SÉANCE ILLÉGALE PENDANT LA NÜIT
Les Jacobins voulaient en finir; la salle était encore entourée de la môme foule, prête aux mômes violences, proférant les mêmes menaces. Il était évident que la Convention aurait à voter, encore sous la contrainte, une nouvelle sentence de mort. Les violences de la Montagne devinrent telles, qu’il fut impossible de * continuer la séance ni de rien mettre aux voix. Treilhard, qui présidait avec fermeté, ne put réussir à ramener un instant de calme. A dix heures et demie du soir, il déclara que la séance était levée, et il se retira.
» Non ! non! elle n’est pas levée! » criaient les Jacobins. Ils protestaient contre le président. Quelques-uns trouvaient l’occasion superbe pour anéantir les royalistes et les Brissotins; on n’avait qu’à continuer la séance. On fit monter Lacroix au fauteuil; il déclara à ces furieux que plus du tiers de l’Assemblée s’était retiré, et que la séance était légalement levée. « Je ne présiderai pas, » dit-il; et il sortit au milieu de ce vacarme. Couthon, tout en confessant que la séance était levée, proclama que la patrie était en danger, et que ses représentants devaient veiller; il proposa de rester en permanence.
Legendre objecta que cette permanence allait retenir, pendant la nuit, les nombreux spectateurs qui remplissaient les galeries; que la population de Paris concevrait des inquiétudes; qu’ainsi il convenait de se retirer, pour que l’ordre public ne fût pas troublé.
Robespierre s’adressa à la fois à ses collègues et aux tribunes : « Je parle à mes amis et à mes frères; nous ne sommes ici que de bons citoyens. — Oui ! oui! répétait-on de toutes parts. — Nous craignons
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qu’un délai ne serve à soustraire le tyran à sa sentence; nous voulons hâter son exécution. Prenons garde aux intrigues. Il faut que les citoyens qui nous entendent déploient leur influence jusqu’au moment où nous aurons amené le tyran sur l’échafaud, afin qu’on ne puisse pas abuser de la juste impatience des bons citoyens ; ils veulent voir exécuter le jugement que nous avons rendu. Faisons avertir le commandant général; prévenons la municipalité, les sections et le club des fédérés; qu’ils cimentent par leurs embrassements fraternels la paix entre eux et leurs frères d’armes de Paris, et qu’ils déjouent ainsi les ennemis de la tranquillité publique; que tous se tiennent dans le calme le plus profond. Retirons-nous, et demain nous reprendrons nos glorieux travaux. »
Santerre arriva. « Je vous parle comme citoyen, dit-il ; tout est tranquille. Le jugement du ci-devant roi sera exécuté avec le plus grand appareil. Il y a une réserve de cinq mille hommes; il y a des canons partout; mais ils seront inutiles. Soyez tranquilles; le peuple lui-même ne souffrirait pas que la tête de Louis tombât autrement que par les lois. »
L’assistance applaudit beaucoup. Santerre s’entretint un moment avec Marat et quelques autres de ses amis. « Citoyens, à neuf heures du matin! » s’écria Lacombe Saint-Michel. Tous se retirèrent; il était minuit.
La séance du lendemain commença par la lecture d’une lettre de Manuel. « Un délit a été commis en ma personne, contre la nation, disait-il. Après une séance de quarante heures, où s’est décidé, à cinq voix, le sort de plus d’un empire, je sortais, moi se-
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crétaire de la Convention , pour respirer un air plus pur, lorsqu’une bande des juges est tombée sur moi, sur le député d’un peuple libre. » — En effet, au moment où avait fini le recensement des votes, Manuel avait voulu sortir de la salle, et des députés de la gauche s’étaient levés, l’avaient entouré pour l’empêcher de s’en aller . Ils prétendaient que Manuel emportait une liste des votants. On criait : « Arrêtezle. » — 11 y avait eu un moment de tumulte, et ce n’était pas sans effort que le président avait réussi à protéger la sortie de Manuel. 11 se plaignait que la Convention ne se fût pas émue pour le venger des outrages qu’il avait reçus : « Avec votre toutepuissance, vous n’avez point celle d’envoyer aux départements la liste de quelques désorganisateurs qui, par le seul talent de faire du bruit, vous ôtent la force de faire du bien. — Législateurs, vous vous êtes laissé avilir. Tels que vous êtes, vous ne pouvez sauver la France. L’homme de bien n’a plus qu’à s’envelopper dans son manteau. » 11 finissait en donnant sa démission.
On demanda à ouvrir une discussion sur le sursis avant de passer au vote par appel nominal.
Marat s’y opposa. « C’est avec indignation que je vois agiter une question déjà décidée; cette discussion est un combat de la minorité contre la majorité. Le tyran est condamné à mort : il doit la subir. Il n’y a que des royalistes, des suppôts de la tyrannie, un Chambon, un ex-trésorier.... » (Chambon était un ami des Girondins, qui avait voté la mort, mais il avait dit quelques paroles pour le sursis.) Marat fut rappelé à l’ordre et censuré. « Je brave votre censure, « répliqua-t-il.
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Les Montagnards ne voulaient pas de discussion. Leur demande fut rejetée par la question préalable.
Les Girondins s’étaient imposé une tâche difficile; ils avaient nié l’inviolabilité, accepté la compétence, déclaré hautement la culpabilité, voté la mort sans y mettre la condition du sursis; maintenant, comment pouvaient -ils l’obtenir? Après avoir fait retraite de question en question , ils essayèrent de se défendre dans ce dernier poste avec une obstination qu’ils appelaient du courage.
Buzot disait : « Si je n’écoutais que ma sûreté individuelle, je voterais contre le sursis, mais je veux conserver ma mémoire exempte de reproche. Je me soucie peu de ma vie, j’en ai fait le sacrifice;, je serai peut-être assassiné, mais un jour on me rendra justice. Je ne me dissimule pas que ceux qui voteront pour le sursis sont exposés à ce danger. » — Les motifs qu’il exposait étaient principalement tirés de l’irrégularité du procès, de toutes les garanties enlevées à l’accusé, de cette majorité de cinq voix que lui-même avait accrue , en se réunissant aux votes de mort sans condition. Aussi parlait-il moins en son nom qu’en se faisant l’organe d’une part considérable de l’opinion publique. 11 croyait convenable de ne point la blesser par une trop grande précipitation et de se donner le temps de l’éclairer. Puis il en venait à la plus réelle cause de l’insistance des Girondins contre le sursis: ils ne voulaient point paraître instruments dociles d’un parti qui leur imposait sa volonté et qui dictait leurs suffrages par ses menaces et ses violences. C’était tellement des apparences seules dont il s’agissait, que Buzot disait : >< Je ne veux pas éloigner ce jugement à une grande distance; je veux que
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vous preniez les mesures convenables , pour assurer non-seulement aux membres de cette Assemblée, nonseulement aux Parisiens, mais encore à tout l’empire , que ce jugement a été rendu sans aucune influence. »
Enfin l’orateur revenait, peut-être avec bonne foi, sur les craintes que son parti prétendait avoir sur le projet de donner la couronne au duc d’Orléans. « J’ai l’intime conviction que l’on veut un roi à la place de celui-ci , et qu’il existe une faction résolue à en élever un autre. »
Barbaroux parla dans le même sens, en insistant plus fortement encore sur le bannissement de tous les membres de la famille des Bourbons.
Les Jacobins combattaient avec leur violence accoutumée les orateurs de la Gironde. Un des plus forcenés, nommé Guffroy, parla des représentants qui trahissaient le peuple, du crime de Duchâtel , qui était accouru malade pour voter contre la mort , des secrétaires qui avaient altéré les votes.
Condorcet qui, dans son propre parti, avait la réputation de manquer de décision et de courage, plaida pour le sursis avec une prétention d’humanité. Après avoir manifesté quelque crainte des dangers que pourrait susciter l’exécution trop prompte de la sentence; après avoir annoncé que les despotes de l’Europe soulèveraient l’opinion de leurs sujets contre la France, il cherchait par quels moyens on pourrait exercer une influence contraire sur l’esprit des peuples; et alors il conseilla à l’Assemblée de s’occuper sans délai de diverses mesures philanthropiques ; quelques-unes étaient chimériques et le moment pour les proposer était bizarrement ii. 19
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choisi. Il proposait d’abolir la peine de mort pour les crimes privés, se réservant d’examiner plus tard si l’abolition pourrait s’étendre aux délits politiques. — Un prompt jugement des accusés est un devoir de l’humanité : « A Paris, les prisons sont remplies d’accusés et l’on cherche à répandre des terreurs sur leur sort. Il faut augmenter le nombre des tribunaux criminels. — Hâtez-vous de décréter la loi qui permettra l’adoption. — Assurez le sort des enfants nés hors mariage ; que les noms d’enfants trouvés et de bâtards ne soient plus en usage dans la langue française. — Faites que les impôts ne pèsent ptus sur le pauvre. «
Condorcet avait apparemment saisi cette occasion pour indiquer ses vues d’humanité. Quant à la question du sursis, il restait en balance, ne concluait pas, et lorsque vint le moment de voler, il répondit : « Je n'ai pas de voix. »
Les Girondins comptaient beaucoup sur un discours de Thomas Payne. Marat ne voulait point qu’il fût entendu, puisque Payne était, comme quaker et par principe religieux, opposé à la peine de mort. L’Assemblée ordonna que l’opinion de Payne, traduite en français, serait lue à la tribune ; elle se terminait ainsi : « La France n’a maintenant qu’un seul allié , les États-Unis. Or, la personne, qui est l’objet de la présente discussion, est regardée dans les États-Unis comme leur meilleur ami, comme celui qui leur a procuré la liberté; je puis vous assurer que cette exécution y répandra une affliction universelle; épargnez cette affliction à vos meilleurs amis. Si je pouvais parler la langue française, je descendrais à votre barre, et au nom de tous mes frères d’Amérique , je vous
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présenterais une pétition pour surseoir à l'exécution. »
La Montagne s’indignait et ne pouvait croire que ce fût le langage d’un républicain. Marat vint dire à la tribune que c’était une méchante et inGdèle traduction ; il fnt attesté qu’elle était exacte. Thomas Payne avait déjà demandé dans le cours du procès que les États-Unis fussent l’asile et la sauvegarde de Louis ; qu’il y vécût désormais à l’abri des misères et des crimes de la royauté, pour y apprendre par le spectacle du bonheur public que ce n’est point la monarchie, mais la représentation qui est le meilleur gouvernement.
Brissot parla avec insistance de l’effet que produirait en Europe le supplice de Louis, et des nouvelles déclarations de guerre qui allaient rendre la lutte plus sanglante et la victoire plus chèrement achetée.
Après un discours de Barère contre le sursis, on passa à l’appel nominal. Ce scrutin ne pouvait présenter aucun espoir pour le salut du roi ; la terreur pesait sur la Convention. La majorité victorieuse s’était accrue en devenant plus redoutable. Trois cent dix voix furent pour le sursis ; trois cent quatrevingts le repoussèrent. Les votes de mort augmentés des vingt-six qui avaient suivi l’opinion de Mailhe l’avaient emporté par une majorité de cinquante-trois voix ; la majorité contre le sursis fut de soixante-dix. Les Girondins ne furent pas plus unanimes sur cette question que sur les autres. Vergniaud, Barbaroux, Fonfrède, Gorsas, Gensonné votèrent contre le sursis. D’autres s’abstinrent. Un assez grand nombre de députés de la Plaine , qui avaient voté contre la mort , refusèrent le sursis.