‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 78 sur 137 · SUPPLICE DU ROI · texte numérisé non relu

SUPPLICE DU ROI

pour que je me soumette à cet affront. Faites ce que vous voudrez, dit-il aux bourreaux, je boirai le calice jusqu’à la lie. »

L’escalier de l’échafaud était roide à monter; il s’appuya sur le bras de M. Edgeworth, traversa, d’un pas ferme , la largeur de l’échafaud , et demanda si les tambours continueraient toujours à battre; à l’instant où on allait l’attacher sur la planche fatale, il s’avança, fixa un regard de commandement sur les tambours qui étaient au-dessous de lui; ils s’arrêtèrent un instant et il s’écria d’une très-haute voix : « Peuple, je meurs innocent. »

Santerre, qui veillait de près, commanda aussitôt aux tambours de ne point cesser. Alors, se retournant vers les hommes qui l’entouraient sur l’échafaud , le roi leur dit : « Messieurs, je suis innocent des crimes qu’on m’impute, et je prie Dieu que mon sang ne retombe pas sur la France. »

Le rapport que le bourreau fit à ses supérieurs est conforme au récit du confesseur. Il se termine ainsi':

k Pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion , dont personne ne paraissait plus persuadé que lui. »

La foule, qui remplissait cette vaste place, était demeurée en silence. Dans une séance des Jacobins, Robespierre avait, la veille, recommandé que, de chaque section, des gens surs fussent envoyés pour assister à l’exécution et maintenir l’ordre et le calme.

1 Rapport signé : Samson. exécuteur îles jugements criminels.

Lorsque la tête du roi tomba, ces hommes, qui formaient les premiers rangs autour de l'échafaud, poussèrent le cri de « Vive la république! » Les seconds rangs le répétèrent plus faiblement; plus les spectateurs étaient éloignés, plus les acclamations devenaient rares et les voix hésitantes; de sorte que vers le milieu de la place et dans la rue Royale, cette foule pressée était muette et consternée; chacun regagnait sa demeure lentement et comme accablé d’une douloureuse terreur.

Pendant ce temps-là le bourreau avait relevé la tête du roi et la montrait aux Jacobins empressés; il y en eut qui trempèrent des mouchoirs dans le sang du tyran; d’autres donnaient cette consécration à la pointe de leur pique ou de leur sabre; ils jouissaient de leur triomphe.

Les membres de la Convention s’étaient réunis en grand nombre dès neuf heures du matin , pour attendre cette nouvelle ; ils étaient préoccupés d’inquiétudes assez vives; ils venaient d’apprendre que Lepelletier de Saint-Fargeau avait été la veille, en veugeance de son vote de mort , poignardé dans un café du Palais- Royal. Plusieurs d’entre eux avaient été menacés ou insultés ; ils s’exagéraient le sentiment de douleur et d’indignation que manifestaient isolément quelques personnes plus animées et plus imprudentes que le public des honnêtes gens; ils craignaient que l’exécution de leur sentence ne s’accomplît pas sans désordre. Ce leur fut donc une vive satisfaction, lorsqu’un adjudant de Santerre entra, aussitôt après, dans la salle du comité de législation, où ils étaient rassemblés, pour leur annoncer que tout était terminé et que la tranquillité publique n’avait pas été troublée. Ainsi

rassurés, ils se livrèrent à leur contentement, et beaucoup d’entre eux crièrent : — « Vive la république ! »

L’opinion, dont ils avaient à tort redouté les effets, n’en était pas moins réelle, mais elle était destinée à ne point avoir de puissance politique; elle n’émanait point du parti royaliste, pour lors atterré et anéanti; il n’avait plus en ce moment de réelle existence que dans l’émigration et dans la Vendée. C’était une émotion de pitié pour une auguste infortune; un instinct de respect pour la majesté royale; une justice rendue aux vertus de Louis XVI; un profond ressentiment contre un jugement inique rendu hors de toutes les formes légales ; une indignation contre la férocité et l'acharnement de cette prétendue poursuite juridique; en un mot, c’était un sentiment moral qui resta ineffaçable.

En outre, il était manifeste que les hommes qui venaient de tuer Louis XVI avaient voulu frapper en lui non point l’individu royal mais le représentant, le symbole de la monarchie, c’est-à-dire d’un ordre social que l’Assemblée constituante avait, non sans imprudence, modifié et réglé, et que les conventionnels avaient résolu de radicalement détruire. Comme cet ordre social ne consistait pas uniquement dans l’existence d’un roi ; comme il était, à proprement parler, l’ordre établi par les mœurs et les circonstances de la société française, les maîtres du pouvoir avaient maintenant à exterminer tout ce qui en restait. Renverser le trône n’était que le signal pour commencer à faire main basse sur les personnes, les propriétés, les croyances, les habitudes, les souvenirs. Il s’agissait de faire une nouvelle nation française. La

perspicacité politique n’était nullement nécessaire pour prévoir ce prochain avenir; il suffisait d’écouter les orateurs de la Convention et des clubs.

Ces justes appréhensions établissaient un lien sympathique entre la victime royale et les bons citoyens ; en outre, la résignation simple et calme du roi, l’élévation et la véritable dignité de ses sentiments, son courage de martyr, firent naître une admiration religieuse. L’échafaud de Louis XVI en avait fait un saint. Ce fut ainsi qu’un mot attribué à son confesseur, qui ne s’est point souvenu de l’avoir prononcé, devint, le jour même de sa mort, une de ces paroles historiques qui doivent avoir été dites.

On a raconté que la veille du supplice quelques hommes distingués par les sentiments et l’esprit étaient tristement réunis; ils apprirent que la Convention permettait que le roi fût, dans ses derniers moments, assisté d’un confesseur. « 11 aura, disait-on, plus qu’une absolution à prononcer. — Il dira : « Fils de saint Louis, montez au ciel, » ajouta M. His, rédacteur d’un journal qui, sous le titre du Républicain français, avait courageusement défendu la cause de la justice et de l’humanité.

Le testament du roi ajouta beaucoup à cette canonisation décernée par la conscience publique. Les municipaux et le conseil exécutif n’étaient pas hommes à se douter des sentiments que pourraient faire naître ces pages évangéliques, témoignage d’une âme si vertueuse, si clémente et si chrétienne; c’était une grandeur hors de leur portée; elle leur sembla une cagoterie ; « le pardon qu’il accordait à ceux qui s’étaient faits ses ennemis » n’était, selon eux, que ridicule'.

1 Noie du Moniteur, n° du 28 janvier 1793. — Mémoires de Dumouriez .

Le passage suivant était, disaient-ils, un aveu des imputations de ses accusateurs et de ses juges :

« Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu’il doit oublier toutes les haines et tous les ressentiments et nommément tout ce qui se rapporte aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve; qu’il ne peut faire le bonheur du peuple qu’en régnant selon les lois; mais en même temps qu’un roi ne peut se faire respecter ni faire le bien, qui est dans son cœur, qu’autant qu'il a l'autorité nécessaire, et qu’autrement, étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu'utile. »

Jugeant ainsi le testament de Louis XVI, ils virent plus d’avantage que d’inconvénient à lui donner une complète publicité. Les journaux l’imprimèrent dès le 23 janvier; il fut bientôt après gravé, et on le vendit surmonté des portraits du roi et de sa famille. Cette tolérance dura peu, et bientôt il y eut péril à conserver de tels souvenirs. La vénération qui dès lors s’attacha à la mémoire du roi , le sentiment de tristesse que sa mort avait laissé dans les esprits furent renfermés, mais non étouffés. Le 21 janvier devint une fête révolutionnaire; il resta un jour de deuil pour ceux même qui n’y attachaient aucun esprit de parti.

La fin tragique de Louis XVI, non-seulement honora son caractère, mais elle apprit à mieux juger sa vie et son règne, à reconnaître la pureté de ses sentiments de bienveillance pour le peuple, son amour pour la justice, son désir de rendre la France heureuse. Une opinion impartiale se forma sur sa con-

duite. Les exagérations passionnées, les imputations calomnieuses, les grossiers outrages répandus dans le vulgaire firent place à une appréciation plus équitable, qui est devenue la sentence prononcée par la postérité.

Louis XVI était monté sur le trône à une époque où avaient disparu les idées de droit divin et de possession féodale. La tradition de Louis XIV avait fini ; son arrière-petit-fils n’avait plus la conscience d’être un maître absolu, n’ayant de devoir qu’envers Dieu, de qui il tenait sa couronne; il croyait avoir des devoirs héréditaires envers la nation; la royauté était pour lui une magistrature dévolue par la naissance. Dès les premiers jours de son règne, il se préoccupa du bonheur de son peuple. Ses ministres furent d’abord choisis parmi les hommes qui avaient dirigé leurs études et leurs recherches vers l'amélioration des sociétés humaines. Lui-même, comme on le voit dans des lettres encore inédites, appelait leur attention sur les questions de bien public, d’humanité et de justice, qui furent traitées et résolues après son avènement. Ami de la liberté civile, il songeait peu à la liberté politique. Peut-être lui semblait-elle un moyen plus hasardeux, moins facile et moins prompt d’arriver aux affranchissements et aux progrès par lesquels il voulait acquitter son devoir et honorer son règne. « Donnez-moi cinq années de despotisme, disait M. Turgot, et la France sera libre. » Lorsqu’un si grand esprit, lorsqu’un ministre préférait cette voie, il était naturel qu’un roi la crût la meilleure.

Mais il rencontra de grands obstacles; les privilèges et les abus avaient de profondes racines, de zélés

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défenseurs. De sorte qu’on se trouva amené à commencer par la liberté politique; le pouvoir royal espéra y trouver les moyens de vaincre les résistances qui s’opposaient à l’égalité devant la loi et au sacrifice des intérêts privés devant l’intérêt général. Les privilégiés eux-mêmes voulaient mettre la main aux réformes pour en avoir le mérite ou pour les limiter. De là les notables, les états généraux et le commencement du régime représentatif. Il était d’abord constitué de manière à maintenir ce qu’il s’agissait de >changer. Un acte de pouvoir était indispensable pour surmonter cette difficulté. Le roi ne sut pas ou ne put point le faire : l’insurrection s’en chargea.

Alors plusieurs éléments nécessaires à une société bien réglée n’eurent plus leur part de représentation. Le pouvoir, la religion, la pratique des affaires, l’esprit de conservation ne semblèrent plus que des prétextes d’opposition dont se couvraient des intérêts privés. La royauté devint nominale, impuissante et méprisée. Les uns la dépouillèrent de la force qui lui était nécessaire; les autres travaillaient déjà à la supprimer. Il y avait un parti à qui Louis XVI, dans son testament , crut avoir à pardonner de lui avoir « fait beaucoup de mal par un faux zèle ou un zèle mal entendu. »

Ainsi, il n’avait où se prendre; nulle opinion ne pouvait lui servir d’appui; elles étaient hostiles ou compromettantes. Si quelques hommes avaient cherché à reconstituer le pouvoir royal et l’ordre public, ils auraient vu bientôt tous les partis coalisés contre eux. D’ailleurs ils ne voulaient point faire le sacrifice entier de leur popularité; ainsi on ne pouvait se fier à eux.

Livré à lui-même avec un caractère incertain et timide; ignorant ce que de plus habiles que lui ignoraient aussi: jusqu’où peuvent aller les hommes lancés dans une révolution; n’ayant nulle expérience des esprits et des caractères, hormis des courtisans, des serviteurs ou des solliciteurs, il flottait dans de continuelles indécisions. Elles devaient sembler des faussetés et susciter la méfiance. Aucun parti, aucune opinion, aucun projet n’obtint sa confiance, ni son complet assentiment.

11 s’abandonna au cours des événements : il essaya la fuite; son évasion n’était pas combinée avec l’émigration; il avait pris soin de se cacher de son frère. Réellement il avait le projet de se rendre à Montmédi; appuyé des troupes que commandait M. de Bouillé, il aurait cherché à traiter avec l’As3emblée. C’était un projet hasardeux, conçu sans prévoyance; on ne saurait conjecturer ce qui serait arrivé si le roi n'avait pas été ramené à Paris. Dès lors il ne fut qu’un prisonnier. Le mauvais succès de sa tentative avait redoublé son incertitude et ses craintes. Il avait l’instinct de sa perte et demeurait comme immobile et stupéfait en face du péril qui le menaçait. Sans doute il admettait parfois quelques chances de salut indépendantes de sa volonté et de son action : car quel est le condamné qui peut se défendre de toute lueur d’espérance? En réalité, il attendait le coup qui devait le frapper : c’était là tous ses crimes.

Ceux qui avaient conspiré contre lui et contre les lois du pays avaient-ils le droit de le juger? Pouvaient-ils même exercer sur lui cette justice qu’on appelle la justice politique ? Qui d’eux ou de lui avait attenté à la constitution et à la liberté? Qui

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d’eux ou de lui avait voulu la guerre? Qui d’eux ou de lui s'apprêtait à répandre plus de sang et à rendre la France plus malheureuse? Qui d’eux ou de lui faisait espérer à la nation un gouvernement plus régulier et plus durable? — Il ne fallait pas un long avenir pour répondre à ces questions.

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