DERNIÈRE COMMUNION DU ROI
Le confesseur n’avait point apporté d’hostie; il savait qu’on le fouillerait et ne voulait pas risquer une indigne profanation. Il proposa au .roi de demander aux commissaires la permission de célébrer la messe dans sa chambre. Le roi le souhaitait beaucoup, mais ' craignait de compromettre l’abbé Edgeworth. « Vous ne réussirez pas, disait-il, je connais ces hommes-là; ils n’accordent que ce qu’ils ne peuvent pas refuser. »
Un des commissaires insinua que sous prétexte de donner la communion au roi, on pourrait l’empoisonner. « L’histoire, dit-il savamment, nous en fournit assez d’exemples, pour nous engager à être circonspects. — Tout ce que je recevrai passera par vos mains, » répondit M. Edgeworth. Les autres commissaires firent taire leur méfiant collègue; iis se réunirent en nombre compétent, délibérèrent et lui donnèrent réponse.
« Citoyen ministre du culte , le conseil a pris en considération la demande de Louis Capet, et sa demande étant conforme aux lois qui déclarent la liberté des cultes, elle lui sera accordée. Mais il faut que tout exercice de votre culte soit achevé demain à sept heures au plus tard, parce qu’à huit heures précises, Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution. »
Il était tard, dans la nuit, lorsque le roi et l’abbé Edgeworth se séparèrent. Le confesseur passa dans le cabinet; le roi se coucha. « Vous m’éveillerez demain à cinq heures, » dit-il à Cléry; puis il s'endormit.
Il fut éveillé au bruit que Cléry faisait en allumant le feu. « EsUil cinq heures? dit-il, j’ai dormi; j’en avais besoin ; la journée d’hier m’avait fatigué. Ouest
M. de Firmont? — Sur mon lit. — Et vous, où avezvous passé la nuit? — Sur cette chaise. — J’en suis fâché; » et il lui tendit la main.
Il s'habilla dans le cabinet pendant qu’on préparait un autel pour célébrer la messe; il l’entendit à genoux. Il reçut la communion , puis resta quelque temps en prière. Un moment après, l'abbé Edgeworth, qui avait quitté la chambre, rentra et le trouva dans le cabinet près d’un poêle ayant peine à se réchauffer. « Nature souffre, » dit-il. — Puis il ajoutait : « Mon Dieu, que je suis heureux d’avoir conservé ma religion! sans elle où en serais-je maintenant? avec elle la mort doit me paraître douce; oui, il existe en haut un juge incorruptible, qui saura me rendre la justice que les hommes me refusent ici-bas. »
Le jour commençait à paraître; on entendait le tambour battre la générale dans les rues voisines du Temple. « C’est sans doute la garde nationale qui se rassemble, » dit le roi. Bientôt il distingua le pas des chevaux dans la cour. « Les voilà qui approchent, » dit-il avec le même calme.
L’abbé Edgeworth le supplia d’épargner à la reine le déchirement d’un dernier adieu. « Vous avez raison ; ce serait lui donner le coup de la mort; je me priverai de cette consolation; elle espérera quelques moments de plus. »
Les commissaires étaient entrés dans la chambre. Le roi demanda qu’on donnât des ciseaux à Cléry pour lui couper les cheveux, cela fut refusé. Un des municipaux avait proposé que Cléry accompagnât Louis afin de le déshabiller sur l’échafaud. « Le
bourreau est assez bon pour lui, » répondit un autre commissaire. Le roi insistait. « Tout cela était bon quand vous étiez roi, mais vous ne l'êtes plus.
— Voyez comme ces gens -là me traitent, dit -il à l’abbé Edgeworth , mais il faut savoir tout souffrir. «
A neuf heures, les portes s’ouvrirent avec fracas; Santerre entra suivi d’un nombreux cortège. Le roi était dans le cabinet avec son confesseur. 11 sortit. « Vous venez me chercher? — Oui , répondit Santerre. — Je suis en affaire; attendez-moi ; je serai à vous dans une minute. » Il prononça ces paroles simplement, mais avec un accent d’autorité royale, et il revint près de l’abbé Edgeworth.
Il se mit à genoux. «Tout est consommé, monsieur, donnez-moi votre dernière bénédiction et priez Dieu qu’il me soutienne jusqu’à la fin. »
Il rentra aussitôt dans la chambre; il tenait un papier à la main : c’était son testament. « Je vous prie, dit-il à un municipal, de remettre ce papier à la reine..., à ma femme, dit-il en se reprenant. » Cet homme était un prêtre nommé Roux, si excessif et si ignoble dans son ardeur révolutionnaire, qu’il était souvent renié par les Jacobins et les Montagnards : c’était celui que la commune avait chargé de présider au supplice. « Cela ne me regarde pas, répondit-il , je suis ici pour vous conduire à l’échafaud. »
Le roi remit son testament à un autre municipal. « Vous pouvez en prendre lecture; il y a des dispositions que je voudrais faire connaître à la commune.
— Messieurs, dit-il en s’adressant à tous les commissaires , je désirerais que Cléry restât près de mon fils, qui est accoutumé à ses soins. J’espère que la municipalité accueillera ma demande. » 11 serra la
main de Cléry ; et se retournant vers Santerre : « Partons , » dit-il.
Sur l’escalier il rencontra son geôlier qui , deux jours auparavant, avait eu pour lui un procédé assez grossier. « J’ai eu un peu de vivacité avant-hier; ne m’en veuillez pas. »
11 traversa la première cour à pied , se retournant parfois pour regarder la tour, comme pour dire adieu à tout ce qu’il avait de plus cher au monde. Une voiture l’attendait dans la seconde cour; il y monta avec le confesseur; deux gendarmes se placèrent sur le banc de devant.
Les mesures étaient prises pour prévenir toute tentative de délivrance ; un grand déploiement de force armée assurait le calme. La commune avait prescrit à tous les gardes nationaux de se rendre à leurs sections ; les absents seraient réputés conspirateurs. Le silence et l’immobilité étaient commandés à tous les citoyens dans les rues où passerait le cortège. Les marchés publics ne devaient pas être tenus ce jour-là. Des canons étaient braqués devant les rues qui aboutissaient aux boulevards ; d’autres étaient attelés et traînés avec grand fracas derrière la voiture.
La journée était brumeuse, sombre et froide; un morne silence régnait sur le passage de la voiture. Les boutiques étaient fermées; personne ne paraissait aux fenêtres.
Le roi avait pris le bréviaire de l’abbé Edgeworth et lisait les prières des agonisants.
Au moment où le cortège venait de passer la porte Saint-Denis, quelques jeunes gens traversèrent la chausséç du boulevard en criant : « A nous ceux qui veulent sauver le roi ! » Personne ne les suivit ; les