situation , le désir de gagner ou plutôt de retrouver la popularité révolutionnaire, passaient avant tout dans leur esprit. D’ailleurs quelques-uns, et des plus importants, étaient nés à la vie publique avec des préjugés et des passions démagogiques , dont ils avaient pu modérer l’ardeur, mais sans y renoncer. Ils n’avaient pu obtenir l’appel au peuple; maintenant ils pensaient au sursis; car ne pas voter la mort leur eût semblé céder le pas aux Jacobins dans la voie où ils étaient entrés ensemble.

Toutefois, dans ce parti, comme dans la population timide et incertaine de la Plaine, un certain nombre de députés écoutaient les avertissements de leur conscience. La justice, la pitié, un reste instinctif de religion monarchique agissaient sur leur opinion tristement flottante. Yergniaud était de ceux-là. Ce jour même, il avait dîné avec deux de ses collègues chez une personne qui assistait à la séance. Là, Vergniaud avait dit avec chaleur et fermeté : « Je resterais seul de mon opinion, que je ne voterais point la mort. » Quand vint son tour de répondre à l'appel nominal, il déclara qu’en demandant la sanction du peuple il avait acquitté sa conscience; qu’il avait

déjà déclaré la culpabilité; que la loi ne lui permettait point d’hésiter sur la peine ; que c’était la mort. 11 réservait son opinion sur le sursis et se référait à l’amendement de Mailhe. Lorsque ceux qui, peu d’heures auparavant, venaient d’entendre sa promesse, lui témoignèrent leur étonnement, il répondit:

« Je n’ai pas cru devoir mettre la chose publique en balance avec la vie d’un homme '. »

Telle était l’excuse que donnaient aux autres «t à eux-mêmes un grand nombre de représentants, dont les hésitations se terminaient à un vote dicté par la peur. Pour Vergniaud et ses amis, ce n’était pas précisément un manque de courage personnel, c’était un manque de courage politique. Us étaient capables de braver la mort et ils tardèrent peu à le prouver; mais en cette occasion ils se refusèrent à périr pour une cause qui n’était point la leur. D’ailleurs, dans l’intérêt de la chose publique, ils s’effrayaient, ainsi que le disait Vergniaud, des désordres sanglants dont les apprêts apparaissaient autour de la salle. Gensonné vota comme son ami , et ajouta une odieuse parole : « Afin de prouver à l’Europe que flous ne faisons pas d’acception entre les scélérats , je demande qu’après le jugement de Louis vous ordonniez au ministre de la justice de faire poursuivre, devant les tribunaux, les assassins de septembre. »

Grangeneuve avait été , pendant l’Assemblée législative, un des plus fougueux ennemis de la monarchie constitutionnelle, plutôt Jacobin que Girondin; il vota pour la détention. Deux autres députés de la Gironde, Lacaze et Bergoeng, suivirent son exemple.

1 Anecdotes par Harmand, de la Meuse.

De plus illustres qu'eux s'associèreut au vute de mort; quelques-uns mentionnèrent le sursis, en termes plus ou moins explicites; de sorte qu’on pouvait douter si cette condition était essentiellement attachée à leur prononcé. En ce cas, leur vote n'aurait point compté pour la condamnation à mort.

Les plus fermes défenseurs de la justice, ceux qui avaient le plus à cœur le salut de Louis XVI, motivaient l’opinion du bannissement ou de l'a détention sur l’intérêt politique ou sur l’incompétence, jamais sur l’innocence de l’accusé.

Beaucoup de représentants, jusqu'au dernier moment, où venait leur tour de voter à la tribune, restaient dans une anxiété visible, incertains, hésitants. Leur nom était appelé, et ils marchaient vers la tribune sans avoir pris leur résolution. Il y en eut qui s’étaient indignes à chaque vote de mort , et qui , en se levant de leur banc, annoncèrent à leurs voisins qu’ils ne la prononceraient point; en face de l’Assemblée, sous le regard et les menaces de cette foule de spectateurs , ils perdirent courage et articulèrent le mot fatal. D’autres, au contraire, avaient promis de le dire, et la dernière impression fut pour l’humanité.

Salles, comme Grangeneuve, vota pour ta détention.

Robespierre motiva longuement son vote, quoiqu’il eût commencé par dire : « Je n'aime point les longs discours dans les questions évidentes. » Mais il trouvait l’occasion favorable pour renouveler ses accusations contre les Girondins et accabler de ses sarcasmes leurs subtilités et leur embarras à concilier leurs opinions avec leur vote. « Je ne sais pas décomposer mon existence politique pour trouver en

moi deux qualités disparates, celle de juge et celle d’homme d’État. » Les ennemis des Girondins commençaient alors à les désigner par ce sobriquet.

Danton trouva le mot heureux et le répéta. « Je ne suis point de cette foule d’hommes d’État qui ignorent qu’on ne compose pas avec les tyrans; qui ignorent qu’on ne les frappe qu’à la tête; qui ignorent qu’on ne doit rien attendre de ceux de l’Europe, que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran. »

Manuel s’était séparé des hommes avec lesquels il avait coopéré au 2 septembre. A travers beaucoup de phrases déclamatoires, il exprima les sentiments d’humanité qui s’étaient, pour le moment, emparés de cette âme mobile et variable. « Les lois de sang ne sont pas plus dans les moeurs que dans les principes d’une république. >;

Hormis Manuel, Dussaulx et Thomas, tous les membres de cette révolutionnaire députation de Paris avaient voté la mort en paroles plus ou moins passionnées. Lorsque le nom d’Égalité fut appelé, tous les regards se portèrent sur lui; chacun attendait, avec un sentiment curieux et pénible, ce qu’il allait dire.

Le duc d’Orléans monta à la tribune et parla en ces termes : « Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort. »

Un murmure d’effroi, une sourde rumeur furent entendus même dans les hautes tribunes, d’où plusieurs fois étaient parties des injures et des menaces contre les députés qui ne votaient pas la mort.

APPEL NOMINAL SlIR LA PÉNALITÉ. 273

Ce ne fut point une démence d’opinion, ce ne furent point des idées ou des espérances ambitieuses qui déterminèrent cet acte inconcevable, ce fut le trouble de la peur. Pour sauver une vie qui ne pouvait échapper au cours de la Révolution et qu’il devait perdre peu de mois après, le duc d’Orléans fut sourd à la voix de son honneur, aux instances de ses fils, aux supplications de l’amitié, et même aux avis de quelques-uns de ses conseillers révolutionnaires.

11 avait d’abord songé à s’abstenir et à ne point paraître au procès. Son absence était, pour ainsi dire, de droit: les liens de parenté étaient un motif évident de récusation. M. Merlin de Douai, qui était attaché à sa maison comme jurisconsulte, lui proposa, en ce sens, un projet de lettre adressée au président de la Convention. Il la copia, la signa, et elle fut envoyée. Le président la lui rapporta. Dans ce court intervalle, il avait été investi par les hommes des Jacobins et de la commune qu’il ménageait, et avec lesquels il avait des relations explicables seulement par les craintes qui le préoccupaient; ils lui firent de telles menaces, lui annoncèrent de tels malheurs pour lui et pour sa famille, qu’il consentit à reprendre sa lettre. A la grande surprise de la Convention presque entière, il parut dans les premiers appels nominaux.

Avant la séance où la peine devait être votée, il promit à son jeune fils, le comte de Beaujolais, le seul qui fût alors près de lui , de ne point prononcer la mort; il répéta cette promesse à des personnes de son intimité. Au retour de la séance, son fils, qui l’attendait avec angoisse, accourut au-devant de lui. « Laisse-moi, je ne suis pas digne d’être ton père, » dit-il au jeune prince.

ii. 18

L’appel nominal continuait; de loin en loin quelques paroles courageuses accompagnaient les votes de détention. Daunou disait : « Je ne lirai point les pages sanglantes de notre code, puisque vous avez écarté celles où l’humanité avait tracé les formes protectrices de l’innocence. »

Barère motiva son vote et termina par ces mots : « L’arbre de la liberté croît lorsqu’il est arrosé du sang des tyrans. »

« Ne peuvent-ils pas voter la mort sans phrases? » disait Sieyès. Aussi ne prononça-t-il pas d’autres paroles que : « La mort. »

Gorsas, ami de Grangeneuve, fut du petit nombre des Girondins qui votèrent la détention; Kersaint de même.

Bresson, député des Vosges, donna des développements assez étendus à son vote pour la détention :

« Nous ne sommes pas juges, car les juges se défendent des opinions sévères; ils les ensevelissent dans leur cœur, et ce n’est qu’avec une tardive et sainte honte qu’ils les laissent échapper. Et nous, réduits presque à nous excuser de la modération , nous publions avec orgueil la rigueur de nos jugements, et nous nous efforçons de la faire adopter. Notre aversion poursuit Louis jusque sous la hache des bourreaux. J’ai même entendu prononcer son arrêt avec l’accent de la colère , et des signes approbateurs répondaient à ce cri funèbre. »

Condorcet pensa que toute différence de peine pour les mêmes crimes était un attentat contre l'égalité ; mais la peine de mort était contre ses principes. La suite du raisonnement le conduisit à voter pour les

travaux forcés à perpétuité : il envoyait le roi au bagne.

Lakanal , député de l’Ariége , portait la main sur son cœur, en disant : « Les motifs de ma décision sont là : je vote la mort. »

Fauchet, Ilabaud Saint-Étienne, Duperret, qui étaient comptés parmi les Girondins, votèrent pour la détention.

Barbaroux prononça la mort avec une sorte d’ardeur. — Buzot manifesta plus de regrets et insista fortement pour le sursis. — Brissot davantage encore. — Pétion avait des doutes sur ce point : « Dans ce moment, dit-il, mon vœu pur et simple est pour la mort. »

La députation entière de deux départements, les Hautes-Alpes et les Basses - Pyrénées , ne donnèrent pas un vote pour la mort.

L’appel nominal fut terminé le 17 janvier à huit heures du soir; il avait duré vingt-deux heures. Pendant que les secrétaires étaient occupés au recensement des votes , le président annonça qu'il avait reçu une lettre des défenseurs de Louis et une autre du ministre des affaires étrangères qui transmettaient une communication du chargé d’affaires d’Espagne.

Sur la proposition de Garran-Coulon, l’Assemblée passa à l’ordre du jour sur la note de M. d’Ocariz. Danton avait prononcé quelques vives paroles contre l’audace de l’Espagne, à qui on aurait dû, disait-il, déclarer sur-le-champ la guerre.

Le gouvernement espagnol ne s’était pas borné à des communications officielles pour essayer de sauver le roi. Un crédit de deux raillions, chez un banquier de Paris, avait été ouvert au chargé d’affaires. Il

commença par se mettre en relation avec Chabot, ce qui était assez facile, car ce plus fougueux des Jacobins était habituellement employé par les étrangers. Sans leur rendre aucun service effectif, en restant fidèle à son parti, il leur donnait des informations,' jouant ainsi les deux jeux, comme le comporte l’emploi d’espion. Chabot promit de procurer la majorité pour l’appel au peuple et demandait les deux millions pour les distribuer aux principaux meneurs. M. d’Ocariz aurait voulu réserver au moins une partie de la somme pour acheter des influences dans les assemblées primaires ; peut-être aussi se méfiait-il de Chabot, qui aurait sans doute reçu l’argent sans tenir ses promesses. Cette intrigue n’eut pas de suite. Les deux millions furent conservés pour susciter quelque mouvement à Paris et délivrer le roi pendant qu’il serait conduit au supplice.

Un contemporain', souvent très-bien informé, et qui vivait en communications habituelles avec le parti révolutionnaire, a raconté que cette seconde négociation fut essayée avec Danton et qu’il demanda huit millions pour faire enlever le roi pendant la nuit qui précéderait l’exécution. Peut-être y a-t-il dans ce récit une confusion avec le fait plus certain du marché proposé à M. d'Ocariz par Chabot. L’empressement de Danton à tonner contre la lettre de l’agent espagnol serait un indice. Dans plusieurs circonstances, il se montra le premier et le plus violent à dénoncer et à poursuivre les projets où il pouvait être soupçonné d’avoir part.

Robespierre voulait qu’on ne prît pas lecture de

' Prudhomme.

la lettre des défenseurs de Louis avant que le décret fût rendu et prononcé, et que même, avant d’en avoir pris connaissance, il fût décidé que les défenseurs ne seraient pas entendus. Son opinion était motivée par la crainte des retards, par la nécessité d’arriver promptement au grand résultat. « 11 n’appartient, disait-il, ni au tyran, ni à ses défenseurs, ni à aucun citoyen d’élever une réclamation. »

On ajourna la question après le dépouillement du scrutin, A ce moment, un député des Deux-Sèvres, Duchâtel , qui n’avait point répondu à l’appel, entra dans la salle ; il avait la tête enveloppée et semblait fort malade ; il demanda à voter : après quelque contestation, le bureau le lui permit; il se prononça pour le bannissement.

Une difficulté se présentait dans le compte des votes. Un certain nombre de députés avait, ainsi que Mailhe, voté la mort en exprimant le vœu d’un sursis. Ces votes devaient-ils être comptés pour la mort? — On demanda à Mailhe de s’expliquer. 11 relut textuellement son vote, laissant l’Assemblée en déterminer le sens. « Je n’entends et qe veux, dit-il, donner aucune explication, v C’était évidemment prononcer que son vote était pour la mort.

Le recensement des votes était terminé. « Citoyens, dit Vergniaud, je vais proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice. J’espère que l’humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la justice a parlé, l’humanité doit avoir son tour.

« L’Assemblée est composée de sept cent quaranteneuf membres, quinze sont absents par commission, sept par maladie, un sans cause, cinq ont refusé de

278 le noi demande l’appel au peuple.

voter. Le nombre restant est sept cent vingt et un; la majorité absolue est de trois cent soixante et un.

« Deux ont voté pour les fers.

« Deux cent quatre-vingt-six pour la détention ou le bannissement.

« Quarante-six pour la mort avec sursis, comme condition inséparable de leur vote.

k Trois cent soixante et un ont voté pour la mort.

« Vingt-six pour la mort, en exprimant le vœu que la question de sursis fût examinée par l’Assemblée.

« Ainsi, pour la mort, trois cent quatre-vingt-sept.

« Pour la détention, le bannissement ou la mort conditionnellement, trois cent trente-quatre. »

Ce n’est point ce recensement qui fut publié dans la séance du vote; il ne fut arrêté définitivement qu’après une discussion et un nouvel appel, où chacun des représentants qui s’étaient rattachés à l’amendement de Mailhe, déclara formellement que son vote devait être compté pour la mort. Lorsque le président proclama le premier recensement, les votes de mort n’avaient qu’une majorité de cinq voix.

La proclamation du. résultat ne causa aucune surprise. L’appel nominal avait été écouté avec attention; les votes avaient été notés. Mais un profond sileuce régnait, lorsque le président ajouta :

« Je déclare, au nom de la Convention, que la peine qu’elle prononce contre Louis Capet est celle de mort. »

Alors les trois défenseurs du roi furent admis à la barre. M. Desèze demanda à donner lecture d’une lettre de Louis.

« Je dois à mon honneur, je dois à ma famille, de

RÉCLAMATIONS DES DÉFENSEl'RS. 279

ne point souscrire à un jugement qui m'inculpe d’un crime que je ne puis me reprocher. En conséquence, je déclare que j’interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants. Je donne par ces présentes, pouvoir spécial à mes défenseurs officieux et charge expressément leur fidélité de faire connaître à la Convention nationale, cet appel par tous les moyens qui seront en leur pouvoir, et de demander qu’il en soit fait mention dans le procès-verbal de la séance de la Convention. »

Desèze expliqua comment il existait une grande différence entre la question de l’appel au peuple , résolue déjà par un décret de la Convention , question de compétence, de pouvoir, de gouvernement, et le droit naturel et sacré de tout accusé de se pourvoir devant une juridiction supérieure. 11 ajouta :

« Maintenant que nous venons d’apprendre que le décret fatal qui a condamné Louis à la mort n’a obtenu que la majorité de cinq voix, peut-être pourrions-nous réclamer les votes des membres absents. — Vous avez jugé que la majorité d’une voix suffisait pour la validité de votre jugement; mais, je vous le demande encore ici, au nom de la justice, au nom de la patrie, au nom de l’humanité, usez de votre extrême puissance; n’étonnez pas la France par le spectacle d’un jugement qui lui paraîtra terrible, quand elle considérera cette étonnante minorité.... Vous qui combattez pour le salut de la nation, pour ses véritables intérêts , ne tremblerez-vous pas quand vous songerez que le sort de la république, le sort de vingt-cinq millions d’hommes, peut dépendre de nq voix? »

Tronchet insista sur cette puissante considération de justice et de légalité. Ce n'était pas même un décret, pas même une délibération, qui avait écarté la loi par laquelle les deux tiers des voix étaieut exigés pour que l’accusé fût condamné; c’était un simple ordre du jour qui avait repoussé cette question. Nonseulement dans l’intérêt de l’accusé, mais comme citoyens, comme pétitionnaires, les défenseurs réclamaient une délibération nouvelle sur une décision qui avait lésé leur droit.

Puis Maleslierbes essaya de parler. «Citoyens, je n’ai point comme mes collègues l’habitude de la parole , je ne suis pas en état d’improviser sur-le-champ.... Je vois avec douleur que je ne suis point capable de vous présenter des réflexions qui puissent toucher une assemblée. » — La voix du vieillard était entrecoupée de sanglots. « — Oui, citoyens, comment les voix doivent-elles’ être comptées?... J’avais des observations à vous présenter. .. Citoyens, pardonnez à mon trouble.... Quand j’étais magistrat, et depuis encore, j’ai beaucoup réfléchi sur cette question.... Aurai-je le malheur de perdre les pensées que j’avais conçues..., si vous ne permettez pas de vous les présenter demain? » — 11 s’arrêta ; sa douleur lui rendait impossible de continuer ; ses idées se troublaient , il n’avait que des larmes, et point de paroles.

Son émotion agissait sur l’Assemblée; presque tous les juges qui venaient de prononcer le cruel arrêt se sentaient touchés de pitié et de respect pour ce vénérable vieillard. Les défenseurs furent invités aux honneurs de la séance.

Robespierre prit la parole. « Vous avez donné aux sentiments de l’humanité tout ce que ne lui refusent

jamais les hommes animés de son pur amour. Je pardonne aux défenseurs de Louis les réflexions qu’ils se sont permises; je leur pardonne leurs observations sur un décret qu’il était nécessaire de rendre et qu’il est maintenant dangereux d’attaquer; je leur pardonne les sentiments d’affection qui les unissaient à celui dont ils avaient embrassé la cause; mais il est impossible aux législateurs de permettre qu’on vienne ici pour donner le signal de discorde et de trouble dans la république. Les défenseurs de -Louis n’ont pas le droit d’attaquer les grandes mesures prises pour la sûreté générale, adoptées par les représentants de la hation ; ils n’ont pas le droit de présenter des mesures dangereuses à la puissance des représentants et à la mission qu’ils ont reçue, enfin à tous les principes de la liberté publique. Cet acte doit être interdit à tout citoyen, sous les peines qui doivent être décernées contre les perturbateurs du repos public et les ennemis de la liberté. »

C’est ainsi que Robespierre comprenait la libre défense des accusés, et qu'il annonçait de quelle justice et de quelle liberté la nation allait jouir après la mort du roi, qu’il appelait le tyran.

Guadet succéda à Robespierre ; son discours fut presque une amende honorable de son vote et de toute la conduite qui avait été suivie dans cette monstrueuse procédure. Il convenait que l’appel au peuple était impossible, maintenant que cette question avait été décidée par un décret; mais, dans son opinion, l'Assemblée avait procédé comme tribunal et devait, par conséquent, se conformer aux règles judiciaires : ainsi la condamnation ne pouvait être prononcée à la majorité simple. « C’est une chose déplorable , di-

sait-il, que la Convention n’ait pas apprécié davantage les termes de sa décision; car si elle avait déclaré d’avance que la majorité simple serait suffisante, ceux qui ont cru énoncer leur vœu comme membres d’un tribunal auraient eu à s’exprimer autrement. Je le déclare, si j’eusse voté comme législateur, si j’eusse cru que je prononçais une mesure de sûreté générale comme représentant du peuple, très-certainement, je n’aurais pas voté la mort de Louis, mais sa réclusion; me considérant comme membre d’un tribunal, je n’ai vu que la loi à appliquer. » 11 demandait l’ajournement au lendemain.

Des juristes se trouvèrent qui s’employèrent à lever ce scrupule. La loi imposait à la déclaration du jury prononçant sur le fait la nécessité d’une majorité des deux tiers; mais les juges, dans l’application de la peine, prononçaient à la majorité simple. Or, les membres de la Convention venaient de voter comme juges.

Barère emprunta un argument à la jurisprudence révolutionnaire. « Ce serait déranger le système des travaux de la Convention. Eh quoi1 les émigrés ont été condamnés comme traîtres à la patrie et conspirateurs ! quoi , des milliers de prêtres fanatiques ont été déportés à la même majorité , et d’autres lois seraient invoquées en faveur du tyran I »

L’ajournement fut rejeté et la séance levée; elle avait duré trente-six heures.

La séance du 1 8 commença par le nouveau recensement, qui reporta à la majorité et au vote de mort vingt et un suffrages. Les Girondins, qui avaient voté comme l’amendement de Mailhe, prononcèrent que leurs voix devaient compter pour la mort.

DISCUSSION SUR LF. SURSIS

Maintenant se présentait la question du sursis.

Tallien demanda qu’elle fût résolue séance tenante. « Je inotive ma proposition sur des raisons d’humanité. » — Cette dérision cruelle excita des murmures. — « Il ne faut pas prolonger les angoisses d’un condamné. » — La Montagne appuyait l’orateur de ses cris. Couthon et d’autres Jacobins s’associèrent à l’humanité de Tallien , et parlèrent dans le môme sens. La Réveillère, qui avait voté la mort, s’opposa à cette précipitation. — Daunou demanda la question préalable. — « On vous a parlé d’humanité ; on en a réclamé les droits d’une manière dérisoire. Il ne faut pas décréter en sommeillant les plus chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera ni par la lassitude ni par la terreur qu’on parviendra à entraîner la Convention dans une délibération irréfléchie sur une question où la vie d’un homme et le salut public sont également attachés.... Les véritables amis du peuple sont ceux qui veulent prendre les mesures nécessaires pour que le sang du peuple ne coule pas, pour que la source des larmes soit tarie, pour que son opinion soit ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice et de la raison. »

La mort de Louis XVI était, depuis trois mois, la pensée fixe de Robespierre. Pour lui, les autres questions politiques, même la haine des Girondins, se concentraient dans celle-là. 11 ne pouvait croire à la république , si elle n’était point sacrée du sang royal. Ainsi il craignait le sursis, et, sans insister beaucoup sur un vote immédiat, il parla longuement de la nécessité d’une exécution prompte. En même temps, il faisait appel à la conciliation des partis; à

DISCUSSION St' R LE SURSIS.

l’unanimité des opinions. « Nous avons déclaré une guerre à mort à la tyrannie; l’humanité nous a fait entendre sa voix, car l’humanité ne peut ordonner le sacrifice de tout un peuple à un seul homme. Comment pourrait-il exister dans cette Assemblée un seul membre qui voulût chercher à suspendre l’exécution d’un décret que le salut public vous a fait rendre ? Déjà trop d’incidents ont, depuis l’arrêt de mort, différé son exécution. Vous avez déjà violé les droits du peuple, lorsque, après le jugement, vous avez admis les défenseurs de Louis, qui n’en avaient plus le caractère.... On ne rend pas un décret pour ne le point exécuter; on ne condamne pas un tyran pour prononcer une formule stérile. Ils sont bien vains et absurdes les subterfuges par lesquels on tenterait d’apporter un intervalle entre la condamnation et l’exécution; vous n’auriez rendu qu’un vain hommage à la liberté ! »

11 donna plus d’emphase au motif d’humanité proposé par Tallien. «N’aggravez point le supplice du tyran par un délai pendant lequel, chaque jour, chaque heure, chaque minute lui présenterait le tableau de sa mort. »

Robespierre termina en proposant, par concession , que la délibération sur le sursis fût remise au lendemain. La Montagne, mécontente de cette faiblesse, criait : «Non! non!» Il s’excusa, disant que ce n’était pas son opinion personnelle. — «Mais si l’Assemblée, ce que je ne puis croire, refuse de prononcer séance tenante, je demande que demain, à quatre heures, l’appel nominal soit commencé, et que, si le résultat est contraire au sursis, l’exécution ait lieu dans les vingt-quatre heures. »

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