‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 73 sur 137 · L ARRÊT EST SIGNIFIÉ AU ROI · texte numérisé non relu

L ARRÊT EST SIGNIFIÉ AU ROI

sans consolation, il était assez calme pour lire. Il demanda le volume de l'histoire d Angleterre, où se trouve la mort de Charles I".

Le 20 janvier, à deux heures, la porte de la chambre fut ouverte tout à coup. C’était le conseil exécutif qui venait, conformément au décret de la Convention, signifier au roi son arrêt de mort. Santerre entra le premier; le roi se leva et s’avança jusqu’à la porte avec sang-froid et dignité. Le cortège était nombreux. Carat ministre de la justice, Lebrun ministre des affaires étrangères, Grouvelle secrétaire du conseil, étaient accompagnés du maire , de Chaumette , procureur de la commune, du président et du procureur général du département, du président et de l’accusateur public du tribunal.

Garat, le chapeau sur la tête, porta la parole et dit : « Louis, la Convention nationale a chargé le conseil exécutif de vous signifier ses décrets; le secrétaire du conseil va vous en faire lecture. »

Alors Grouvelle déploya le décret et le lut d’une voix faible et troublée.

La physionomie du roi conserva une complète sérénité, seulement en entendant les mots: « coupable de conspiration, » un sourire d’indignation passa sur ses lèvres; et quand fut prononcée « la peine de mort, « ses yeux se levèrent au ciel. Après la lecture, il fit un pas vers Grouvelle, prit de ses mains le décret, aussi simplement que si c’eût été un placet; il le plia et le serra dans un portefeuille qu’il tira de sa poche; puis, y prenant un papier, il dit à Garat: « Monsieur le ministre de la justice , je vous prie de remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention na-

l'arrêt est signifié au roi. 209

tionale. — Le ministre hésitait. « Je vais vous en faire lecture, ajouta le roi; et il lut d’une voix ferme :

« Je demande uu délai de trois jours pour pouvoir me préparer à paraître devant Dieu. Je demande pour cela de pouvoir librement voir la personne que j’indiquerai aux commissaires de la commune, et que cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu’elle remplira auprès de moi.

« Je demande à être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général a établie depuis quelques jours.

«Je demande, dans cct intervalle, à voir ma famille quand je le demanderai , et sans témoin. Je désirerais bien que la Convention s’occupât tout de suite du sort de ma famille, et au’elle lui permît de se retirer librement où elle le jugerait à propos.

« Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m’étaient attachées. 11 y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leur charge et qui n’ayant plus d’appointements doivent être dans le besoin. 11 y a beaucoup de vieillards, de femmes et d’enfants qui n’avaient que cela pour vivre. »

Garat prit la lettre du roi et assura qu’il allait la porter à la Convention. « Monsieur, ajouta le roi, si le Convention accorde ma demande pour la personne que je désire voir, voici son adresse. «

Hébert, le grossier et féroce père Ducbesne, était, comme substitut du procureur de la commune, témoin de cette scène. Il en rendit un compte qui ne

300 l’arrêt est signifié au roi.

peut être cité textuellement, mais le sens reste le même’.

« Je voulus être présent à la signification de l’arrêt de mort de Capet. La noblesse et la dignité de son maintien et de son langage m’arrachèrent des pleurs de rage. Je me retirai, disant à un de mes collègues qui n’était pas plus ferme que moi : « J’ai « fini maintenant mon ministère. Puisque les prêtres « constitutionnels de la Convention ont voté sa mort, « il faudra le faire conduire à l’échafaud par deux « prêtres. » Et, en effet, la commune désigna pour cet office deux ecclésiastiques pris dans les plus ignobles rangs des révolutionnaires.

Quel qu’eût été l’attendrissement d’Hébert, les municipaux, en attendant la réponse que la Convention ferait aux demandes du roi, redoublèrent de vexations et d’outrages; ils firent enlever les couteaux et les fourchettes de la table où il allait prendre son dernier repas. « Me croit-on assez lâche pour attenter à ma vie? dit-il; on m’impute des crimes, mais j’en suis innocent et je mourrai sans crainte. Je voudrais que ma mort fît le bonheur des Français et pût écarter les malheurs que je prévois. »

Le ministre de la justice s’était rendu à la Convention pour faire son rapport de la mission qu’il venait de remplir. 11 communiqua la lettre de Louis XVI. Déjà l’Assemblée avait permis qu’il communiquât avec sa famille et qu’il fît appeler un prêtre. Elle autorisa le conseil exécutif à répondre que la nation, toujours grande et toujours juste, s’occuperait du sort de sa famille; puis, elle passa à

' Citation tirée des Mémoires de Hue.

l’abbé ebcewobth au temple. 301

l’ordre du jour sur la demande d’un sursis de trois jours et s’en remit à la commune pour toutes les mesures de surveillance du Temple.

Le conseil exécutif fit aussitôt avertir l’abbé Kdgeworth de Firmont; c’était l’ecclésiastique qu’avait indiqué le roi. H se rendit aussitôt au château des Tuileries, dans la salle où siégeait le conseil exécutif. Tous les ministres étaient réunis; ils semblaient consternés et troublés. Ils se levèrent et l’entourèrent avec une sorte d’empressement. Le ministre de la justice lui dit : «Citoyen, Louis Capet ayant désiré vous avoir près de lui dans ses derniers moments, nous vous avons mandé pour savoir si vous consentez à lui rendre le service qu’il exige de vous. — Puisque le roi témoigne ce désir, répondit le confesseur, me rendre auprès de lui est un devoir. — — En ce cas, ajouta le ministre, vous allez venir avec moi au Temple. »

Ils descendirent, et le ministre fit monter l’abbé Edgexvorth dans sa voiture. Carat était un homme facile aux impressions; elles n’avaient nulle influence sur ses opinions, encore moins sur sa conduite. Sa vive imagination se colorait au spectacle de toutes les circonstances, comme si la vie réelle eût été une représentation dramatique; puis son esprit ingéuieux analysait, sans les juger, les causes de son émotion. Sa mobilité était un scepticisme. Voici comme il a parlé de Louis XVI 1 :

« Parmi tant de têtes tombées sous le glaive égaré de la justice, nul, en écoutant son arrêt de mort, n’a

• Mémoires historiques sur M. Suard.

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élevé son âme plus haut vers le ciel ; nul n’a plus eu le maintien, non-seulement de l'innocence, mais de la plus auguste vertu. »

Garat était donc fort ému. La conversation était difficile entre ce ministre de la justice révolutionnaire qui venait de signifier au roi son arrêt de mort, et ce ministre des autels qui lui apportait une céleste absolution. Le trajet des Tuileries au Temple se passa dans un morne silence ; deux ou trois fois cependant, Garat, après avoir levé les glaces de la voiture, se livra à la sensation qui le troublait. « Grand Dieu, disait-il, de quelle affreuse commission je me vois charge!... Quel homme! Quelle résignation! Quel courage ! Non , la nature toute seule ne saurait donner tant de force. 11 y a là quelque chose de surhumain. »

Ils arrivèrent au Temple ; avant de pénétrer dans la prison, ils furent arrêtés longtemps par les précautions et les formalités de surveillance, dont le ministre lui-même n’était pas exempt. Enfin, la porte étroite et basse de la tour s’ouvrit avec un grand fracas de verrous et de serrures : ils entrèrent dans une salle où étaient assemblés une douzaine d’hommes de la commune, la plupart habilles du sale costume des Jacobins de bas étage, presque tous aux manières brutales, à la physionomie féroce ou d’une impassible dureté. Quelques-uns toutefois, amenés là par la peur, laissaient deviner un sentiment de tristesse et d’humanité.

Il fut d’abord permis au ministre de monter chez le prisonnier, accompagné de la moitié des municipaux ; les autres restèrent occupés à fouiller minutieusement l’abbé Edgewoth et à vérifier si un portecrayon ne renfermait pas un poignard.

l’abbé edgeworth au temple. 303

Le roi avait été prévenu de la visite du ministre. Santerre était entré et lui avait dit d’un air riant: « Voici le conseil exécutif. » Cette physionomie satisfaite avait pendant un instant donné au roi l’idée qu’on allait lui annoncer un sursis; mais ce n’eût pas été un motif de joie pour Santerre. Carat donna lecture du décret de la Convention. Les municipaux montrèrent quelque embarras en apprenant qu’il serait permis au roi de voir sa famille. Le ministre leur dit que l’intention de l’Assemblée était que cette réunion eût lieu en particulier. La commune avait ordonné à ses commissaires de ne perdre le prisonnier de vue ni le jour ni la nuit. Ils réglèrent avec le ministre que l’entrevue se passerait dans la salle à manger, et qu’ils exerceraient leur surveillance à travers une porte vitrée. « Faites descendre ma famille, » dit le roi.

L’abbé Edgeworth entra pendant que le ministre et son cortège étaient encore dans la chambre. Le roi les congédia poliment, comme s’ils avaient été admis à une audience. Le digne prêtre se jeta à ses pieds, en pleurant. Le décret de mort ne lui avait causé nulle émotion ; les larmes de ce confesseur accouru dans sa prison l’attendrirent. « Pardonnez ce mouvement de faiblesse, dit-il ; depuis si longtemps je vis au milieu de mes ennemis, et l’habitude m’a en quelque sorte familiarisé avec leur présence; mais la vue d’un sujet fidèle parle à mon cœur. C’est un spectacle auquel mes yeux ne sont pas accoutumés, et il m’attendrit malgré moi. »

Ils passèrent dans le cabinet de la tourelle attenant à la chambre. « Monsieur, dit le roi , c’est à présent la grande affaire qui doit m’occuper tout entier : hélas!

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